‹ Histoire des FrancsChapitre 138 sur 214 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

trahison. Sitôt arrivés, on les entoura, on les accabla, tous périrent.

Ce fut le dernier crime et le dernier succès d'£broïn; sa chute approchait. Il y avait un homme noble et de la race des Francs, qui se nommait Hermanfried. Cet homme occupait, dans Fadministration du fisc, un office lucratif et considérable. Mais il tomba dans la disgrâce d'Ëbroîn, et celui-ci^ non content de lui reprendre son office, voulut encore le dé* pouiller de ses biens. Le Franc murmura; Ebroïn, de plus en plus irrité, laissa soupçonner le dessein de lui ôter même la vie. Il hésitait et différait peu d'habitude, quand ces sortes de tentations le sollicitaient. Hermanfried , sachant sa perte infaillible , prit conseil de ses plus fidèles amis , et se laissa facilement persuader un parti extrême , le seul qui pût encore lui offrir une dernière et faible espérance. Un jour de dimanche , comme Ëbroîn sortait de sa maison , avant le lever du soleil, pour aller à Féglise et assister à matines, le Franc, qu'un reste d'obscurité secondait, et qui s'était glissé tout auprès des portes, s- élança sur lui Tépée à la main, l'atteignit avant qu'on eût eu le loisir de le reconnaître, et ne le laissa qu'expirant. Le meurtre accompli, et la même fortune le favorisant, il s'enfuit, parvint jusqu'en Austrasie, et se mit sous la protection de Pépin.

Et c'était ainsi que tombait , par une obscure vengeance, cet homme implacable qui n'était jamais las de frapper et de se venger. C'était ainsi que mourait, d'un meurtre sans éclat et vulgaire , cet infatigable et

audacieux meurtrier. Quel caractère avait eu sa domination? Elle avait été grande; car il y a une affreuse mais vraie grandeur, dans cet emploi constant et tou« jours heureux de la force, qui croit par les obstacles mêmes qu'elle rencontre, et les brise avec violence pour être plus sûre de les surmonter. Mais cette grandeur à son tour, qu'avait-elie été? Seulement fatale ; car elle était enfermée dans une seule ambition ; elle n'avait eu d'autre but qu'une vaine et passagère prospérité d'homme. Elle ne servit ni au prince, ni aux peuples, ni à Tempire. A peine si elle suffit un instant à interrompre les turbulentes rivalités des factions. Ni elle ne put arrêter Tinjuste irruption de Childéric ; ni elle ne put rendre à Théodoric TAustrasie. Aucune entreprise contre l'étranger ; aucun succès qui ne fàt un dommage ou un danger pour l'Etat. Des luttes éclatantes, mais domestiques ; des combats heureux , mais intérieurs ; d'immenses efforts, moins pour gouverner que pour en acquérir le pouvoir, Toujours du sang, des trahisons, des rapines. C'était une fortune de telle nature, qu'elle ne pouvait se maintenir qu^en abusant perpétuellement d'elle-même. Elle ne vivait que de ses excès ; elle vivait de la mort. Le crime en était le ressort et la condition, comme à d'autres, la guerre; à d'autres, la fraude; à d'autres, la liberté, la modération et la paix.

Page 1