CHAPITRE VIII
Défaite de Vanii.
Sentius quitta le gouvernement de la Germanie, et fut remplacé dans cette dignité par Quintilius Varus, un des favoris d'Auguste. Soumis, mais non incorporés dans l'Empire , les peuples d'outre-Rhin avaient joui jusqu'alors d'une apparence de liberté et avaient conservé leurs lois et leurs coutumes, ne payant aux Romains qu'un tribut imposé par les traités. Déjà le commerce commençait à lier les vainqueurs et les vaincus, et une certaine confiance entourait le camp du Proconsul. Varus s'avança
jusqu'au Wcscr, où une espèce de cour réunit autour de lui tout ce que les Chérusques avaient de plus nobles chefs, et où, sous l'apparence de la bienveillance, il commença à faire jouer les ressorts d'une politique qui devait lui 'être fatale. Cet homme qui déjà, en s'enrichissant, avait appauvri la province de Syrie où il avait commandé, commença , sous prétexte de vouloir policer ce peuple, qu'il ne pouvait réduire comme esclave par les armes, à lui imposer peu à peu de plus grandes charges, et à introduire peu à peu chez lui le régime et l'administration des Romains. Ségeste, tout dévoué à sa cause, l'entretenait dans ses projets de réforme et de civilisation, non moins que Ségimer et même l'intrépide Hermann, qui cependant en secret rougissait de l'opprobre de son pays. Varrus, entouré de leurs suffrages, continua son œuvre de civilisation, en écrasant d'impôts le pays, et en introduisant de force les lois romaines. Le mécontentement qui en résulta parmi la population fut mis à profit par Hermann, qui, fier et courageux, avait jusqu'alors joué le rôle de courtisan, et qui avait su s'insinuer dans la confiance de Varus pour mieux le perdre. Il se fit le chef d'une conspiration , dont le plan fut si habilement conçu que, malgré les sages avertissements de Ségeste, le Proconsul n'en eut aucun soupçon. Hermann comprit qu'attaquer une armée de quarante mille hommes des meilleures troupes dans des camps fortifiés, c'eût été courir à sa perte. Il fomenta donc par ses émissaires des soulèvements partiels , et il parvint à persuader à Varus de séparer son armée en plusieurs corps , et de la disséminer en petits pelotons dans toute la contrée pour mieux en assurer la soumission. Varus tomba dans le piège.
Le camp des Romains était placé non loin de la jonction du Weser et de la Werra-, là où la vallée que par-
court le fleuve s'élargit. L'automne était arrivé, et les 9. pluies étaient déjà continuelles. Le proconsul reçut la nouvelle du soulèvement d'une tribu éloignée , et Hermann ne manqua pas tle raisons pour le persuader de se rendre lui-même sur les lieux de la révolte. Ségeste, l'ennemi personnel d'Herniann, depuis que ce dernier avait ravi sa fille Thusnelda, et qui, malgré le silence des conjurés pour cacher leurs projets, les avait devinés, 6t de vains efforts pour porter Varus , à la table duquel il devait avec eux paraître le soir même , à se saisir de leurs personnes et de la sienne ; en vain il lui montra le danger dont il ttait menacé. Rien ne put ouvrir les yeux du proconsul, soit qu'il regardât les avertissements de Ségeste comme des calomnies que l'inimitié lui dictait, soit qu'Hermann l'eût totalement fasciné , soit qu'enfin les Germains qui n'avaient de l'homme, disait-il, que les membres et la voix, lui parussent trop peu dangereux pour être craints. Il n'avait gardé près de lui que trois légions avec lesquelles il se mit en marché contre les rebelles. Hermann l'accompagna pendant quelque temps , sous prétexte de lui montrer le plus court chemin. Les Germains auxiliaires devaient suivre sa marche. Lorsqu'il le vit s'enfoncer dans de sauvages forêts, au milieu de profonds défilés, il retourna vers les siens, pour donner le signal de la révolte , et fit faire main basse sur toutes les garnisons romaines détachées de l'armée. Les Germains coururent aux armes de tous côtés. Hermann les rallia et se mit lui-même à leur tête sur les traces de Varus, qui, sans défiance, s'avançait lentement, et avec assez peu d'ordre , par les chemins affreux où il l'avait engagé. Tout à coup les chants de guerre se font entendre , et toutes les hauteurs voisines se couvrent d'ennemis. Une grêle de pierres et de flèches porte la mort
dans les rangs des Romains qui hésitent et s'arrêtent. Vafus apprend qu'Hermann a lui-même attaqué son arrière-garde; il comprend enfin qu'il a été trahi. Dans ce danger, il fait toutes les dispositions nécessaires pour protéger la retraite. Tout le jour on combat en marchant. Le soir, les Romains atteignirent un lieu assez découvert, où , enfin , ils prirent position , et parvinrent à former leur camp. Mais sans vivres et entouré d'ennemis, on ne pouvait espérer de s'y soutenir. Au matin, l'armée continue sa marche, après avoir mis le feu à toutes les voitures, à tous les bagages. Les Romains s'avancent en meilleur ordre, quoique toujours harcelés ; mais vers le soir, ils voient les montagnes se rapprocher, et devant eux s'ouvre une vallée profonde et encaissée, que domine le Teutobourg, couvert de sombres forêts où le culte germanique consacrait ses mystères. Il fallait que la hache ouvrit à chaque instant un passage. La pluie tombait par torrents et délayait le terrain où le soldat pesamment armé avait peine à se tenir. Un vent épouvantable la lui fouettait à la figure , et l'empêchait de manier la lance et le bouclier. On eût dit que le ciel, soulevant les éléments, conspirait lui-même la perte des Romains. Les Germains, légèrement armés, les attaquèrent et les décimèrent de nouveau. Après une nuit plus terrible encore que la première, les Romains s'approchaient de la Lippe, lorsque de nouvelles tribus leur barrèrent le passage : ils sévirent enveloppés de toutes paris. Le carnage devint alors épouvantable. Tout ce qui avait échappé aux deux journées précédentes fut anéanti; les aigles furent prises. Varus, blessé , ne voulut point survivre à sa honte et se perça lui-même de son épée; ses principaux officiers suivirent son exemple. Vala Numonius qui, avec sa cavalerie, avait cherché à fuir, fut arrêté dans sa retraite et défait. Un
petit nombre de soldats put seul trouver un refuge dans le château d'Àlison, qui plus tard fut lui-même assiégé, mais d'où, sous la conduite de Caeditius, qui, à la tète de sa garnison, profita dune nuit obscure pour se frayer un passage, ils regagnèrent enfin le sol gaulois.
Hermann , sur le champ de bataille où , par sa trahison envers Rome , il venait de délivrer sa patrie , ensanglanta sa victoire en sacrifiant aux Dieux les prisonniers les plus distingués. D'autres furent impitoyablement mutilés. Les Romains n avaient pu brûler le corps de leur général, et ils l'avaient à la hâte enterré. Les Germains le déterrèrent et envoyèrent sa tête en triomphe à Marbod, qui, plus généreux, la fit déposer à Rome, dans le caveau de la famille de Varus. Les autres prisonniers, entraînés comme esclaves , furent disséminés dans tous les cantons de la vaste Germanie.
Rome fut épouvantée en apprenant ce désastre. On croyait déjà voir l'Italie inondée de Rarbares. Mais les Germains ne profitèrent point de leur victoire , et contents d'avoir chassé l'étranger de leurs terres, il ne passèrent point le Rhin, où leur présence, dans le premier moment, eût pu être si terrible. Asprenas contint les Gaulois , et bientôt Tibère , débarrassé de la guerre dlllyrie qu'il avait heureusement terminée, vint avec de nouvelles levées se mettre à la tête de l'armée. Il traversa le Rhin 10. l'année suivante , mais sans s'avancer dans le pays et sans autre avantage de cette expédition que d'avoir porté l'incendie et la dévastation dans la contrée qu'il parcourut.