LES VENE0ES
Parvenu ainsi à réaliser iou& les rêves de sa pre* miêre ambition, Dagobert, rasisasié de succès, ne semblait plus devoir sortir du voluptueux repos où ii se plongeait. Mais toùt-à-coup il éclata une guerre qui ne fut méprisable ni par ^importance ni par la durée, et qui venait d'un côté d'où Ton pouvait le moins Tattendre et la craindre. Un peuple de la race, des Slaves, quittant la Yistule vers Fembouchure de laquelle il avait long-temps habité, s'était avancé jusqu'au-delà du Danube, et avait formé, dans ces régions, un nouvel établissement. Cétaientles Vénèdes, qu'on appelait aussi du nom de Bisulciens, pour indiquer de quelle contrée ils étaient sortis (I). Ce peuple, maintenant voisin des Awares, ne fut pas long-iemps en paix avec eux. Quelquefois vainqueur, plus souvent vaincu, d'humiliantes et intolérables conditions purent seules le préserver d'une entière exterminalion. Il deirint sujet ou plutôt esclave des Awares. Non contens des lourds tributs qu'ils leur imposaient, lorsque ces derniers allaient à la guerre, c'étaient toujours les Vénèdes qui formaient leur première ligne , et toujours eux qu'ils livraient au premier effort de
(i) La Vistuie est nommce Bisuia par Ploiéméc.
leur ennemi. S'Us reculaient, ils les chai^fcaienl. eutmêmes dans leur fuite, et les ramenaient, deux fois vaincus , au combat. S^îls triomphaient , frustrés de leur propre victoire, ils ne recevaient auctinepart du butin. L'hiver, quand ce n'était plus la saison des ex-^ cursions de guerre, les Awares venaient sur leurs terres, en usaient en maîtres, et prenaient pour.eux celles de leurs filles et de leurs femmes qu'il leur plaisait.
Les Vénèdes furent bientôt las d'un joug si pesant. Mais pour le briser il n'y avait que les armes. Ils les prirent donc , aidés même et excités , à ce qu'on raconte, par les enfans nés de ces unions fortuites et forcées^ car ces enfans laissés à leurs mères n'avaient de patrie que la leur. La guerre avait déjà commencé, et se poursuivait sans qu'on pût encore prévoir quel en serait le succès , lorsque la fortune amena parmi les Vénèdes un homme ignoré, d'humble condition, étranger aux arm^, et qui décida néanmoins de la destinée de ces peuples. Cet homme se nommait Samon. C'était un simple marchand du pays de Sundgau , Franc de naissance , et que les habitudes de son trafic attiraient seules sur le territoire des Vénèdes. Il se trouva que cet homme avait de la grandeur d'ame, de l'habileté, du génie. Touché de la généreuse résolution de ses hôtes, il oublia pour quel intérêt il était venu, et n'eut plus d'autre pensée que de se vouer à leur délivrance. Il combattit avec eux comme eussent fait, entre les Francs, les plus expérimentés et les plus braves. Son courage excita leur étonneraent.
el sa prudence, lear admiration. Bientôt on vottlat lé suivre, et bientôt ne suivre que lui. 11 fat chef do guerre et vainquit ; il avait vaincu el fut roi. Ce peu*ple, retiré par lui de Fabjection, obtint avec lui d'éclatans et constans triomphes. Il lui devait sa puissance et la lui soumk. Un pauvre marchand régna glorieux sèment trente-cinq années dans un Etat vaste et créé par lui.
Il y en avait déjà huit d'écoulées, et cette royauté, fille du hasard, croissait de plus en plus et s^affermissaity quand un accident imprévu vint subitement obliger Samon, Franc qu'il était, à essaya ses armes contre les Francs. Des marchands de cette nation étaient venus, comme autrefois Samon Tui-mème, chez les Vénèdes, pour y exercer leur trafic. Des con* testations, dont la première cause était apparemment d'un médiocre intérêt, éclatèrent. Les querelles vinrent à la suite; avec les querelles les violences.' On massacra les marchands, et tout ^e qu'ils avaient apporté fut mis au pillage. Dagobert, qui prétendait d'ailleurs quelque droit de suzeraineté sur ces peuples, ne pouvait souffrir de telles insultes sans en exiger la r^ration. Il l'envoya donc demander au roi des Vénèdes ; mais il avait eu la malheureuse pensée de remettre ce soin à Sichaire, homme de peu de prudence, et qui, bien loin d'apaiser les ressenlimens, ne réussit qu'à les rendre plus profonds et plus opiniâtres.
Samon, qui, né chez les Francs, craignait de paraître incliner pour eux et de devenir suspect aux Vénèdes , refusait de donner audience à cet envoyé^
dbailt qu'il ferait une assemblée des principaux de sa nation, où seraient agitées, avec le différend ac- Uiel , toutes les autres prétentipns que s'opposaieni réciproquement les deux Etats. Sichaire, que ces retards offensaient et qui se fiait d'ailleurs assez peu à la sincérité de Samon , entreprit de se ménager par la ruse TentreVue qu'on persistait à lui dénier. Il se Tetit à la façon des Yénèdes , et se mêlant parmi eux, le jour que le roi avait accoutumé d'entendre leurs plaintes et de leur distribuer la justice, il parvint ainsi, sans avoir été découvert, jusqu'en la présence de ce prince. Elevant la voix alors, et se faisant reconnaître : « D'où vient , lui demanda-4;-il , que tu » tardes tant à rendre à Dagobert ce que tu lui dois? n Ne te souvieut'il pas que vous êtes, toi et ton peus> pie, en sa sujétion? — Il m'en souviendra, dit te » roi, tout le temps qu'il lui plaira être en notre ami- » tié. — Eh, quelle amitié, reprit Sichaire, imagines « » tu qu'il puisse y avoir entre de vrais serviteurs de p Dieu, et vous qui ne le servez non plus que les » chiens? — Chiens, as-tu dit? s'écria Samon. Ainsi a soit; et aussi avons-nous charge de Dieu de vous » mordre, vous ses serviteurs, qui le desservez! » Après quoi, ces paroles dites, il ordonna qu'on saisit sur l'heure le téméraire envoyé, et qu'il fût conduit hors de sa frontière.
Il était facile de prévoir quelles suites auraient ces emportemens. Certain de ne pouvoir plus éviter la guerre, Samon, sans se laisser effrayer de la grande puissance des Francs , se prépara résolument pour
cette inégale et terrible lutte. Sa rehontimée lui donna des auxiliaires , el la plupart dés peuples d'origine slave se liguèrent généreusement avec lui. De son côté, Dagobert levait précipitamment une armée dans ses provinces d'Austrasie , et en même temps il sollicitait le secours des Lombards et des Allemands. Ce furent donc trois armées et trois ennemis qu'eurent à combattre les Vénèdes. Forcés ainsi de se diviser, ils firent de leurs troupes trois corps différens : le premier, où était Samon , et qui, envoyé pour arrêter l'armée d'Austrasie, se fortifia dans la position de Wogastiburg; les deux autres, plus faibles et peutêtre moins habilement commandés, qui devaient marcher contre les Allemands et les Lombards. 3smioR avait bien jugé que le vrai péril, comme la vraie victoire, serait au lieu où seraient les Francs.
On ne tarda guère à combattre. Chronobert, due des Allemands, entra le premier sur le territoire des Vénèdes. Les troupes qu'on lui avait opposées tentèrent inutilement de lui résister : il les repoussa, et leur fit essuyer d'assez grandes pertes. Un succès égal suivit l'attaque que firent à leur tour les Lombards. Maisfdu coté de ceux d'Austrasie^ les obstacles furent plus sérieux et les résultats plus considérables. Ils combattirent trois jours ; trois jours durant les Francs assaillirent les reiranchemens de Wogastiburg, sans que leur acharnement se lassât, sans que la constance de leurs ennemis s'affaiblît. Mais à la fin de la troisième journée, rebutés dé tant d'efforts et de tant de pertes, leurs attaques devinrent moins vives, et