RUINE ET MORT DE THEODEBERT
La funeste issue de la tentative de Protade imposait de grands ménagemens à Théodoric et à Brunehault. Ils dévoraient leurs vieilles injures, et n'eussent osé rien entreprendre contre l'Austrasie. A moins que le temps ou des événemens imprévus ne fissent fléchir Tindocile opposition des leudes , il fallait renoncer à toute vengeance , et garder la paix.
Mais cette disposition des esprits agissait diversement dans les deux royaumes. En même temps qu elle ôtait en Bourgogne toute confiance à Théodorie , en Austrasie elle enflait celle de Théodebert. Encouragé par rheureuse épreuve qu'il en avait faîte , celui-ci s'accoutumait à croire que, quelque chose qu'il
iuî plût- d^es9ayer contre son frère, il y rencontrerait désormais peu d^obstacles. C'était une dangereuse persuasion , et à laquelle ne pouvait pas long-temps résister Fambition d'un si jeune prince. Elle y céda en effet, et fournit imprudemment à Théodoric Toccasion qu'il attendait peut-être impatiemment, mais qu'il ne pouvait pas faire naître (1).
L'Alsace avait appartenu antérieurement aux rois d'Austrasie ; mais elle dépendait maintenant du royaume de Bourgogne. Théodoric avait été nourri et élevé dans cette province, et quand Childebert, à son lit de mort , fit la distribution de ses royaumes à ses fils , il ne voulut pas ôter au plus jeune un pays qu'il possédait , pour ainsi parler , depuis sa nais-
(i) Gaillard , emporté par 'ses prérentions on peu outrées contre Bru* Dehau|t, et voulant à tout prix lui attribuer la mort du roi d'Austrasie, raisonne ainsi : « On ne peut nier, sans renoncer entièrement à l'autorité s de Frédegairc, que Brunehault n'ait allumé la guerre entre Théode- » bert et Théodoric , et n*ait par conséquent causé la mort de Théode- » bert. »
Gaillard confond l'entreprise de Protade, qui eut lieu en 606, où Théodoric était en effet l'agresseur, et que provoqua Brunehault , avecla guerre actuelle, qui ne commença qu'en 610, et où Théodcbert était manifestement l'agresseur.
C'est bien ceci qu'on ne peut nier, tans rençncer à Vauttfrité de Fré^ degaire.
Je ne sais d'ailleurs s'il serait bien de la justice historique, d'imputer à crime, à une reine qui aurait conseillé une guerre, la mort d'un prince qui y aurait succombé.
Au moins faudrait-il que la guerre eût été injuste. Or, après Pinvasion de l'Alsace, l'irruption des Allemands et les violences de Seltz, la juslice était certainement du parti de Théodoric.
Autant vaudrait, et même mieux, charger de cette mort saint. Léonisci loi qui, après sa victoire de Toul, excita Théodoric à persévérer.
S4 HISTOIRB DES FRANCS.
sancGé II rajouta donc aux pobaessioiis quil lai tftftî*gnait) et pendant quatorze ans on s^était fidèlement soumis à sa volonté.
Tout-à-coup, et sans qu^aucune déclaration de guerre eût permis de prévenir son dessein , Théodekert fait irruption en Alsace , et ravage toat comme eussent fait les Barbares (1)* Théodoric court aux arm^ ; ^^^^ préférant une vengeance plus lente et plus sûre à une plus prompte et plus hasardeuse, avant de mettre son armée en marche , il envoie demander ralliance et Tapput du roi de Soissons. A Tinstaht même partent des ambassadeurs de Théo^ debert , chargés aussi d'aller vers Chiot aire , et de solliciter ses secours. Chlotaire, dont leurs divisions faisaient la force et la sûreté , éluda tour à tour les propositions. des deux princes^ et annonça la volonté de demeurer neutre. On assure qu'il avait consulté Golomban , et que sa résolution lui était inspirée par le Saint abbé.
Mais d'autres négociations s'engageaient. De. tristes presseniimens faisaient redouter cette sacrilège guerre ; on se ressouvenait de Chilpéric et de Sîgebert. Il fut proposé de tenir un plaid où seraient jugés tous les différends, et où se régleraient les limites des deul royaumes. Les rois consentirent, et la ville de Séltz fut le lieu choisi. L'époque venue , Théodoric se mit en chemin avec dix mille Soldats. Théodebert fut exact aussi ; mais il arrivait avec d'autres
(i) Frëdegaire*
LIVftE VI (610.612); 55
desseins et un6 âutrë suite. Son artnée tout eb-^ tière était avec lui. Profitant de la sécurité de son frère , il s*étâit promis de le 5urj)retidre et de Tacteabler.
Dans le mêine temps , de nombreuses troupes d'Âl"* lemands appelés pat* Théodebett se précipitaient datiÀ la Boufgogne-TraiisjUriatie , et la ravageaient. Deui i^hefs 1, les comtes Âbbelin et Herpin , assemblèrent à la hâte tout ce qu'ils purent armer de soldats. Ils ôiarehèrebt couragedsettieîit à la rehconlre de Cei étràtiget s ^ résolus de les combattre , et se flattant de les vaincre» Ils combattirent en eflet ; mais leurs espérances furent trompées ; le nombre et la férocité Remportèrent. Il y eut un affreux massacre de Bour*guigâoJâSi Les Allemands vainqueurs pénétrèrent jusque dafti le territoire d'Avenche , et ne rétrogradèrent que lorsque Tembarras de leur butin et de leurs captifs les y contraignît.
La situation de Théodoric était désespérée. Surpris au piège le plus odieux mais le plus sûr, il n^ivait de choix que la mort , en combattant san^ aucun espoir de succès contre Timmense armée qui TenVelop- ^ait , ou la résignation et la home en abandonnant au plus fort toutes les dépouilles qu'il trouverait bon dé lui arracher. Théodoric, prince vaillant,, préféra néanmoins le parti de la prudence. Peut-être Tabandônnalt-pn eticore celte fois , et n'avait-il pas même la liberté de combattre. On exigea de lui l'Alsace d'abord , et outre cela la Turgovie , le pays de Sundgau et tout ce qu'il possédait de terres dans k Chainpagne.;
Tel fut pour Théodebert le prix de sa Irahisou , pour Théodorîc celui de sa liberté.
C'en était trop ou trop peu : trop , si l'on voulait ôter à Théodoric tout désir de guerre; trop peu , si Ton voulait lui en ôter les moyens. Il n'était pas sage de croire qu^on pût impunément Taccabler d'outrages, et lui laisser sa puissance. On ne tarda guère à le reconnaître. A peine échappé au joug sous lequel il lui avait fallu se courber, le jeune roi , plein de s% vengeance, en commença les préparatifs. Il y employa une année, disposant les esprits , levant des soldats > assemblant des armes, calculant et aplanissant les obstacles. Sa plus grande crainte lui venait de Chlotaire. Quelle serait la conduite de ce prince? Si , la querelle engagée , il allait prendre parti pour Théodebert, les forces trop inégales des Bourguignons n'y sufïiraient plus. Il fallait à tout prix le gagner ou le désarmer. On ouvrit donc de nouvelles négociations avec lui. Mais Chlotaire , profitant sans scrupule des avantages que sa situation lui offrait , non content de refuser comme autrefois son secours , refusait même sa neutralité , à moins qu'on ne l'achetât. La nécessité commandait ; Théodoric , quelque regret qu'il en eût , se soumit à ces conditions. Il y eut un traité dans lequel, pour prix de la neutralité que promettait le roi de Soissons , celui de Bourgogne prenait l'engagement de lui rendre, après qu'il aurait triomphé de Théodebert, toute la contrée entre l'Oise etlaSeine(l)
(i) Le duché de Deutclenus.