‹ Histoire des Germains depuis les temps les plus reculés jusquà̕ Charlemagne. Pour servir di̕ntroduction à lh̕istorie de le̕mpire germaniqueChapitre 5 sur 123 · Souverains Dieux · texte numérisé non relu

Souverains Dieux

chevaux sauvages dont la chair ensuite servait au repas commun , tandis que dans les cornes colossales de l'ure , l'hydromel se buvait en leur honneur. Indépendamment du lieu sacré où, pour ces solennelles cérémonies, se rassemblait toute la nation , chaque tribu avait encore son lieu sacré à part, où elle adorait sa Divinité protectrice et où, comme je lai dit , se tenaient les assemblées délibératives et judiciaires. Chaque famille avait aussi son roc, son arbre, sa source, où son génie protecteur recevait ses vœux. Du reste , il n'y avait point de caste sacerdotale. Les chefs étaient les prêtres de la peuplade, comme les pères de famille étaient les prêtres de la maison. Les uns et les autres faisaient les sacrifices, consultaient les augures pour les entreprises publiques ou pour les actions particulières. Dans le Nord où les deux pouvoirs militaires et religieux étaient surtout si étroitement liés ensemble, douze hommes libres étaient choisis par le peuple pour assister dans les fonctions du culte le chef de la tribu.

A ces chefs militaires qui, en leur qualité de pontifes, exerçaient sur la nation une si grande influence, s'associaient les Bardes ou Scaldes , chargés de conserver dans leurs chants les traditions religieuses, et surtout les Alrunes, femmes non moins célèbres chez les Germains que les filles des Druides Tétaient chez les Gaulois , et de quelques-unes desquelles l'histoire nous a même conservé les noms. On les regardait comme des êtres surnaturels auxquels la Divinité avait elle-même accordé quelque chose de son essence, qui les inspirait et qui leur permettait de lire dans l'avenir les choses les plus cachées. Ces femmes jouaient un grand rôle et elles étaient consultées sur la plupart des événements politiques; l'humanité souffrante cherchait auprès d'elles des remèdes; l'affligé des conso-

lalions : elles étaient l'amc des populations au milieu desquelles elles vivaient .et qui venaient toutes en foule consulter leurs oracles.

Quant aux Bardes , leurs chants étaient renommés. C'étaient eux qui conservaient la mémoire des héros, et ils étaient les historiens de la nation dont ils retraçaient dans leurs vers les hauts faits. Aux jours de bataille , ils les rappelaient aux guerriers, en les excitant au combat. La tradition conservait ces chants , à défaut des livres qui , à cette époque , étaient encore inconnus des Germains. Même après leurs relations avec les Romains, ils n'eurent pendant de longs siècles que les caractères runiques tracés sur le hêtre ou sur la pierre , pour perpétuer le souvenir d'un événement mémorable1. La poésie seule leur tenait donc lieu de toutes les autres sciences humaines , comme elle le fit chez tous les peuples agrestes.

Au jour des funérailles , quand l'homme qui avait conduit à la victoire la nation, recevait de ses concitoyens les dernières marques de regret, c'était encore le Barde qui chantait ses vertus guerrières. Quoiquen effet les funérailles se fissent en général sans pompe, celle des hommes illustres avaient quelque chose de solennel. On brûlait le corps du guerrier, et souvent son cheval de bataille était placé à côté de lui sur le bûcher. Au-dessus de ses cendres se déposaient les armes qu'il avait portées, et selon son rang, son mérite, c'était par une masse de terre plus ou moins considérable et recouverte de gazon qu'on marquait la place où il reposait.

En temps de guerre , on élevait de tels lurnuli à tous ceux qui avaient trouvé la mort , et on enfouissait en

1. C'est do ce hêtre, en allemand Bûche, que vient le mot Bwh , pour exprimer un livre , Buchstab , pour exprimer une lettre.

commun leurs ossements. Dans les temps de paix, c'était proche de la demeure qu'il avait habitée , et couché sur les cendres du sacrifice offert par sa famille à ses mânes , qu'on déposait le corps du guerrier, aux pieds duquel était placé le vase de grossière argile qui contenait le dernier repas. Parfois, en fouillant le sol, dans les lieux les plus solitaires , de tels tumuli viennent encore s'offrir aux regards.

Les jeux des gladiateurs , les spectacles , toute cette foule de futiles amusements qu entraine après elle la civilisation, étaient inconnus des Germains. Leur seul jeu public était celui des joutes guerrières , auxquelles leur jeunesse se livrait, et où le vainqueur n'ayait d'autre récompense que les applaudissements de rassemblée. Les . jeunes gens qui y prenaient part étaient nus, et les armes qu'ils se jetaient entre eux , et qu'il s'agissait d'éviter en sautant, étaient l'épée et la framée. Tous les exercices qui développaient les forces du corps étaient soigneusement cultivés. Ils faisaient une étude particulière de la natation , si nécessaire au soldat en campagne ; et ils étonnèrent plus d'une fois les Romains par leur adresse à passer les fleuves à la nage. Comme chacun était tenu de servir son pays , le soldat mercenaire était inconnu. Recevoir du chef un cheval, une framée pour récompense de sa valeur était le seul désir de tout guerrier ; c'était à l'âge de vingt ans que, dans l'assemblée de la nation , l'un des vieillards, ou le père, ou le plus proche parent, du consentement de la République , accordait au jeune homme les premières armes. 11 ne les quittait plus dès lors, et il était en toute occasion tenu de paraître dans les rangs de l'armée, quand la patrie avait besoin de lui . et qu'une nouvelle expédition était décidée. — Cette organisation, toute militaire, commune à toutes les peupla-

des, donnait à la moindre nation un nombre considérable de combattants. Aussi l'art de la guerre cbez les Germains ne consistait-il guère que dans l'élan impétueux des masses, et ils n'élevaient ni forteresses, ni retranchements, regardant même comme une espèce de déshonneur de combattre derrière des murailles. Cependant tant de forces matérielles existaient chez ces peuples, que lorsque Rome commença à les connaître et qu'elle dirigea contre eux leurs efforts , sa tactique fut impuissante à les soumettre. Contre eux se brisa ce colosse qui avait soumis l'Asie, l'Afrique et le reste de l'Europe. Malgré les forteresses dont elle hérissa toutes les sommités du Rhin et du Danube, et qui les continrent pendant quatre siècles , elle ne put empêcher leurs bandes de désoler de temps à autre ses provinces, et lorsque enfin son pouvoir croula, que sa civilisation fut anéantie, ce furent ces mêmes peuples qui la régénérèrent et d'où sortirent enfin toutes les grandes sociétés de l'Europe moderne.

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