LIVRE XVIll (794-800). iWi
raient, en Italie, le dernier progrès tle son ambilion. Adrien avaitdeux neveux, hommes d entreprise et d'habilelé, qu'il avait élevés en son temps aux! plus grandes charges de Téglise, et qui lui avaient^ sunécu. Pascal j le nomenclateur, CampuUe, le sa-» criste, unis par le sang, peut-être par raffectîon^ l'étaîenl encore plus par une ardeur également dt réglée d élévation et de puissance, fis avalent eu un-j instant, dit-on, Tespoir que Tan d'eux monterait ai suprême pontificat après Adrien. Mais ces décevantes apparences s'évanouissant, ils s'étaient promptemeni rejetés dans le parti qui servait Léon, attirés peut-être par d'insidieuses promesses, et persuadés que le nouveau pape* soit reconnaissance ou faiblesse, s'abandonnerait docilement à leur direction.
Mais ce fut une erreur encore , et une espérance fioisiréc; Léon avait connu leur premier dessein , et se fiait peu à leurs équivoques affectations de dé* sintéressement et de zèle : il leur laissait leur office et leur reprenait leur autorité* Les vrais ambitieux pardonnent tout, excepté la perte du rang et de la puissance : ceux-ci, trompés à la fois, humiliés, dépouillés , conçurent le double dessein de venger leur honte et de relever leur fortune- Ils conspirèrent contre Léon ; d'abord par la calomnie , qui prépare ^ bientôt par la violence, qui achève- De téméraires accusations furent semées dans Rome pour ^accoutumer à la méfiance, au mépris , à la haine ^àu malheuieux pape, et quand on eut asse^ dit, on
136 HBTOmË M£ rUANCS.
passa plus téniérairemeut encore des vaines et
fausses paroles aux vraies et décisives actions.
XL, Le jour vint où se célébrait la fête, singulièrement vénérée, de Tévangéliste Saint-Mai^c. C'était riiabitude de faire ce jour-là, et en gi^ande pompe , des processions parla ville, au chant des psaumes, des hymnes et des litanies* Le pape ne manquait jamais de s'y faire voir, et quoique le chois d'une telle occasion ne fût guère moins imprudent » à ce qu'il semble, qu'étrange et impie , ce fiit à lui néanmoins que s'arrêtèrent Pascal et Campuile. Peut* être se persuadaient-ils que le pape, périssant au milieu des raes de Rome, et dans la solennité d'une grande et leligiense fête^ il leur serait plus facile d'accréditer Topinion qu'il serait tombé victime de la haine et des emporteraeos populaires.
On marchait , le pape suivait à cheval, Pascal et Campuile, rangés près de lui, s'empressaient plus humbles, plus obséquieux qu'on ne les avait encore vus^ un peuple nombreux mêlait avec enthousiasme ses chants à ceux des longues files dti moines et de clercs* Déjà l'on arrivait au monastère de Saint-Étienne, fondation récente de la piété du nouveau pontife; en ce moment il sort d'une maison toute voisine, des troupes dhommes armés qui s'élancent, jettonf de grands cris , repoussent multitude, dispersent les clercs, pénètrent jusque" Léon et l'entourent, Campuile, alors , et Pascal mêlent à ^ux, et se déclarent : ils commandent;
^ape est audacieuâeinent ââsailli, précipité de son cheval, dépouillé des habits sacrés, jeté sur la terre, frappé, couvert de plaies, odieusement mutilé (1)* Ils n'aclievèrent pas cependant^ et ils lui laissèrent un reste de vie, on ne sait par quelle crainte ou par quel prodige* Mais quand ils se furent lassés k leurs sacrilèges violences , ils relevèrent ce corps meurtri et défiguré, et le transportèrent au monastère de Saint^Érasme, qu^ilsluî assignaient ou pour prison ou pour sépulture. '
XLIp On a supposé que leur volonté n'était pas de lui ôter la vie, mais seulement la parole et îa vue , la chaire pontificale et la lîherté. C'était trop uloir ou oser trop peu ; mutiler un prince déjà nversé, îl pouvait suffire; le mutiler pour le
(1) Ëgijihard dit : « Qa lui arracha les ytnx, oiï laî coapa Ja » laoguej ce qui a été va par plusieurs pereoDnes. * f Annalei,) — • Les Romains Vaccabltrent de mauvais IraîtemeDs, lui ari rachèrent les yeux et lui coupëreml la tangue. » {Vie de Charl.^* IMophanos as&urequekg meurtrierâp éoiusde pitié, n'exécutereut qu'à demi leur d essein, et ne mu tilèreolLé^ïD qu'imparfaite^ ment te moine de Saint-Gall raconte * qu'ils teuiëreut de Je ■ p**îv^** ^^ ï^ v"c î ïï^ais qu'effrayés , et confondus par quelque m gigue de la volonié divine » ils n'osèrent arracher les yeux an ■m pontife, el se conLeutèreut de les lui couper par le milieu ayec » des rasoirs .. qu'il recouvra la vue plus brillante qu'aupara^
* vaut ; qu'il lui resta seulemeut une très-betle cicatrice , qui,
* comme uu Hl irès-fin, d'une blancheur de neige, relevait là douceur de ses regards^ ' « Atlianase , le biblioUiêcaire » af-
ae que la njutilatioa fut complète^ et que ce fut par ua mira* ele que Léon recfiiivrt enBQite la parole et Ift vue.
renverser ne suffisait pas. Mais, quels qu'eussent été leurs desseins, aucun n'eut heureusement de succès; pas plus la mutilation, la captivité, la dégradalion, que le meurtre : les plaies guérirent et la captivité dura peu; la justice de Dieu se manifesta. Kldebrand, l'ancien duc de Spolette, était mort, et Charles, saisissant l'occasion d'établir, dans cette importante principauté, un chef éprouvé et fidMe, y avait envoyé Winégise, ce même capitaine des Francs, qui les conduisait dans la bataille perdue en Calabre par Adalgise et ses Grecs. Au premier récit de l'étrange et téméraire attentat qui mettait Rome au pouf oir des deux neveux d'Adrien, Winégise avait pris les armes, était sorti de Spolelte, et avait marché à toute fortune, ignorant encore ce qu'il pourrait essayer. Wirade, de son côté, envoyé de Charles auprès de Léon, Albin, camérier de ce pape et l'un de ses plus courageux serviteurs, corrompant ou persuadant l'abbé du monastère de Saint-Érasme, avaient obtenu de lui qu'il souffrit ou favorisât la délivrance de son prisonnier. Une nuit donc Albin vint; Léon enlevé fiit descendo, non sans péril, du haut des murailles de l'abbaye; aucun obstacle ne se rencontra; ils sortirent, comme miraculeusement, de la ville, et s'allèrent réfugier au tombeau de Saint-Pierre, asile inviolable. Bientôt accourut Winégise , avec ses soldats, qui, prenant le malheureux pontife en leur garde, l'emmenèrent ouvertement, et sans qu'on osât les trou- 1| bler, jusque dans leur cité de Spolette.
OVREXVIII (794^00).
XLK. Léon délivré, implora la commisération d'Irène (t) et de Charles; il leur écrivit, leur raconta ses malheurs, et leur demanda ou son réta* blissement ou une retraite. Les Grecs, qui favorisalent peut-être la faction de Pascal et de Campulle , repondirent avec dureté (2) ; Charles , plus sage, fit un autre accueil à ces plaintes. Ce prince voulait ce qui était de son intérêt et de sa gloire; il ne pouvait consentir à rexclusîon violente et séditieuse d'un pontife librement élu, qui ne ràvaît point offensé , et à qui les traités garantissaient sa protection. Seulement, il jugeait plus avantageux de ne rien hâter : car Toccasion semblait opportune pour les grandes choses qui agitaient son esprit, et peut-être se déterminerait-il à la saisir; peutêtre en l'état fâcheux où Léon se voyait réduh, les derniers obstacles s'aplaniraient-ils.
Une expédition de Saxe, qui se préparait» un désir légitime et pi»udcnt de tout approfondir et de tout connahrc servirent de motifs à ces équivoques délais, et n'en furent peut-être que les prétextes. Les vues de Charles cependant n'étaient pas de telle nature qu*elles pussent se débattre fructueusement avec des médiateurs ; il lui importait d'ailleurs sin-
(1) Le moioe de Saint-^alK V^e de diarlemagne. — Ce ctiro-* iqueur auppose que ce fat à Vepapereur Michel qu'êcmit Léon;
se trompe e» cela i Michel ne régnait fpas encore \ (fêtait rêne*
)IdeiDi eodm*
1 34 mSTOIRE DES FRANCS*
guHèrement qu'en des conjonetures sî graves, le pape» tout engagé qu'il était déjà, fût mis encore plus dans sa dépendance. Aussi ordonna-tril à Wînégise de le faire sortir de ritalie, et de le conduire Ters lui avec le respect toutefois, Féclat, ïappareii que demandaient son camctère et sa dignité,
Léon ne relusa point, il partît; et, pendant ce temps, Charles, exécutant ce qu'îl avait annoncé, convoquait précipitamment à Lippenheim le plaid annuel; ensuite, et sans le moindre retard, partanl lui-même, il entmi dans la Saxe avec son armée. Mais quelque empressement qu'il montrât, arrivé à Paderborn , il ne laissa pas de s'y arrêter, et de laisser le commandement de rexpédition. Ce fut à rainé de ses fils qu'il remit le soin de la conduirt^ EHe pénétra, il est vi*ai, jusqu^au Wéser, même jusqu'à TElbe; mais sî l'importance en était en effet si grande, et le besoin si puissant, au moins les résultats ne ré pondirent- Ils que bien faiblement à ces formidables démonstrations. Quelques différends coneiKés entre les Obotrites et les Wladaves, d'iïïi' parfaites et passagères soumissions reçues de quel* ques tribus de Nordmans voisines des mes de TEUbe, furent les seuls fruits de cette longue excursion, et ses seuts trophées.
XLUL Ce fut donc jusqu'à Padei^born que dul s'avancer le pape pour rencontrer le roi franc. Mm m l'accueil afleeiueux qu'on lui fil, les honneurs r^ doublés dont on Faccabla; le succès enltn, qtroiqie
m^fiEptyin (794-800), 1 à&
peut-être acheté, de ses nombreuses et difficiles sollicitations, furent d'heureux dédormnagemens ie ses anxiétés et de ses fatigues* De longs et mystérieux entretiens s'engagèrent entre le pomife et le prince: quelles choses et quels intérêts s'y réglèrent; quels événemens ftirent dès lors décidés? Plusieurs en même temps, et des plus mémoï^ables : le rétablissement du pape, d'abord, que Charles accorda, et qu'il promit entier et pi*ochain ; le jugement solennel des neveux d'Adrien et de leurs complices, que Charles permît; mais, chose remarquable, en le réservant pour lui-même; avec cela, chose plus remarquable encore et plus surprenante , un examen juridique et public des accusations élevées contre le pape ; un jugement de pape porté devant ue roi franc; enfin si les conjectures sont permises, si les événemens» qui s'engendrent et se dévoilent Fun l'autre, sont une chaîne assurée, pour remonter à l'origine de tous, un acte plus éclatant même que ceux-là, plus solennel, d'une plus haute et plus durable importance, un acte dont Charles seul devait recueillir le fruit, et qui semblait être comme le prix et la condition des tremiers.
Ces graves délibérations terminées , Léon eut la liberté de reprendre le chemin de llialie. Deux ai^ evêques francs, quatre évêques, trois comtes le îvircnt ; ils allaient préparai' les voies à la justice de Charles, et, peur premier soin, exécuter sa promesse, en protégeant le retom* et la réîntégratîori
' du pontife, Charles avait parlé; Rome applaudit» ou |se lut (1); Léon renlrasans obstacle en possession de sa dignité et de son pouvoir.
XLIV. Le reste voulait plus de temps, et deman- ' dait d'autres mesures ; les commandemens de Cha^ ' les n'auraient pas suffi; il y fallait sa pai^ole même, son propre regard, sa présence. Aussi le faisait-il annoncer déjà, il passerait les Alpes, il viendrait à Rome* Le jugement des conspirateurs, seul projet qu'on eût encore avoués n'était peut-être qu'un bien frivole motif pour une détermination si grave et si imposanle. Les menaces mêmes ou les résistances de Grimoald, qui, mieux établi maintenaot et mieux afifermi dans sa principauté de Bénévent, persistait à rejeter, on ne sait quelles conditions (2)
(1^ • Parmi les Ingtoriens, les uns dbeot que le retour du pape « a Etcîme y causa dans le peuple uoe joie uuivcrselle: les autres * cbservÊnt que r judiffi^reuce que le peuple avait témoignée
> pour le pape le jour de l'assassinaU et le peu d'empressemeot
> qa*il avait eu à le défendre , malgré l'horreur du sacritége
> jointe é r horreur du crimes, u'anaonealent pas que Léon Tût M aimé, i (GaîllarJ.)
11 arriva apparemment ce qui ne manque guère d'arriver en ces occasions ^ ta joie fut universelle daos le parti de Léon e^ des FrancSj et rafaiction universeUe à son tour dans le parti i^ Pascal et de Campulle* Maïs celui-ci était peu nombreux, et Ym en juge aisément, à voir les moyens dont ils se servaient.
{2) On asupposé qulls'agissait deSalerne etdedeux autres villes moins importa n tes, dont Çliarlemagne exigeait que les murailles fnsseuL démolies. S'il était vraii la conduite de Grimoald se* rait presque justifiée ; il avait eonsentî . mais daui an temps où 11 ne pouvait pas refuser ^ il refusait , mais dans un lemp» où II