CHAPITRE IV
Conquête du Rhin par les Romains.
Les Suèves , après avoir passé le Rhin , se virent coupés dans leur retraite par les Ubiens, peuple qui s'étendait sur la rive droite du fleuve depuis le Taunus jusqu'au territoire des Sicambres , et qui, à l'Est, touchait le pays que les tribus suéviques occupaient. D'abord surpris par cette attaque , ils ne tardèrent point cependant à reprendre l'avantage , et après une guerre dont l'histoire ne nous a point conservé les détails, ils contraignirent ^nfin les Ubiens à leur payer tribut.
Ce dernier peuple avait, de son côté, chassé les Teucbtéres et les Usipètes qui, toujours combattant, sans trou- . ver nulle part à s'arrêter , parcoururent tous les pays
1. Vo>cz mes Établisse menti romains sur /<• Hhitt et sur le Danube,
frontières de la Germanie, et qui vinrent maintenant demander aux Suéves un asile que ceux-ci leur refusèrent.
Cependant les Gaulois , bientôt fatigués des garnisons romaines., qui leur devinrent non moins onéreuses que leur avaient naguéres été celles des Germains, entraînèrent sous main les Belges à se soulever contre les Romains. Les deux campagnes qui suivirent cette 607, levée de boucliers , à laquelle prirent part aussi les Con- G98. druses, les Eburons , les Cerèses et les Pémanes , toutes tribus germaines qui s'étaient assises sur le Rhin et sur la Meuse1, eurent pour résultat la soumission de toute la Belgique, et portèrent les légions romaines jusque sur les rives du Waal. César, après avoir mis ses troupes en quartiers d'hiver, était retourné en Italie, lorsque les Teuchtéres et les Usipètes qui erraient depuis trois ans, forcés de fuir devant les Suèves, et attirés secrètement par les émissaires des Gaulois , las de la domination romaine, parurent sur les bords du fleuve. En vain les Ménapiens qui en habitaient les rives voulurent leur en disputer le passage; ils se répandirent sur leurs terres, et vécurent de leurs provisions , jusqu'à ce qu'enfin , averti de ces événements , César vint mettre un terme à leurs déprédations. Lorsqu'il parut dans la Gaule , ils s'étaient déjà avancés jusqu'au milieu des Eburons et des Condruses. Il rassembla les principaux des Gaulois, leur cacha ce qu'il savait de leurs rapports avec les Usipètes et leur assigna le contingent de cavalerie qu'ils devaient fournir pour l'expédition qu'il préparait. Tandis qu'il marchait contre G99. l'ennemi , une députalion de ce peuple vint le trouver dans son camp. Elle lui représenta que la nécessité seule avait contraint les deux nations à se ruer sur la Gaule ,
1. Voyei mes Établissements celtiques dans la Swl- Ouest -Allemagne , § 1.
et demanda au Proconsul qu'il leur assignât des terres pour demeure , s'il ne trouvait pas à propos de leur laisser celles qu'elles avaient prises ; elle lui signifia qu'elles étaient prêtes à le servir en amie, mais qu'elles auraient recours aux armes s'il les y contraignait. César se contenta de remontrer aux députés qu'il n'y avait point dans la Gaule de terrain libre ; mais que si leurs nations voulaient rentrer chez les Ubiens , qui lui avaient euxmêmes demandé du secours contre les Suèves , il ne doutait pas qu'à sa prière ils ne leur cédassent des terres. Ils promirent de lui rapporter réponse dans trois jours et le supplièrent de ne point passer plus loin ; ce qu'il leur refusai parce qu'il savait qu'ils ne le faisaient que pour attendre le retour de leur cavalerie qu'ils avaient envoyée aux vivres et au fourrage de l'autre côté de la Meuse.
11 n'était plus qu'à une faible distance de leur camp , lorsqu'ils députèrent de nouveau vers lui pour le supplier de leur accorder une trêve jusqu'à ce qu'ils pussent avoir la réponse des Ubiens ; mais César ne leur donna qu'un jour pour se décider. Les avant-postes des Germains ayant , au nombre de huit cents chevaux , rencontré cinq mille hommes de cavalerie romaine, qui, sur la foi du traité, ne se tenaient point sur leur garde, tombèrent dessus, et les mirent en fuite. Le lendemain, les principaux chefs revinrent pour excuser cette violation de la trêve, qu'ils imputèrent à l'indiscrète audace de quelques jeunes gens , dont il serait injuste de rendre leur nation responsable. Mais César, sans respect pour leur titre d'ambassadeur, les fit arrêter, et s'avançant vers le camp des Germains où l'on ne s'attendait point à une si prompte attaque, et où la confusion fut d'autant plus grande que les chefs manquaient , il renversa tout devant lui. Ni les femmes ni les enfants qui fuyaient
furent épargnes. Tout ce qui ne put assez vite se sauver à la nage sur la rive opposée de la Meuse, fut impitoyablement massacré.
Cette action décisive força les Teuchtères et les Usipétes à repasser le Rhin, et ils trouvèrent enfin un asile chez les Sicambres, nation puissante qui s'étendait sur la Sieg, entre la Lippe et le Westerwald.
César qui désirait porter la terreur chez les Germains, et qui tenait cependant à justifier son apparition sur le sol germanique, fit demander à ce peuple qu'il lui livrât les fugitifs. Mais les Sicambres s'y refusèrent, et ils lui répondirent que l'Empire romain finissait au Rhin ; que si César ne voulait point souffrir que les Germains passassent dans les Gaules, il avait tort de vouloir étendre sa domination jusque dans la Germanie.
Cependant les Uhiens envoyèrent au Proconsul des ambassadeurs et des étages , et le pressèrent de venir les secourir contre les Sucves, ou du moins de passer le Rhin, pour montrer sa puissance, parce que , depuis la défaite d'Arioviste , la réputation des Romains était si grande , que leur seule alliance pouvait servir de protection jusqu'au fond de la Germanie. Ils lui offrirent un grand nombre de bateaux pour son passage. Mais César crut qu'il était plus prudent d'assurer sa retraite par la construction d'un pont de pilotis, d'autant plus que cette entreprise devait étonner les Germains , qui , dans toutes leurs expéditions des Gaules , ne s'étaient encore servi , pour effectuer le passage du fleuve, que de radeaux , de barques ou de pirogues, et le plus souvent même le traversaient à la nage* Au bout de dix jours , s'il faut croire ce qu'il en dit, cet immense travail fut achevé, et il laissa de chaque côté une forte garnison destinée à le protéger.
Les Sicambrcs, à son approche , se retirèrent dans leurs forêts , abandonnant leurs demeures et leurs moissons que les Romains partout incendièrent et détruisirent. 11 apprit par les Ubiens que les Suèves , à la nouvelle de son arrivée, avaient de même caché, dans le plus épais de leurs bois sombres , leurs femmes et leurs enfants, et que tous les guerriers s'étaient assemblés au centre du pays, prêts à le recevoir. Gomme son intention n'était point cependant de s'avancer jusque dans le cœur de la Germanie, et que le but de son expédition était accompli , il repassa dans la Gaule , et fit rompre le pont, après n'être resté sur la rive droite du Rhin que dix-huit jours.
Rome étendait donc son pouvoir sur tout le fleuve, et sur le pays qu'il embrasse à l'Occident. 00. Cependant les Suèves n'avaient point oublié le rôle qu'ils y avaient joué. Ne pouvant vaincre les Romains par les armes, ils tentèrent de leur susciter de nouveaux embarras, dont ils prétendaient profiter si l'occasion s'en présentait.
Les Tréviriens, nation d'origine germanique, mais qui cependant avait reçu César comme un libérateur, et l'avait même aidé de ses efforts contre les autres peuples belges, avaient eux-mêmes fini par trouver l'amitié des 'Romains plus chère et la liberté apparente qu'ils leur avaient laissée plus onéreuse que le tribut qu'ils avaient naguère payé aux Germains, et le joug que ces derniers leur avaient imposé. Le parti opposé à César étant parvenu à se saisir de l'autorité , avait sous main renoué ses relations avec les peuples d'outre-Rhin, et les Suèves avaient profité de cette circonstance pour envoyer au secours des Tréviriens une certaine quantité de troupes. La mort d'Arioviste , qui cependant eut lieu pendant ces événe-
menls , soit qu'il mourût de mort naturelle , soit qu'il pérît victime d'intrigues politiques , abattit le courage des Germains , et réduits dès lors à leurs propres forces , mais non sans avoir fait payer cher aux Romains leurs victoires, les habitants de Trêves et les autres peuples des Gaules furent forcés de rentrer dans le devoir.
Ce fut pendant cette guerre que, pour la seconde fois, 701 . César jeta sur le Rhin un pont un peu au dessus de l'endroit où le premier avait été construit , et où les députés des Ubiens vinrent une seconde fois le complimenter, et Tassurer de l'amitié de ce peuple pour les Romains. Les Suèves tinrent à son égard la même conduite qu'ils avaient tenue lors de sa première apparition, et se retirèrent dans l'immensité de leurs forêts où ils échappèrent à sa poursuite.
César, à son retour, décréta l'extermination des Éburons, et l'on vit alors l'exemple d'une nation livrée au pillage des peuples voisins auxquels se joignirent encore deux mille hommes de cavalerie sicambre, qui, eux aussi, traversèrent le Rhin pour prendre part au butin, et qui, une fois lancés, vinrent même attaquer Atuatuca, conûée, en l'absence de César, à la garde de Cicéron. Ils ne réussirent point cependant dans cette entreprise, et ils repassèrent le Rhin, sur la nouvelle de l'approche de César, qui, pour achever d'écraser les Éburons, brûla tous leurs villages et porta dans tout le pays le fer et la dévastation.
En vain les Gaulois tentèrent encore un dernier effort 702, Tannée suivante et se soulevèrent en masse. César, par 705. ses victoires et par ses vigoureuses dispositions, les contraignit de rentrer dans le devoir. Les Ubiens eux-mêmes lui fournirent alors un contingent de cavalerie , et il y eut depuis continuellement des troupes germaines auxiliaires dans les armées romaines. Lorsqu après la guerre
civile, qui bientôt après éclata, et pendant laquelle la Gaule resta paisible, César tint à Rome son quadruple triomphe, le Rhin figura parmi les trophées de ses victoires , et ce fut comme le signal des longues luttes qui . plus tard devaient ensanglanter ses rives.