Le pays d'Engorn
avec de la cavalerie et de l'infanterie légère, et il les réduisit avec tant de célérité, qu'il fut de retour lorsque la bataille décisive entre les Romains et les Chérusques se donna.
Ces derniers avaient pris position derrière le Weser. Dans les rangs des Romains servait toujours avec distinction Flavius, le frère d'Hermann, que rien n avait pu détacher de leur cause. Les deux frères eurent ensemble un entretien de Tune à l'autre rive du fleuve. Le premier vantant à l'autre la générosité des Romains et les honneurs dont ils l'avaient comblé, et le second reprochant au premier d'oublier ce qu'il devait à sa patrie, à sa religion, à sa vieille mère et à sa famille, ils auraient fini par traverser le Weser pour terminer leur querelle par un combat singulier, si leurs amis ne les en eussent empêchés.
Le lendemain , toute l'armée des Chérusques se montra en ordre de bataille. Mais les ponts n'étaient pas achevés , et il n'y eut du côté des Romains que quelques divisions de cavalerie qui traversèrent le fleuve, entre autres celle des Bataves qui le passa à la nage dans son cours le plus rapide. Les Chérusques, selon leur manière accoutumée, se retirèrent à son approche pour mieux l'attirer. Arrivés dans une plaine entourée de bois, ils s'arrêtèrent tout à coup et cernant cette cavalerie batave, commandée en personne par son duc Cariovald, ils en firent un épouvantable massacre. Cariovald tomba l'un des premiers , percé de flèches. Beaucoup d'officiers curent le même sort. Peu de cavaliers eussent échappé, si yEmile et Stertinius, qui vinrent les secourir avec les autres divisions , ne les eussent dégagés.
Toute l'armée romaine passa le Weser quelques jours après, et forma son camp sur la rive droite. Une tenta-
live de nuit, que les Germains firent pour la surprendre , fut vivement repoussée. Les peuples coalises avaient pris position dans une plaine que bordait le fleuve , et qu'entrecoupaient çà et là des bouquets de bois et des collines, où les Chérusques, qui formaient la reserve, étaient cachés. Us voulaient y attendre les Romains qui , en effet , vinrent eux-mêmes à leur rencontre. La tête de la colonne romaine était formée par les troupes gauloises et les Germains auxiliaires. Au centre étaient les archers , quatre légions, et l'élite de la cavalerie que le proconsul commandait en personne. En arrière, enfin , venaient quatre autres légions avec la cavalerie légère et les archers à cheval. »
L'impétuosité des Chérusques causa la ruine des alliés.
Au lieu d'attendre l'attaque, ils quittèrent leur position dès qu'ils virent s'avancer cette armée , et par cette fausse manœuvre , entrant les premiers en ligne de bataille, ils ne purent plus être d'aucun secours pour la réserve. Dès que Germanicus les vit s'ébranler, il jeta sur leurs flancs quelques escadrons de cavalerie , et en même temps Stertinius, ayant avec ses chevaux fait un grand détour, vint aussi les surprendre par derrière. Cernés de toute part, ils ne purent résister. L'infanterie germaine non soutenue fut de même enfoncée. En vainHermann, blessé et couvert de sang, rallia les fuyards et gagna même pendant quelque temps du terrain. Une charge de cavalerie des Rhéliens, des Vindéliciens et des Gaulois réunis , paralysa ses efforts et décida de la bataille. Tout alors fut perdu. Hermann , entraîné dans la fuite générale, ne dut son salut qu'à son coursier. Le massacre dura jusqu'à la nuit, tant dans les vallées et dans la plaine , que sur le fleuve que les fuyards voulurent en vain traverser à la nage et où les flèches des Romains
les atteignirent. Les Germains avaient si peu douté de la victoire, que parmi le butin qu'ils abandonnèrent se trouva une grande quantité de chaînes et de cordes qu'ils avaient préparées à l'avance pour enchaîner et lier leurs prisonniers. Germanicus fit élever sur les bords du Weser un trophée où furent déposées les armes des vaincus , et où furent inscrits dans la pierre les noms des divers peuples qu'il venait de combattre.
Ce monument de leur honte fut si sensible aux Germains, que, dans le conseil de guerre, où déjà on avait pris la résolution de se retirer derrière l'Elbe, la voix de l'honneur se fit unanimement entendre pour rallier toutes les troupes et marcher de nouveau à l'ennemi, lnguiomar prit le commandement de l'armée en l'absence d'Hermann que ses blessures tenaient éloigné. Une seconde bataille se livra, où de part et d'autre on combattit avec la même ardeur, la même habileté, le même acharnement. La nuit seule put séparer les deux partis , qui le lendemain se trouvèrent si épuisés, qu'ils ne tentèrent plus ni l'un ni l'autre de nouvelles entreprises.
Les Romains toutefois ne quittèrent point le champ de bataille , et élevèrent môme un second trophée qu'ils dédièrent à Jupiter, à Mars et à Auguste. Mais la saison était avancée, leurs pertes avaient été considérables, et les Germains étaient loin d'être réduits. L'ordre de la retraite sur l'Ems fut donc donné , et toute l'armée rentra dans ses embarcations.
A peine cependant la flotte eut gagné la mer, qu'un ouragan terrible s'abattit dans ses voiles et la dispersa. Un grand nombre de vaisseaux fut englouti ; d'autres , jetés sur la côte , y sombrèrent ou furent pris dans les sables; d'autres furent poussés dans des lies désertes oui des terres inconnues ; quelques-uns furent entraînés jus-
que dans l'île des Bretons. La galère de Germanicus aborda à grand'peine le rivage des Chauques , où le proconsul prit toutes les dispositions pour rallier les navires et sauver les hommes qui n'avaient point péri.
Afin toutefois que le bruit de ce désastre ne portât point les nations rhénanes à se ruer sur la Gaule, Silius, avec trente mille hommes de pied et trois mille cavaliers , passa dans le pays des Cattes , et Germanicus lui-même , avec un corps d armée plus considérable encore, entra sur le territoire des Marses, afin de contenir les peuples voisins. Il y reconquit une des aigles de Varus , que les Germains avaient enterrée dans un bois , et dont Malavend, duc des Marses , qui s'était soumis aux Romains , lui découvrit la cachette.
Cette expédition termina sur le Rhin les campagnes de Germanicus, qui bientôt fut rappelé à Rome, où il reçut les honneurs d'un éclatant triomphe. Les prisonniers germains suivirent en grand nombre le char du général. Sigismond, fils de Ségeste, et Sésithach, fils de Ségimer, ainsi que son épouse Ramis, fille d'Àcrumer, prince des Cattes, ornèrent la marche du triomphateur. Venait ensuite Thusnelda, la digne épouse d'Hermann qui, trop fière pour s'abaisser aux prières ni répandre des larmes , suivait le cortège les mains pressées sur la poitrine et accompagnée de son jeune fils Thumelich , né dans le malheur et à peine âgé de trois ans. À cette noble femme succédaient Theudorich , prince des Sicambres, et Libys , un des principaux prêtres des Cattes. Le vieux Ségeste avait obtenu la grâce de ne point être mené en triomphe ; mais il n'avait pu obtenir celte de ses enfants et de son neveu, de la honte desquels il dût être témoin.