ARRIVEE DES GAULOIS EN ASIE
J'ai dit plus haut que TÂsie connaissait des aventuriers gaulois môme avant k grande invasion de 278. Polyen, en effet, rapporte des anecdotes où ils figurent dans cette contrée, sous les premiers successeurs d'Alexandre. Il parle d'an corps de Gaulois assez nombreux qiiAntigone employa dans une campagne contre Antipater, et qui montrèrent par leurs exigences l'estime qu'ils faisaient de leurs forces ou celle qu'on en faisait déjà. Or, comme l'auteur nous dit qu'ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, et que cette particularité tient au fond même du récit S il y a lieu de croire qu'As songeaient à s'établir dans le pays, et il n'est pas invraisemblable qu'ils l'aient fait. Aussi peut-on supposer que ce sont là les barbares qui battirent Seleucus Nicator et l'obligèrent à fuir en Cilicie 2, probablement durant une des nombreuses campagnes que les chefs confédérés contre Antigone eurent le temps de faire
* Polyen (IV, \i) dit qu'après la trente seulement si Ton ne comptait
bataille ils demandèrent le prix con- que les soldats. Gomme la pièce ma-
veDQ, qui ëtait d'une pièce d or par cédonienne représentait le statère at-
tête, mais qu'ils avaient la prétention tique, la 3oo* partie du talent, on
d'y faire comprendre les non-com- aura 9,000 combattants et 90,000
battants. La somme montait à cent autres personnes,
talents si l'on adoptait ce système, h * IV, ix.
avant la bataille d'Ipsus. Ailleurs, c'est Ëumène, adversaire et victime de l'ambition du même Antigone, que Polyen nous représente^ comme poursuivi par les Gaulois, et ne leur échappant qu'à force de hardiesse et de présence d'esprit : il y a donc apparence qu'il s'agit toujours d'une colonie établie par Antigone.
Mais l'état de division où demeura l'Asie Mineure, après le règne de Seleucus, allait encourager et provoquer une invasion bien plus importante. Seleucus, en effet, en donnant l'Asie macédonienne à son fils Antiochus ^, n'avait pu la lui donner, ni surtout la lui garantir tout entière. Outre le royaume de Pont (Cappadoce de l'Euxin), qui faisait remonter son origine à l'un des amis de Darius I®' *, outre la Cappadoce , qui avait aussi subsisté comme principauté ou gouvernement héréditaire, sous l'empire des AchéraénidesS et qui, momentanément soumise sous Perdiccas, avait repris son indépendance durant la guerre contre Antigone^, plusieurs Etats, d'importance diverse, se montraient dans l'ouest de la péninsule. Les villes grecques, ou, du moins, une partie d'entre elles, possédaient une autonomie plus ou moins assurée, plus ou moins intermittente ^, et le royaume de Pergame venait de naître. En
^ IV, VIII. Cependant M. Wolfflin, lui donna TAsie après sa victoire sur
dans son édition de Polyen , croit qu'il Lysimaque ; ces deux assertions ne
y a erreur, et que c'est Eumène de se contredisent pas. Memnon (ap.
Pergame. Phot. a a 6 ) s'accorde avec Pausanias.
* Appien (Syr. 69, 61-69) dit ' Poi. V, xliii. qu'en mariant Stratonice à Antiochus, * Pol. Fr. Hist. \; Diod. XXXI. Seleucus lui donna toutes les pro- ^ Diod. ibid. vinces au delà de l'Euphrate. Pausa- ^ Dès le temps des Perses. —
nias (I, XVI ) dit, de son côté, qu'il Memnon racontait l'histoire politique
DKS GAULOIS D'ORIENT, 69
effet, quand Lysimaque eut ordonné la mort de son (ils Agathocle, Philétère, gardien de cette forteresse et d'un trésor considérable (9,000 talents), s'était rendu indépendant du royaume de Thrace ^ Il n'avait d'abord paru que vouloir changer de maître; il avait fait des offres de soumission à Seleucus, qui se préparait alors à conquérir les Etats de Lysimaque; mais, si Philétère avait ainsi évité d'être écrasé dans le choc, il n'avait point quitté son gouvernement : à la mort de Seleucus, qui ne tarda guère, il gardait toujours sa bonne ville et citadelle, et probablement une grande partie de l'argent. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Eumène, son neveu, lui succéda. Or, comme ledit M. Lebas^, cril y avait alors, dans le monde grec, tant de ff soldats à vendre, qu'Eumène, riche comme il l'était, avait trpu facilement acheter des soldats mercenaires; t et ce qu'on dit du neveu, on pouvait aussi bien le dire de l'oncle. Antiochus n'était guère en mesure d'empêcher la formation du nouveau royaume. Philétère racheta à grands frais le corps de Seleucus des mains de son meurtrier pour le brûler avec honneur et en renvoyer les cendres au roi de Syrie ^; en sorte que celui-ci, ayant d'ailleurs de nombreuses luttes à soutenir, même dans l'Asie supérieure, et n'ayant pu d'abord s'occuper des régions situées de l'autre côté du Taurus, n'avait garde d'inquiéter Pergame *. Aussi Appien donne-t-il le titre de dynaste à Philétère; Strabon
d'Hëraclëe, même pour rintervalle ' Appien , Guerre» ie Sync, lxiii.
compris eotre la bataille du Granique ^ Memnon, op. PhoL p. sây de
et la mort de Lysimaque. Tédition Bekker. Ce qui nous reste de
^ Strabon, XllI, iv; Paus. I, x. Memnon se trouve aussi dans les
* Asie Mineure ^, p. 928. Fragmenta historicorutn grœcorum de
nous dit qu'Ëumène, qui lui succéda vers 262, régnait sur tout le pays d'alentour et sut même battre les troupes d'Antiochus IP.
Mais il existait, dans la même région, un Etat plus ancien et qui va jouer, dans l'histoire des Gaulois, un rôle bien plus considérable : c'est le royaume de Bithynie. Lui aussi, comme ceux de Gappadoce et de Pont, était bien antérieur à la conquête d'Alexandre; c'était un des nombreux témoignages du peu d'unité qu'avait toujours eu l'empire des Perses. Il y avait eu , selon Appien ^, quaranteneuf rois de Bithynie , quand les Romains devinrent maîtres de ce pays; depuis la guerre de Dercyllidas, elle avait eu, sous Dydalcès, une plus large part d'indépendance'. Lorsque Alexandre vint en Asie, ce petit royaume ne fut pas détruit. Memnon^ parlait de la résistance heureuse que Bas, petit-fils de Dydalcès, avait opposée à Galas, lieutenant du conquérant. Après la mort de Bas, qui précéda de deux ans celle d'Alexandre, Zipœtès, son fils, sut se maintenir pendant les luttes des généraux macédoniens; je ne dirai pas néanmoins qu'il conserva son royaume intact, car Strabon nous apprend* que la ville de Nicée, située au cœur de la Bithynie, fut fondée une première fois par Antigone, fils de Philippe, et une seconde fois par Lysimaque; mais enfin la Bithynie subsista. Zipœtès, que Memnon appelle seulement Btdvv&v èTtip^ojv, fut
la coHection Didot, et Conrad Orelli ' Guerres de Mithridate, 11. en a donné une édition séparée, où ' Lebas, Asie Mineure, p. aaS. ce passage forme le commencement * Gb. xx d'Orelli; p. 998 duPAo-
du chapitre xv. tius de Bekker.
' Strabon, ubi supra. ' T. lll, p. 54 (éd. Tauchnitz).
successivement adversaire de Lysimaque et de SeleucusS qui régnèrent l'un après l'autre sur l'ouest de l'Asie Mineure, et prit même apparemment le titre de roi, si, comme on l'a dit, l'ère de Bithynie date de 288. Il mourut en 278, au moment où les Gaulois arrivaient sur les rivages de la Propontide.
On le voit, les antécédents de la Bithynie ne la préparaient point à vivre en bonne intelligence avec le fils de Seleucus. Lorsque Antiochus put s'occuper sérieusement des régions situées au delà du Taurus, par rapport à la Syrie, il y envoya son lieutenant Patrocle^ celui-ci s'adjoignit Hermogène d'Aspende et le lança contre les Bithyniens, qui le surprirent, le battirent et le tuèrent^. La lutte était donc engagée; le point d'honneur militaire d'un prince à la fois héritier du grand roi , d'Alexandre et de Nrcator, se trouvait compromis; l'habile et courageux Zipœtès, étant mort à la même époque, laissait à ses adversaires l'espoir d'une facile revanche ; enfin le nouveau roi Nicomède avait un rival dans son frère Zipœtès'. Ce qui devait ajouter aux inquiétudes de Nicomède, c'est qu'Antiochus , armé d'abord contre Antigone de Goni, menaçait de tourner toutes ses forces contre la Bithynie ^.
C'est alors que les Gaulois, qui venaient d'épouvanter Byzance, la Thrace et la Chersonèse, qui les épouvantaient encore, mais qui frémissaient d'impatience d'aller
' Ch. X d*0re11i; p. âsô sub inù. que ce Zipœtès avait échappe à un
de Photius, massacre de ses frères . ordonné par
' Ch. XV d'Orelli;p. 937 subitUi. Nicomède.
de Photius, * Voyez Memnon, ch. xviii d'O--
^ Je ne sais où M. Lebas a trouvé relti; p. ^sij de Photius.
rançonner à leur tour les cités asiatiques, firent leurs premiers efforts pour passer les détroits. Ils étaient entrés en négociations avec Antipater, gouverneur de la côte bithynienne opposée à la Chersonèse; mais, comme elles n'aboutissaient point, le dépit et l'ennui ramenèrent vers Byzance la majeure partie des vingt mille Gaulois qui étaient campés vers Lysimachie. Cette division suivait Léonnor; Luthar,avec le reste de la troupfe, s'empara d'une escadre de cinq navires qui avait escorté l'ambassade d'Antipater, et, en quelques voyages, toute la bande se trouva sur la côte d'Asie ^ Elle n'y fut pas longtemps seule.
Nicomède, en effet, se décidait à introduire lui-même dans ses Etats la troupe qui accompagnait Léonnor, pour la prendre à sa solde et se débarrasser, à l'aide de cette force redoutée, des périls qui le serraient de si près; en même temps il témoigna sa reconnaissance aux Byzantins pour le service qu'ils lui avaient plusieurs fois rendu, celui d'empêcher les envahisseurs d'entrer comme ennemis en Bithynie. Il conclut, en effet, avec les Gaulois, une convention préalable portant, non-seulement tr qu'ils feè- (Traient à perpétuité alliés de Nicomède et de ses héritiers, (T et qu'ils ne feraient, sans son avis , alliance avec aucun de (Tceux qui les solliciteraient; t) mais aussi a qu'ils seraient cramis de ses amis, ennemis de ses ennemis, et qu'ils serraient spécialement, en cas de besoin , alliés (Je Byzance, ffde Tios, d'Héraclée, de Chalcédoine, de Kiérosn et de
' Tite-Live, XXX VIII, xvi. Foy- paratifs d'Antiochus de Tan 34, la
Vaillant {Sekucid, imper,) date lex- paix entre le roi de Syrie et Anli-
pëdition de Patrocle de Tan 33 des gone de Tan 35 , et le passage des
Sëleucides (372 ou 273) , les pré- Gaulois en Asie de Tan 36.
quelques princes du pays^ Â ces conditions, il fit passer les barbares en Asie^, où ils furent rejoints par leui-s compagnons de l'autre corps. En tout, je lai dit plus haut, il y avait dix-sept chefs, mais les principaux, les seuls dont le nom ait survécu, étaient Léonnor et Luthar'.
La guerre civile de Bithynie fut terminée, grâce à leur secours, à l'avantage de Nicomède, qui avait aussi Tassistance d'Héraclée. Les partisans de Zipœtès furent écrasés, et le butin fut abandonné aux Gaulois; maisMemnon ne dit pas, comme Justin le fait entendre, qu il leur ait dès lors abandonné une partie de ses Etats, et M. Contzen * juge qu'il devait le savoir mieux que l'abréviateur (peu érudit) de Trogue- Pompée. Les Gaulois venus en Bithynie n'étaient alors, dit Tite-Live^ qu'au nombre de vingt mille, dont la moitié n'était pas des combattants; sans doute c'étaient leurs femmes et leurs enfants qu'ils traînaient avec eux, comme ceux dont j'ai parlé plus haut®. Mais il est facile d'admettre, avec le docte Allemand "^j que, du royaume de Tylé comme de l'armée de Grèce, il leur vint des compagnons nombreux pour profiter d'une telle aven-
^ Memnon , ch . xix d'Orelli ; p. a a 7 ' Memnon , ubi supra ; Tite- Live ,
de Phottuê. ubi supra,
* Ceci réfute déjà lopinion de * Besond. Theil, S 3o. Memnon,
Menmon, déjà réfutée parWernsdorf, ch. xix; op. Phot, p. 227. Werns-
et d'après laquelle toutes les bandes dorf prend un moyen terme très-vrai-
auraient passé ensemble. L'bistorien semblable , en admettant que le roi
d'Héraclée dit que les Byzantins em- leur donna des terres. (1, xvi.)
péchèrent les Gaulois de franchir le ' Ubi supra,
détroit; mais il n'ajoute pas que By- * Fin du chapitre v et commence-
zance était leur tributaire (Wemsd. ment du chapitre vi. Peut-étœ aussi
I7 ix); probablement ce fait se rap- des marchands (voyez p. 36-37 ).
porte à un refus antérieur. ' Ubi supra.
lure, sans préjudice de l'hypothèse vraisemblable* que, durant les courses de ces premières années, ils trouvèrent beaucoup de recrues parmi les soldats mercenaires, Grecs d'oirigine et toujours prêts à servir le premier venu pour la solde et le butin, qui fourmillaient alors dans les Etats des successeurs d'Alexandre. Peut-être cette observation doit-elle servir à expliquer comment la Galatie finit par prendre une couleur grecque assez prononcée, bien que la rudesse gauloise y ait toujours dominé pendant la période de l'indépendance. Dans tous les cas , il faut- admettre que la colonie qui fonda les douze tétrarchies galates, et qui joua, pendant un siècle, l'un des premiers rôles dans les affaires de l'Asie occidentale, se composait de plus de dix mille soldats.
' A m. Thierry, Hist, des Gaulois, I, v; cf. Lebas, p. 9q6.