CHAPITRE XXI
Etablissements des Qotns, des Vandales, de» S «lèves , des Bourguignons et d'autres peuples dans les provinces de l'empire romani.
La mort de Théodose fut le signal du démembrement de l'empire romain. La jeunesse des deux princes qui lui succédèrent , l'un à peine au sortir de l'enfance , l'autre n'ayant encore que onze ans, et l'un et l'autre sous l'influence de ministres ambitieux, fut inhabile à sauver l'État contre les agressions des étrangers à qui la fausse politique de Valens avait donné asile. Élevés l'un et l'autre au milieu d une cour molle et efféminée , où les grands ne s'occupaient que des plaisirs d'une vie sensuelle, et dans un temps où les haines de religion divisaient les citoyens des villes et des provinces; où les disputes du christianisme , les querelles théologiques occupaient seules les esprits ; où la vie mystique, d'un autre côté, enlevait à la société une foule de personnes qui eussent pu servir l'État, ils n'eurent ni l'énergie qui convient au chef d'un grand empire / ni les talents et la bravoure qu'auraient exigé les temps difficiles où ils vécurent. Les principaux emplois de l'armée étaient en grande partie confiés à des étrangers. Les Francs et les Aliemanes avaient, depuis Constantin, donné une foule de guerriers célèbres à l'Occident. En Orient, les Goths qui en si grand nombre remplissaient la Tbrace et étaient répandus jusqu'en Grèce, devinrent les esprits dominants au milieu de la société qui les avait revus. Ils furent, pour me servir de l'expression d'un écrivain du
temps, les hommes de l'empire dont les Romains n'étaient eux-mêmes que les femmes. Leur habillement devint mode ; oo imita par des cheveux postiches la blonde chevelure qui les distinguait , et plus d'un sénateur, au lieu de l'ancienne toge romaine, porta la pelisse go-„ thique.
Dans l'état d'énervement où se trouvait l'empire après la mort de Théodose , qui n'avait vaincu son rival que par les étrangers, les deux ministres qui furent à la tête des deux gouvernements, bientôt ennemis et eux-mêmes rivaux , donnèrent à ces étrangers la prcmîére occasion de se soulever.
Stilicon, Vandale de naissance, ajait à la mort de l'empereur été laissé comme tuteur de ses enfants qu'il lui avait recommandé en mourant. Ce général s'empressa de * faire disparaître les derniers vestiges de la révolte d'Eugène et d'Arbogaste ; il parcourut la Khétie et les provinces du Rhin , où il chercha à consolider la paix avec les différents princes des Francs et des Allemanes, dont les contingents de troupes allèrent jusqu'en Afrique combattre le soulèvement de Gildon.
Comme l'empire, quoique partagé d'administration, ne formait cependant qu'un seul tout , que les décrets se faisaient en Orient comme en Occident également au nom des deux empereurs , et que tous les rapports leur étaient également envoyés , Stilicon voulut aussi exercer à la cour d'Arcade l'influence que bientôt il eut seul à celle d'Honorius. Mais Rufîn , Gaulois d'origine , et préfet du prétoire d'Orient, contrebalança cette faveur; et, profitant de la faiblesse du prince, il s'empara bientôt à son tour de toute l'autorité à Constantinople. Il voulut même faire épouser sa fille à Arcade , qui , cependant , lui préféra Eudoxie , fille du comte Bauton , hymen au-
• • quel les intrigues de l'eunuque Eutrope ne furent point étrangères.
Rufin, pour s'en venger, conçut le dessein de se mettre lui-même sur le trône ; et aûn de pouvoir rébranler, il appela en Asie les Huns et les peuples du Nord qui s'étaient joints à eux, et qui ravagèrent tout l'Orient jusqu'à Antioche.En même temps il Gt soulever les Wisigoths répandus dans la Mœsie et la Dacie riveraine, qui, ayant à leur tête Alarich, dont le nom avait naguère été cité avec éclat dans les armées romaines, entrèrent dans la Thrace et s'avancèrent jusqu'à Conslantinople.
Stilicon, à la nouvelle de ce soulèvement, vint avec les troupes d'Occident pour secourir l'Orient, et en même temps pour ruiner son rival et son ennemi. Les Wisigoths, avertis de sa venue, se rassemblèrent tous en un seul corps dans la Thessalie. Stilicon était prêt de les attaquer, lorsque Ruûn lui fit donner ordre par Arcade de lui envoyer les troupes que Théodose avait menées d'Orient contre Eugène. Stilicon obéit, et envoya à Arcade les troupes qu'il lui demandait avec la moitié du trésor de Théodose. Il en donna le commandement au général Gaina , qui jusqu'alors était resté fidèle à la cause romaine, et qui reçut L'ordre secret de faire périr Rufin. Déjà tout avait été préparé par ce dernier pour se faire déclarer empereur. La conspiration devait éclater, lorsqu'il irait visiter le camp avec Arcade. Plusieurs personnes de distinction y étaient engagées, et les Golhs de* vaient le servir. Mais dès que l'armée fut arrivée à Conslantinople, les trpupes, après avoir salué Arcade, qui s'était avancé au devant dalles avec son ministre , se jetèrent sur Rufin, et le massacrèrent sous les yeux mêmes de l'empereur.
La mort de cet homme n'écarta pas cependant le dan-
ger dont l'empire était menacé. A sa place s'éleva au pouvoir l'eunuque Eulrope, hop me avare et cruel, dont la faveur d'Eudoxie qui lui devait le rang d'impératrice, augmenta encore le crédit, et qui devint maître de la cour d'Arcade. Il entretint, comme son prédécesseur, des intelligences ayee les Wisigoths qu'Alarich, maintenant délivré de la crainte de l'armée de Stilicon, mena au delà des Thermopyles , et qui, après avoir ravagé toutes les 59G. • villes , à l'exception d'Athènes et de Thèbes qu'ils épargnèrent, traversèrent l'isthme de Corinthe, entrèrent dans Argos, dans Sparte, et désolèrent toute l'Achaïe. .
Alarich, sorti de l'antique famille des Balten, une des plus nobles parmi les Goths , avait laissé percer du mécontentement de n'avoir point reçu des récompenses proportionnées aux services qu'il avait rendus aux Romains pendant les guerres de Théodose. Choisi par sa nation pour lui commander, il avait profité de la perfidie de Rufin pour prendre les armes, et il continua à s'en servir pour obtenir, par la crainte qu'elles inspireraient, ce que son mérite n'avait point obtenu. Les intrigues qu'il fit jouer à Coastantinople auprès du nouveau ministre, ne restèrent point sans effet ; Stilicon étant venu avec une flotte le combattre dans le Péloponèse , et l'ayant mémo refoulé dans l'Arcadie sur le mont Pholoé, où il eût pu facilement lui couper les vivres, Alarich obtint non-seulement la libre sortie de ces provinces , au moyen d'un ordre que le ministre fit signer à Arcade , et qui peut seul justifier la conduite de Stilicon, mais encore la présidence de l'Illyrie orientale. Ainsi , la faiblesse récompensait' la révolte. Alarich vint se placer au centre des deux empires et put de là épier les mouvements de l'un et de l'autre, et profiler de l'occasion pour les attaquer, selon que les circonstances le protégeraient.
La mésintelligence qui avait régné entre Stilicon et Uufîn continua d'exister entre lui et Eutrope. Ces deux ministres qui, en réunissant leurs forces, eussent pu sauver l'empire et en chasser les étrangers que Théodose y avaient reçus, continuèrent à s'en servir pour se perdre réciproquement. Stilicon cependant contint les Francs 309. qui, nonobstant les traités, voulurent fait» quelques mouvements, et 6t arrêter Marcomer, qu'il envoya en exil dans la Toscane. Sunnon qui voulut venger l'injure faite à son frère fut tué par ses propres soldats. Les courses des Saxons dans la Bretagne furent aussi repoussées. Mais dans le même temps, et tandis qu'Alarich se préparait à attaquer l'Occident , entreprise à laquelle les intrigues d'Eutrope ne furent peut-être point étrangères , Gaina, gagné par Stilicon, > précipitait du pouvoir cet eunuque.
La révolte de Fribigild , général des Ostrogoths , qui en grand nombre étaient répandus dans la Phrygie qu on leur avait assignée pour demeure, mécontent de la cour et du ministre, lui en donna l'occasion. Ce général mit tout à feu et à sang dans les provinces d'Asie et jetaja consternation dansConstantinople. Léon, envoyé contre lui, n'osa point l'attaquer; on donna en même temps l'ordre à Gaina , qui sous main était d'intelligence avec Stilocon , mais qui cependant feignait d'être attaché aux intérêts d'Arcade, de garder la Thrace et le détroit, en cas que Fribigild voulût le traverser. Léon, obligé de fuir, perdit la vie dans un marais. Gaina, au lieu de s'opposer à Fribigild , lui fournit des troupes et alarma la cour par les lettres qu'il écrivit. Il fit entrevoir à Arcade quelle seul moyen d'amener un accommodement était de sacrifier Eutrope qui seul était la cause de tous ces malheurs et qui, en effet, abandonné dEudoxie qu'il avait maltraitée et
qui se tourna contre lui avec ses ennemis, fut relégué dans l'île de Chypre ; mais Gaina, non content de Ta voir fait disgracier, obtint encore qu'on lui fit son procès , et il fut peu de temps après condamné à avoir la téte tranchée.
Ce succès enhardit l'ambition de Gaina qui , à son 400. tour, causa des embarras à la cour par ses prétentions, et qui força l'empereur à lui donner le commandement , non-seulement de toutes les troupes gothes, mais encore de toute Tannée romaine. Entré dans Constantinople, où bientôt éclatèrent ses querelles avec l'évêque Jean Chrysostôme au sujet de l'Arianisme (car tout en maniant . lepée, il s'occupait, lui aussi, de disputes théologiques), il en fit sortir les soldats romains et remplit la ville de Goths. Une attaque devait être faite sur le palais , et la capitale devait être mise au pillage. Mais ce dessein fut découvert. Gaïna sortit de Constantinople , laissant dans la ville une partie de ses troupes qui , bientôt forcées de • se renfermer dans une église avant que lui-même n'eut pu s'emparer d'une des portes de la cité, y furent assiégées par les habitants et les soldats restés fidèles. Sur leur refus de 5e rendre , l'empereur fit mettre le feu à l'église ; plusieurs milliers de Goths périrent dans l'incendie.
Gaïna , après cette perte , se déclara ouvertement ennemi.
Après avoir porté partout le pillage dans la Thrace , il passa dans la Chersonèse, avec l'intention de traverser lHéllespont et de se répandre dans l'Asie. L'empereur envoya contre lui le général Faïuta , qui commandait la flotte impériale, et qui , quoique lui-même Goth d'extraction , resté fidèle au milieu de tous ces mouvements , le défit et noya plusieurs milliers de Goths. Gaïna, qui avait
un moment espéré pouvoir se saisir de l'empire, ne tenta plus, après celte défaite, de se soutenir dans la Thrace ; il se retira sur le Danube, qu'il traversa pour regagner sa patrie. Là, cependant, les Huns l'attaquèrent , et il tomba enûn sous leurs coups en voulaut se frayer un passage les armes à la main ; sa téte fut envoyée à Constantinople par leur roi Uldès.
Tandis que les Ostrogolhs troublaient ainsi l'Orient , les Wisigoths, sous la conduite d'Alarich, qui depuis quatre ans nourrissait ses projets de conquêtes , marchèrent sur l'Italie. Partis au cœur de l'hiver , ils s'approchèrent des Alpes juliennes et répandirent une telle terreur dans Rome qu'on s'empressa d'en réparer les murailles, comme on avait fait autrefois , sous Àurélien, dans la crainte des Marcomans. La guerre qui, en même temps , était portée dans la Rhétie par les peuples germains, voisins de cette province, donnait une impor- • tance plus grande encore à cette levée de boucliers. Stilicon marcha contre les derniers , qu'il parvint heureusement à contenir; et pour sauver l'Italie, il dégarnit le Rhin des garnisons qui en faisaient la sécurité. Après
402. plusieurs actions qui prolongèrent la campagne sans beaucoup de succès de part ni d'autre, Alarich , qui avait traversé le Pô, se préparait à assiéger Honorius dans Ravenne , lorsque les légions des Gaules , forçant le passage de l'Adda, vinrent lui offrir la bataille devant Pollentia,
403. petite ville d'Étrurie1. Ni l'une ni l'autre des deux armées eut un avantage bien prononcé. Cependant les Romains s'attribuèrent la victoire pour avoir pris a l'ennemi une partie de ses bagages et lui avoir fait un grand
1. La position de ce lieu esl'incertaine. Voy. sur sa situation, Pagius, ad A. 403, n° 6. — Claudicn, De bello gelico, v. 561 et 569. — Tillemont, Dût., t. IV, etc.
nombre de prisonniers. Alarich se relira sur l'Apennin, position menaçante , qui , dans des circonstances heureuses, pouvait lui ouvrir l'entrée de* la Toscane et le chemin de Rome. Stilicon , pour le faire descendre, lui offrit un traité, qu'Àlarich toutefois n'accepta que par le désir de délivrer ses enfants qui avaient été faits prisonniers. Mais arrivé derrière le Pô, au lieu de poursuivre sa retraite , conformément aux stipulations du traité , il prit de nouveau position, et il fallut deux nouveaux combats, l'un près d'Asti, l'autre près de Vérone, pour le contraindre, après un autre traité, et sans avoir pu forcer le passage des Alpes , de se retirer enfin dans les provinces de l'Orient.
Stilicon , délivré de ses armes , chercha à se l'attacher contre ses ennemis.
Toujours poursuivi par la politique haineuse de la cour d'Arcade , il crut que le meilleur moyen de déjouer les intrigues de ses ministres était d'entraîner Honorius dans une guerre avec son frère ; sous prétexte de remettre sous le sceptre d'Occident la partie de l'Illyrie que Gratien avait cédée à Théodose , il fit consentir le faible prince à ses projets. Alarich fui gagné à sa cause par la promesse de subsides ; et il fut fait entre eux un traité d'alliance par lequel le prince goth s'engageait à se join- 404. dre à lui dès qu'il rappellerait.
L'apparition de Radagaise sur les terres de l'empire fit 405. échouer ces projets.
Radagaise , chef aventureux , dont on ignore l'origine et le pays, unit à lui une foule de guerriers de toutes les nations germaines et gothiques du Rhin et du Danube , et descendit avec eux dans les plaines de l'Italie. Il fit, en partant, ajix dieux de son pays le serment de leur verser dans la coupe sacrée le sang de tous les Romains ;
et communiquant son enthousiasme farouche aux peuples qui se rangèrent sous ses armes , il vint avec eux mettre le siège devant 'Florence. Toute la péninsule trembla, comme elle avait naguère tremblé à l'approche des bandes d'Alarich. Mais Stilicon, toujours fort dans le danger, la délivra de nouveau , et uni aux auxiliaires Huns, Goths et Alains qu'il adjoignit à Tannée romaine, Forte de trente légions, il dissipa toute cette nuée d'étrangers que l'historien Zozime fait monter à quatre cent mille combattants, partagés en trois corps1. Florence débloquée, il vint les joindre en Toscane , où il les battit en plusieurs rencontres, et en renferma uue partie dans les
406. montagnes de Fiesoli, où le manque de vivres les força de capituler.
Les peuples qui composaient les deux corps d année qui parvinrent à sortir d'Italie , Vandales, Alains, Bourguignons , Suèves et autres , se jetèrent alors sur les Gaules en même temps que les Hérules , les Gépides et les Saxons qui , avec leurs vaisseaux , en pillèrent les côtes. Les Alains étaient conduits par deux chefs dont l'un, Goar, s'allia avec les Romains , l'autre, Respendial, continua de les combattre. Les Francs voulurent en vain défendre le passage du Rhin aux Vandales et leur livrèrent un sanglant combat où ces derniers furent battus et perdirent leur roi Godegisel. Secourus à temps par Respendial, les Vandales les repoussèrent avec perte dans une seconde attaque. Les Barbares se répandirent alors dans
407. toute la Gaule. Mayencc, Worms, Spire, Strasbourg, dans les provinces du Rhin; et en Belgique, Rheims, Amiens, Tournay, Arras, Teroaane, furent détruits, et les habitants entraînés en Germanie. Quelques hordes