LES CULTES DE PHRYGIE. LA RELIGION DES GALATES
Bien que les Galates n aient, selon toutes les apparences, pratiqué le culte de Gybèle que longtemps après leur établissement en Asie, comme il serait impossible d'assigner l'époque précise où il fut adopté par eux, ou, plutôt, comme il est manifeste que la religion de la Phrygie pénétra graduellement dans la croyance des colons occidentaux ; comme , d'ailleurs , à l'époque de leur arrivée , le temple de Pessinonte était, depuis des années et des siècles, en possession d'une immense renommée, et que les visiteurs, y affluaient, je crois ne pas devoir différer l'exposition sommaire des résultats auxquels m'a conduit l'étude de ce culte singulier.
La déesse phrygienne, que les Grecs confondirent de très-bonne .heure avec Rhéa, et que les Romains adoptèrent comme épouse de leur Saturne, portait le nom de Cybèle; mais il y a lieu de croire que cette appellation n'est point celle qui lui appartenait dans l'origine, et que c'était le surnom phrygien d'une divinité étrangère, ou, si l'on veut, la traduction libre de son nom réel. En effet, parmi les diverses étymologies imaginées pour ce mot, et qu'il n'est pas de mon sujet d'examiner ici, la plus satisfaisante est celle de Kyhela, «antres et montagnes, t? car Hésychius nous apprend^ que telle était, en phrygien, la
^ Voyez BôUicher, Ariea, II , 3o.
signification de ce mot. Or Gybèle était adorée comme représentant la fécondité de Ja nature sauvage S et, de plus, elle portait le nom de Md, c est-à-dire la «rmère^.Tî Mère des dieux, Magna mater, sont les titres qu'on lui donne le plus souvent, jusqu'à la fin de la période romaine. Que ce nom de Md fût lui-même d'origine arienne ou sémitique, cela importe peu au fond de la question, puisque la signification de cette racine serait la même dans les deux cas; seulement il n'est pas sans intérêt d'observer que, si, d'après les conjectures philologiques les plus vraisemblables, et même d'après ce que nous savons des opinions de l'antiquité sur ce point, le peuple phrygien appartenait à la race des Aryas^, le culte de la déesse mère a dû lui venir des populations araméennes par l'intermédiaire des Phéniciens, dont les établissements commerciaux ou politiques furent si nombreux et si importants dans l'Asie
^ (tEs ist dièses eine solche wo die crErde ahBergmutter {li.rjrrfp Ôpeta) , ff als M» Waldgebirge herrschende (|iï>rrTj;p ihiia) verehrt wurde. — Die ffwilden Thiere des Waldes. . . Pardel (rund Lôwen, waren ihre gewôhnffUche Beg^eitung.» (Preller, Griechische Mythohgie, I, p. Aoi-Aos.
— Cf. Maury, Htst, des Rel. de la Grèce ancienne, III, 80.)
* Am des Hébreux, ou àfifia des Grecs (Maury, ib. 8 1 , qui cite Etienne de Byzance , s. v. MàcrlavpcL ). Comme les différentes formes indo- germaniques citées par Bôtticher pour le mot mire (cf. II, 3â^ I, 38) ont généralement deux consonnes au radi-
cal, la dérivation sémitique de Ma paraît la plus vraisemblable.
' J*ai rappelé, au ch. i , que Strabon rapporte à la famille des Thraces les Gètes et les Phrygiens (VII, 3 sub init. — Cf. XII, 8 sub init). Bôtticher a réuni un assez grand nombre de mots donnés comme phrygiens par les anciens, et dont il trouve les analogues en sanscrit, perse, aiinénien , gothique , slave ou grec. Je citerai parmi eux, comme appartenant certainement au fond de la langue, adamna (ami), azen (barbe), armen (guerre) , attagos (bouc) , ècrfu (eau) , zelk (légume) ,j?ttr (feu). (Voyez Bôtl.
Ar. II, 1, 2, 6, 7, 19, 9/1, ho.)
Mineures ou, si on Taime mieux, ce culte, originairement cbananéen, se répandit d'un côté chez les sémites de la Syrie, de l'autre chez les Aryas de la presqu'île.
Ce n'est pas à dire que les Phrygiens aient reçu une religion toute faite. Le peu que nous savons de leur mythologie, en dehors du culte de Gybèle, annonce, pour une notable partie, une origine bactrienne ^; mais la déesse de Pessinonte est bien la déesse de Hiérapolis. Le rapide aperçu de sa nature et de sou culte, que doit comprendre une histoire de Pessinonte, le démontrera sans peine : les mythes pélasgiques de la Tcua evpvc/lepvos d'Hésiode, ou de la Tellus de Hygin , mère du ciel ou aïeule de l'Océan , et devenant ensuite épouse d'Ouranos ou de l'Ether, ne ressemblent point à l'histoire de cette Cybèle. Les déessesmères, dans l'ancienne croyance des Pélasges, représentent bien plutôt la matière indéterminée , et n'ont de commun avec la déesse de Pessinonte que d'offrir un symbole de la production matérielle et d'être sine maire creatœ.
Du reste, il n'y a pas uniformité complète dans les traditions, même phrygiennes, qui racontent la fable de Cybèle. Pausanias, il est vrai, en exposant la religion des Galates de Pessinonte, s'accorde, quoique dans un récit
' Voyez entre autres témoignages III , i a6) et Sabazius lui-même peut
ceux qu'allègue M. de Vogiié dans la rappeler, à quelques égards , la reli-
Bevue archéologique de janvier 1 863. gion des Perses. ( W. III , 101-103;
' Le Bagaï ou Jupiter phrygien BôtticherJI,33,etGarucci,JVj^«^^e«
( Bott. II , 9 ) est le Bagavat indien et le du syncrétisme phrygien ^ p. 3 5 et 3 6 .)
mot Baga ( dieu ) des Perses ; le nom de La fusion de deux cultes , à Tépoque
Afo^^tfiM rappelle le Mazda de Zoroastre de leur décadence, permet de leur
(id. ihid. 33). Le dieu lune, Men ,est supposer un certain rapprochement
plutôt arien que sémitique (Maury, à Forigine.
plus abrégés avec celui qu Arnobe emprunta plus tard à un certain Timotbée , qui disait exposer la doctrine des mystères^; mais les détails, même essentiels, de cette mythologie, subissent, chez divers écrivains du temps de l'empire, parlant expressément de la Cybèle de Phrygie, de notables variations. Les difficultés insurmontables d une traduction de ces mythes dans une langue vivante m'obligeront à en faire seulement connaître l'esprit, qui, du reste, se reproduit presque constamment dans ces variations de la forme.
Une pierre est fécondée par Jupiter, et il en naît un être de forme humaine, Acdistis, que les dieux mutilent pour réprimer ses fureurs; mais de son sang naît un arbre, dont le fruit rend féconde à son tour Nana, fille du roi Sangarius. L'enfant, nommé Attisy est aimé de la mère des dieux, chéri aussi d'Acdistis lui-même, et celui-ci, saisi de rage quand il voit Attis accepter une épouse qui le fera oublier, lui inspire un accès de fureur dans lequel il se mutile et périt. Puis Acdistis, selon Pausanias, ou la mère des dieux, selon Timotbée, obtient de Jupiter, sinon qu Attis revive, du moins que son corps ne se corrompe pas.
Tout bizarre qu'est ce mythe, il le devient davantage encore par la confusion que des variantes diverses établissent entre ces personnages. La pierre dont il est question, c'est Cybèle elle-même, adorée, comme on le sait, en Phrygie, puis à Rome, sous la forme d'une pierre noi-
* Pausanias, VII, xvii. dérivés de Mijrrfp paraissent avoir
' Ara. V, V, VI, VII. — A en juger été plus rares en Phrygie que dans par le Corpus, truicr. grœc. les noms Touest de TAsie Mineure.
DES GAULOIS D'ORIENT. Ul
râtre et non façonnée de main d'homme ^ . Acdistis ou Âgdistis, ce monstre considéré indifféremment comme mâle ou feraelle, se confond à son tour avec Cybèle, qui porte aussi ce nom 2; le rocher fécondé par Jupiter est d'ailleurs appelé Agdus dans le récit de Timothée. Différentes traditions supposent même expressément que c'est Cybèle qui a mutilé Attis'. H y a plus : dans une fable qu'Arnobe luimême ^ et Clément d'Alexandrie affirment appartenir aux mystères phrygiens, Deo, Brimo, Déméter, de quelque nom qu'on appelle la terre elle-même, considérée comme mère universelle, est à la fois mère et épouse de Jupiter, qui se fait ensuite l'époux de Perséphoné, leur fille, et a d'elle le Bacchus des mystères, le Bacchus taureau des rites sabasiens, qui fut adoré, conjointement avec la mère des dieiix, sous le nom d'Attis-minotaure^.
Ajoutez à cela que c'est le fruit d'un amandier qui rend Nana mère d'Attis, et que, selon les Phrygiens, l'amandier est le père de tous les êtres^; que, selon l'auteur des Philosaphumenay cité par M. Maury, le Papas phrygien était le père par excellence, mais qu'on le révérait comme vivant et mourant tour à tour,. de même qu'Attis, dont il portait aussi le nom^, et dont la mort et la renaissance
* Voyez Tite-Live, XXIX, xi. — Protrept. cité dans le Commentaire Ara. VU , xLvi. d*Oreiïi sur Arnobe.
* Strabon, XII, v. Cf. Hamilton, ^ Orelli, Inscr. lat 9353; conf. Append. 35 1, et Letronne, Sur quel- s 35 1-3 359.
ques points de la géographie ancienne * A. Maury, III, 98. Cf. Mov.
de r Asie Mineure, p. 9. Phcnc. 1, 578 et errata.
^ De Dea syra, I, xv. — Firmi- ' Conf. Baumeister, De Atye et
cas. De err. prof, reL Adrasto, pag. 9. — Diodore, Kv. III,
* Arn. V, xx-xxi. Clem. Aleœ, in ch. lvtii.
périodiques étaient le principal objet des fêtes de PessinonteS devenues pîus tard celles du monde païen. Attis, c'est Adonis, de même que Gybèle est l'Aphrodite syrienne; cela ne peut plus souffrir de contestation.
Or, que l'on considère ces changements perpétuels de noms et de rôles que subissent ici les mêmes personnages, l'on reconnaîtra dans les mythes phrygiens, dans la religion de la Galatie, qui finit par être celle des Galates, comme dans les triades égyptiennes, dont le rapprochement avec la triade de Gybèle, Acdistis et Attis, pourrait être suivi dé plus près, un être identique sous des formes diverses, et se reproduisant lui-même, suivant les plus grossières théories de l'émanation. Attis, c'est-à-dire Acdistis, cest Gybèle, comme, à l'autre bout de la chaîne, Attis c'est le Bacchus tauromorphe, le Bacchus Sabazius, fils dé Proserpine, qui se confond si souvent avec Déméter, confondue elle-même avec Rhéa, c'est-à-dire avec la Gybèle dés Grecs.
Quant à l'origine sémitique de ce culte matérialiste, si voisin, d'ailleurs, dans sa signification intime, des cultes professés par les peuples chamitiques de l'Euphrate et du Nil, quant à l'identité de la déesse phrygienne avec la déesse de Syrie, sans vouloir rien ôter au mérite des études approfondies que Movers a faites sur cette question dans le premier volume de ses Phœniziery je dois dire que l'antiquité elle-même ne s'y était pas toujours méprise, tout inexpérimentée qu'elle fût en matière de mythologie comparée. L'auteur de ce pastiche d'Hérodote, que des
* Voyez Firmicus , De err. prof, reL
copistes se sont avisés, je ne puis deviner pourquoi, d'attribuer à Lucien, dit^ qu'un ^^e lui a raconté que la déesse de Hiérapolis était Rhéa; or, à l'époque oii il écrivait, Rhéa ne se distinguait point de Cybèle. Ce sage lui montrait les attributs communs de la Rhéa asiatique et de la célèbre déesse de Syrie, et surtout lui signalait la mutdation volontaire de leurs prêtres, comme témoignages de leur identité. Quand l'auteur de l'ouvrage tient pour l'assimilation avec Héra, et que, pour le prouver, il la décrit comme une déesse panthée^, il confirme, sans le savoir, la réalité du fait qu'on lui raconte. Je n'ai point, du reste , à reprendre en détail une démonstration faite par tant de savants, et sur laquelle il ne s'est pas élevé une seule contestation vraiment sérieuse'. Il n'est pas même absolument besoin, pour expliquer ce rapprochement, de recourir aux colonies phéniciennes de l'Asie Mineure. Une émigration assyrienne s'était, à une époque antique, établie en Lydie*, et paraît lui avoir donné son nom; or la communauté fondamentale de religion entre l'Assyrie et la Syrie devient chaque jour plus claire; et, d'autre part, à l'est de la Phrygie, on trouve, en Gappadoce, les Syriens blancs. En Phrygie même, M. Maury l'a fait observer avec raison ^ nous trouvons une Apamée, comme en Syrie. C'est enfin à Rogbaz-Kieui que M. Perrot a cru recon-
* De Dea mfra, I, xv. Creuzer, igS-igg. Le vénérable auteur du t. II , ch. III , S 3. mémoire sur le culte du cyprès parle
* Ihid, 1 6 , 3 1 -3 9 . — Cf. Movers , dans le même sens , p. 7 1 -7 a , 8o-8 3 . PAœn. 1,160. * Voyez Hérodote, I, vu. Lud,
^ Creuzer, t. II, ch. ui, S 3. — comme Aram, était frère d'Assur, et Mov. PhiBfi, 569-570. 57/1-575, fils de Sem. (Gcn. X, 92.) 577-579, 598-599. — Maury, III, ^ Tome III, 199.