CHAPITRE XXIX
Rétablissement de la royauté chez les Lombards. — mort de Gontram et de Cliildebert. — Fin cruelle de Brunehilde.
Les Lombards avaient bloqué Rome en 578, époque où avait eu lieu l'élection du pape Pélage IL Quoiqu'ils ne fussent point parvenus à s'emparer de celte ville, le pays avait souffert de leurs déprédations , et le pontife avait donné Tordre à son responsable ou chargé d'affaires à Gonstantinople de tout mettre en œuvre pour porter l'empereur à envoyer contre eux une armée en Italie.
Maurice, alors sur le trône d'Orient, rechercha l'alliance de la cour d'Auslrasie , qui se montra d autant plus disposée à s'unir à la politique de l'empereur, qu'elle n'avait point encore abandonné ses prétentions sur les villes d'Italie que Théodebert avait conquises.
Les Lombards, que ces deux puissances menaçaient, sentirent la nécessité de se réunir de nouveau sous un chef commun. Le choix de la nation tomba sur Autharis, (ils de Cleph , qui fut proclamé roi d'un consentement unanime sous le nom de Flavius , nom d'honneur qu'à l'exemple de quelques empereurs avait déjà adopté Théodorichle-Grand, et que s'était aussi donné Récarcde chez les Wisigoths. Ce titre devint par la suite celui de tous les rois lombards1. La constitution qui fut 'al ors promulguée fut entièrement basée sur le droit féodal , et pour subvenir
1. Quera ( Autttarem) ob dignilalctu Flaviuin appellavcrunt , quo prœnomim omnes, qui postea fuerunt Longobardorttm reges, féliciter uti sunt. — P. Diaconi, De gestis Ixmgob. , § XVI. — Voy. sur ce litre Dloiidel . Assert, gênent. Franc. , p. 425 et suiv.
aux dcpeuses du prince et de ses employés, il lui fut assuré la moitié des revenus des différents duchés.
Afin de précipiter rentrée de l'armée franque en Italie, 58 i. Maurice envoya à la cour d'Austrasie un subside de cinquante mille sous d or. Mais cette armée, commandée en personne par Childebert, ne remporta point de grands avantages; les Lombards renfermés dans les villes fortes ayant fait des propositions de paix favorables, elle rentra clans la Gaule sans presque avoir combattu. L'empereur s'en plaignit, et réclama la restitution des subsides qu'il avait fournis. Pour l'apaiser, la cour envoya l'année 585. suivante au delà des Alpes une nouvelle armée, composée de Francs et de Germains auxiliaires , expédition qui n'eut cependant pas plus de succès. La politique d'Autbaris sut encore détourner l'orage et amena de non- ■ veaux traités. Il fut même question alors du mariage de ce prince avec Clodosuintha , sœur puinée de Childebert, qui plus tard , comme nous l'avons vu , épousa le roi des Wisigoths.
Autharis n'ayant point réussi dans cette alliance, rechercha l'amitié de Garibald , duc de Bavière , dont les Etats étaient voisins des siens. 11 lui fit demander par ses ambassadeurs la main de sa fille Théodelinde. Luimême se mêla incognito à la suite des vieillards chargés de cette mission. Ayant eu occasion de voir la jeune princesse et de l'approcher, il s'en fit aimer, et cependant il ne s'en fil reconnaître que' lorsqu'en prenant congé, il lança sa haste d'armes dans l'arbre le plus prôchain , et l'y ayant fixée , dit avec orgueil au groupe qui l'entourait : t C'est ainsi que combat le roi des Lombards. » Dès lors son image ne quitta plus le cœur de la jeune fille. Autharis, de nouveau attaqué par Childebert, battit son 587. armée et la contraignit de retraverser les Alpes. Mais la
cour d'Auslrasie contraria l'union projetée; les Francs étant entrés en Bavière , Théodelinde prit la fuite avor son frère Gundoalde et se réfugia en Italie, où, dès que le roi sut sa présence , il vint la recevoir à Vérone 589. et l'épousa.
Les Francs recommencèrent la guerre en 590, de concert celte fois avec l'exarque de Ravenne , qui devait attaquer les Lombards du côté opposé.
L armée était composée de vingt brigades , sous les ordres des trois généraux supérieurs Audualde , Olon et Gédin. Le second périt dès son entrée dans la péninsule d'un coup de javelot reçu dans la poitrine. Les Francs se partagèrent en deux corps, dont l'un , sous les ordres d' Audualde, traversa le St.-Golhard, et l'autre, se dirigeant par Coire et Cbiavenna, se répandit dans le pays de Trente et sur les bords de l'Adige. •
Autbaris avait fait entrer tout son peuple dans les différentes places fortes, où il avait fait transporter tous le* bestiaux et toutes les provisions de bouche. Lui-même se tenait renfermé dans Pavie.
L armée des Francs ruina toute la campagne , et porta partout le pillage et l'incendie. Mais bientôt le manque de vivres se fit sentir, et la dysenterie étant devenue épidémique dans ses rangs, la nécessité la contraignit de faire avec les Lombards une trêve de dix mois , par les conditions de laquelle plusieurs des lieux qui , aux frontières de la Rhétie, avaient jusqu'alors donné lieu à des contestations entre les deux peuples, restèrent au pouvoir des Francs. Lorsque Romain, exarque de Ravenne, après s'être de son côté emparé de Modéne, de Mantoue et d'Altino, déboucha devant Pavie, pour faire sa jonction avec les Francs, sur le concours desquels il avait espéré pour faire le siège de cette ville, il les trouva en pleine
retraite. Il fit dans une lettre des reproches au roi Childebert sur cet armistice, et se plaignit de l'indiscipline de ses troupes qui, venues en Italie comme alliées des impériaux , en avaient incendié les demeures et en avaient entraîné les habitants en esclavage. Dans un autre écrit, il lui fit part de la soumission des ducs de Reggio , de Parme et de Plaisance, et le pria de faire encore marcher de nouveau une armée avant la fin des récoltes.
Cependant Autharis tenta de ramener la paix , et par ses ambassadeurs auprès de Gontram , il pria ce prince de se faire médiateur entre les deux nations.
La mort, qui bientôt après l'enleva à son peuple, ne changea rien à la politique que son successeur imita.
Théodelinde avait par ses vertus su acquérir la confiance des Lombards , et il fut décidé dans rassemblée de la nation qu'ils choisiraient pour roi celui qu elle se résoudrait à prendre de nouveau pour époux. Le choix de la reine tomba sur Agilulfe , duc de Turin et l'un des parents d' Autharis, qui, en effet, fut Tannée suivante 591. au mois de mai proclamé roi à Milan.
Agilulfe était le plus bel' homme de sa nation. Il envoya Ëduin , duc de Trente , à la cour d'Austrasie , afin d'amener la conclusion du traité négocié par son prédécesseur. 11 lui adjoignit Agnel , évéque de cette ville, afin d obtenir la délivrance de ceux de son diocèse que les Francs avaient entraînés prisonniers et dont une partie déjà venait ô^être rachetée par Brunehilde.
Cependant la guerre continua avec l'exarque de Ra- $92. venue , qui s'empara de Pérouse et de quelques autres places.
Agilulfe reprit cette ville et s avança jusqu'à Rome, qui, presque dénuée de garnison et dans un mauvais état de défense , ne fut sauvée que par la rançon que le pape
Grégoire, ce pontife si célèbre, paya aux Lombards. Cet état d'hostilité avec l'empire dura jusqu'en 599.
Pendant ce temps les Abares et les Esclavons se ruèrent sur les frontières de l'Italie, s'emparèrent d'Àquilée, et, unis aux Lombards , ravagèrent toute l'Istrie. L'alliance qu'Agilulfe entretint avec eux fut d'autant plus politique de sa part, qu'elle empêcha les armes impériales de se * joindre à l'exarque de Ravenne par l'illyrie, et que, d'un autre côté, elle le protégea contre les Francs qui, par le traité qu'ils firent en 597 avec les Abares , souscrivirent aux conditions de maintenir aussi la paix avec les Lombards.
Agilulfe, que les circonstances favorisaient, qui eût pu sans peine se rendre maître en peu de temps de tout le reste de l'Italie , et dont les troupes avaient déjà pris pied dans la Corse et dans la Sardaigne , se laissa persuader par son épouse et par les présents du pape de souscrire enfin à la paix avec l'exarque et l'empereur Maurice.
Mais cette paix ne fut guère qu'une trêve momentanée.
Romain ayant quelque temps après été remplacé à Ravenne par l'exarque Callinique, la guerre fut reprise. Callinique surprit la ville de Parme et emmena prisonnier à Ravenné le duc Godschalc et son épouse , qui était une fille >d' Agilulfe. Les Lombards reprirent aussitôt l'offensive. Les résultats de cette nouvelle campagne furent pour les impériaux la perte de Padoue , de' Montfélice , de 005. Crémone, de Mantoue, de Gênes, de Camérino , ville du duché de Rome, et dans la Toscane, de Bagnarca, d'Orvietto et d'autres places, jusqu'à ce qu'enfin l'exarque, pour avoir la paix , fut obligé de souscrire aux conditions de payer annuellement un tribut aux Lombards.
Agilulfe s'associa en 605 à la couronne son jeune fils
Adelwald, que les lombards élevèrent sur le bouclier dans le cirque de Milan, et qui à la mort de son père lui succéda.
Théodelinde survécut à son mari.
Cette femme célèbre, dont le nom est entouré de tant de poésie , contribua surtout à adoucir les mœurs de la nation que la destinée lavait appelée à gouverner. Comme Clotilde dans la Gaule , elle unit à l'Église , dont la foi lui avait été annoncée dès son entrée dans la vie , la plus grande partie de la nation, qui jusqu'alors avait conservé ses sanglants sacrifices aux dieux de la Germanie. Les Lombards qui, en 579 avaient encore mis à mort quatre cents Romains pour avoir refusé de prendre part à leurs cérémonies païennes , plièrent eux-mêmes le genou devant le Christ , à l'exemple de leur reine. En poliçant leurs mœurs, Théodelinde appela autour d'elle les arts, dont le goût devait leur être inculqué avec la civilisation. Mozza , cette ancienne résidence de Théodorich , qu'elle choisit pour séjour, se couvrit de monuments. Elle y éleva cette basilique de St. Jean, où, plus tard, tant d'empereurs germaniques furent couronnés du cercle d or que la tradition faisait regarder comme la couronne que Théodelinde plaça sur le front de son royal époux. Elle y bâtit un palais, où elle réunit tout ce que les arts à cette époque avaient de plus précieux *, et dont les peintures qui. décoraient les murailles représentaient les actes les plus brillants de l'histoire lombarde. L'amitié qu'elle entretint avec le pape Grégoire, à qui la postérité a donné le nom de Grand, fit à la fois honneur au pontife et prouve l'esprit élevé de cette reine. Les évêques d'Istrie , toujours divisés dans l'afTaire des trois capitules , ayant entraîné Théodelinde dans leur schisme , ce fut avec les ménagements les plus délicats que Grégoife,
craignant que celle qui , par la persuasion , avait tir* les Lombards de Terreur, ne protégeât leur division , ramena cette princesse aux sentiments de l'Église.
Cependant la puissance de Théodelinde ne put conserver le sceptre de la Bavière, à sa famille.
Gontram avait, en 587, provoqué une nouvelle entrevue avec Childebert dans la petite ville d'Andelot, en Champagne. Childebert y assista avec toute sa famille , sa mère , sa sœur Clodosuintha , et Faileuba , que le jeune roi venait d'épouser. Gontram s'y rendit avec les seigneurs les plus puissants de la Bourgogne et de TAustrasic.
Par le traité qui y fut conclu , fut réglé Tordre de snccession à la couronne au cas de l'extinction masculine de Tune ou de Tautre des deux maisons royales, et il fut aussi stipulé, entre autres, qu'on ne donnerait refuge sur les terres de Tun ou de Tautre royaume à aucun des rebelles du pays voisin qui s'y réfugierait.
Childebert , à son retour, usa de la plus grande sévérité à Tégard de quelques grands d'Austrasie, qui avaient trempé dans des complots. Égide , évéque de Rheims . ne reparut à la cour qu'à la faveur du duc Loup de Champagne, favori de la reine -mère; ce qui nel'empécha pas d'être bientôt après déposé de son siège. Ursion , Rauching , Berthéfrèdè , tous puissants vassaux de la couronne , furent décapités. D'autres n'échappèrent à la mon que par la fuite. De ce nombre fut Leudefrèdre, due d'Allemanie , dont le roi transmit la dignité à Uncelin.
Ce fut à la même époque, comme nous l'avons vu ciavant , qu'eurent lieu les différends du roi avec le duc Garibald de Bavière , et qu'eut lieu la fuite de Théodelinde en Italie. Garibald fut déposé sans que l'histoire ait*pris soin de nous instruire de son sort futur, ni île
celui de son fils venu dans la péninsule avec Thèodelinde.
Gontram étant mort en 593, Childebert, conformément au traité d'Andelot, se mil en possession des États d'Orléans et de Bourgogne , et peu après passa en Bavière» à laquelle il donna pour duc Thassillon.
Cette prise de possession des États de Gontram par Childebert donna lieu, entre ce prince et Frédégonde, à une guerre qui eut du retentissement jusque dans la Germanie.
Frédégonde battit en personne les troupes de ce prince dans la plaine de Droissi près de Soissons, fit, un an après , marcher contre lui du côté de la Touraine le duc Waroc de "Bretagne, et toujours ardente à lui soulever des ennemis , fit , en 595 , révolter les Variniens qui , tributaires de l'Austrasie , y entrèrent pour la piller. Mais Tannée que Childebert envoya contre eux extermina cette nation , soit par le fer, soit par la captivité , au point que son nom ne se trouve plus depuis cette époque cité dans l'histoire. Ce qui en resta se réfugia probablement parmi les Saxons et les Frisons, au milieu desquels ils auront fini par se confondre.
Childebert mourut un an après, dans sa vingt-sixième année, ne laissant que deux fils en bas âge.
Sa mort , qu'on attribue au poison , donna l'Austrasie à Théodebert , et Thierry eut pour sa part Orléans et la Bourgogne, avec l'Alsace, le Sundgau, la Turgovie et une partie de la Champagne. Brunehilde s'assura de la régence de l'Austrasie, et confia le gouvernement de la Bourgogne à un conseil d'hommes éprouvés , parmi lesquels se distinguait surtout le célèbre évéque Syagrius.
Frédégonde profita de l'occasion , et avant que l'armée de Brunehilde pût lui être opposée, elle s'empara de Paris et des villes de dessus la Seine que Childebert lui avait
enlevées. Elle lit révolter quelques tribus de Saxons, et, par ses ambassadeurs , ût alliance avec les Abares qui , de leur côté, entrèrent dans la Thuringe.
Cependant la mort la surprit au milieu de ses projets ambitieux.
Brunehilde , délivrée de cette puissante ennemie , mit toute sa politique à ramener la paix , afin de mieux consolider son pouvoir.
;;97. Ses armées châtièrent les Saxons , et repoussèrent les Abares , avec lesquels fut conclu le traité de paix dont nous avons parlé ci-avant , et qui provoqua avec les Lombards le renouvellement du traité que Childebert avait fait avec ce dernier peuple.
Cependant la reine , ayant fait mettre à mort le duc Wintrion, souleva contre elle la faction qui lui était ennemie; elle se vit forcée de quitter l'Austrasie et de se
:>!)!). réfugier en Bourgogne auprès de son autre petit-fils.
Sa présence ne rompit point d'abord la bonne intelligence qui liait cette cour et celle d'Austrasie. Les gouvernements des deux princes unirent leurs forces contre
600. Clotaire qui, vaincu par eux dans une bataille sanglante sur la rivière d'Ouaine, près de Moret, n'obtint la paix qu'à des conditions très-désavantageuses, et en cédant au roi de Bourgogne tout le pays d'entre la Loire et la Seine jusqu'à la mer, et à celui d'Austrasie , celui qui était entre l'Oise et la Seine. Ils s'unirent ensuite contre les
601 Gascons, peuple venu des confins delà Cantabrie, et qui, h des monts Pyrénées qui protégèrent en partie leur liberté
* ' contre les Goths , avaient déjà à plusieurs reprises inquiété ces derniers, et fait des incursions dans l'Aquitaine. Les deux rois les rendirent tributaires , et les reçurent dans la province qui d'eux prit son nom, et où ils leur donneront un duc pour les gouverner.
Mais les intrigues de Brunehilde ne lardèrent pas à mettre la discorde entre les deux frères.
Elle sut gagner la confiance de Thierry et caressa ses passions , afin de pouvoir mieux le dominer. Ayant surtout trouvé une ennemie à la cour d'Austrasie dans cette malheureuse reine Bilichilde, jeune esclave qu'elle avait élevée et qu'elle avait fait épouser à Théodebert , mais que plus tard ce barbare fit étouffer pour épouser Theudichilde, elle chercha, autant que possible, à écarter de Thierry toute pensée de mariage , et l'entoura de maîtresses qu elle eut elle-même soin de choisir. Êgile, maire du palais, qui lui était opposé, perdit la vie, et fut remplacé par Protade , son favori , qu elle éleva à la première charge de l'État. La puissance de Brunehilde fut si grande qu'elle fit , en 603 , condamner dans une assemblée de prélats St. Didier, évéque de Vienne , qui s'était permis de lui faire des reproches sur son inconduite. Elle le fit deux ans après lapider. Cependant n ayant pu empêcher Thierry d épouser, en 607, Ermenberga, fille de Witerich, roi des Wisigoths, elle sut, avec sa fille Theudelane, lui rendre cette princesse si odieuse , qu'il la renvoya un an après à son père. Witerich, pour venger sa fille, tenta de former une alliance offensive avec les deux rois de Soissons et d Austrasie, et avec Agilulfe, roi des Lombards. Mais cette alliance resta sans résultat.
Thierry, excité par Brunehilde, prévint Théodebert et^ marcha lui-même contre lui avec une armée. Mais quand les deux partis furent en présence, Uncelin, duc des Allemanes, se fit médiateur entre les deux rois, et parvint à les accommoder, malgré Protade, qui fut tué dans sa lente par les propres soldats de Thierry. Cette paix cependant fut de courte durée. Théodebcft exigea de son frère la cession de l'Alsace
et des [mon i nées qui autrefois avaient fait partie de l'Austrasie, et qui en avaient été démembrées après la mort de Childebert.
Thierry, loin de consentir à les lui céder, prit les
G 10. armes contre lui. Déjà les deux partis étaient en présence, lorsque les principaux seigneurs, s'entremettent entre les deux frères, les engagèrent de nouveau à s'en rapporter au jugement de la nation. Selz sur le Rhin fut assigné pour rendez-vous, et il fut convenu que Fun el l'autre prince n'amènerait avec lui que dix mille hommes. Thierry y vint de bonne foi avec le nombre convenu. Mais Théodebert y arriva avec un corps d'armée considérable, et enveloppa son frère qui, pour se tirer d'affaire , fut contraint de lui faire la cession qu'il exigeait. Thierry s'en vengea bien cruellement deux ans après.
(il 2. 11 chercha d'abord à s'assurer de la neutralité de Clotaire, en lui promettant de lui rendre les pays d'entre l'Oise et la Seine que ce prince avait été contraint de lui céder. Il rassembla son armée à Langres, et, entrant dans l'Austrasie, battit Théodebert devant Toul, et, le suivant dans sa retraite sur Metz et par les Vosges, le joignit une seconde fois à Zulpich , et lui livra sous les murs de ce bourg une des batailles les plus sanglantes dont il soit fait mention dans les annales des Francs. Théodebert , malgré le grand nombre d'auxiliaires qu'il • tira de la Thuringe et de la Saxe, fut contraint de fuir au delà du Rhin , et d'abandonner au vainqueur ses trésors et Cologne.
Thierry le fit poursuivre par Berthar , et s'étant emparé de sa personne , lui ôta les insignes de la royauté . et le fit jeter dans un couvent à Chàlons , où bientôt il fut mis à mort par Tordre de Brunchilde, ainsi quesoo jeune fils Mérovée.
Toute l'Austrasie reconnut pour roi le vainqueur.
Clotaire, conformément aux conditions qui lui avaient fait garder la neutralité, s'empara des terres dont Thierry lut avait promis la restitution.
Quelque juste que fût cet acte , il fournit à Thierry l'occasion d'une nouvelle guerre» dont ce prince faisait les préparatifs lorsque la mort le surprit. 613
Il ne laissait point d'enfants légitimes, mais quatre fils naturels, dont Brunchilde tenta de mettre l'aîné sur le trône de Bourgogne et d'Austrasie sous le nom de Sigebert IL
Elle trouva cependant une vive opposition parmi les grands de FAustrasie, à la tête desquels se trouvaient Arnoulfe et Pépin de Lande , qui devaient plus tard l'un et l'autre jouer un si grand rôle. Ils se liguèrent contre l'autorité de la reine , à qui la tutelle de ses arrière-petitsfils aurait de nouveau donné la régence, et pour lui échapper, ils appelèrent contre elle le roi Clotaire.
Ce prince s'avança en effet jusqu'à Andernach , ville située sur le Rhin, et y reçut les députés que Brunehilde lui envoya de Worms, où elle s'était retirée, afin de l'engager à respecter les droits de ses jeunes cousins , et à ne point vouloir les priver de la succession de leur père.
Sigebert passa le Rhin avec Warnachar, maire du palais , pour chercher des secours chez les nations tributaires de la Germanie. Mais Warnachar, tout en entourant le jeune prince de ses perfides conseils , se ligua en secret avec ses ennemis, et devint même l'âme des conspirateurs de la Bourgogne , où la reine se rendit à son tour, mais où elle fut reçue avec le même esprit d'opposition qu'elle avait trouve en Austrasie.
Cependant l'armée de Germanie s'avança jusque dans
la plaine de Chàlons , célèbre par la bataille qui autrefois y avait eu lieu contre Attila. Elle vint prendre position non loin des sources de l'Aisne. Dans ses rangs étaient un grand nombre d'Austrasiens qui n'avaient point encore ouvertement déserté la cause de Sigebert. Le jeune prince était lui-même dans le camp avec ses trois frères Childebert , Corbon et Mérovée.
Clotaire vint pour les combattre.
Mais avant que les masses ne s ébranlassent, les généraux de Brunehilde firent sonner la retraite» et se replièrent sur la Saône où, les Bourguignons donnant l'exemple de la défection , elle devint bientôt générale , et livra à Clotaire Sigebert et ses deux frères Corbon et Mérovée. Childebert parvint à se sauver, sans qu'on ait su ce qu'il devint. Sigebert et Corbon furent mis à mort par ordre de Clotaire, qui cependant épargna le jeune Mérovée, dont il était le parrain, et qu'il envoya en Neustrie pour être élevé dans un monastère.
Brunehilde se voyant trahie, se sauva avec Theudelane dans le château d'Orbe au delà du mont Jura. Mais elle ne put longtemps s'y soutenir et tomba au pouvoir d'Erpon, son grand-écuyer, que Warnachar envoya contre elle.
Clotaire , à qui elle fut livrée , convoqua rassemblée de la nation , et s'y fit l'accusateur de cette reine , sur laquelle il exerça ensuite sa vengeance personnelle , et dont la mort expia bien cruellement les torts que l'histoire peut lui reprocher.
S'il en faut croire les chroniqueurs du septième et du huitième siècle1, tourmentée pendant trois jours, etpro-
1. Vov. le fragment qui se trouve dans Yappendix de la Chron. de Marius. — Jonas, dans la Vie de Si. Golomban. — Frédcgairp , 1 , c
menée dans le camp sur un chameau, elle fui enfin attachée à la queue dune jument indomptée, qui, l'en traînant dans la campagne , lui brisa tous les membres. Ses restes sanglants furent brûlés, et ses cendres jetées au vent.
Le tombeau qu'elle s'était fait construire dans l'église de St. Martin d'Àutun , monastère qu elle avait fondé , resta vide , singulière destinée d'une reine qui , douée dans sa jeunesse de toutes les grâces de l'esprit et du corps , et reçue aux acclamations de tout un peuple , se vit au bout de sa carrière politique exposée à tant de haine et à un tel supplice. Les accusations que portèrent contre elle les historiens de son temps furent sans doute empreintes d'une trop sombre couleur , et peuvent être mitigées par les éloges que font d'elle le pape Grégoire et d'autres prélats. Son courage, son éloquence, son habileté, en eussent fait une des plus grandes reines, si, d'un d'un autre côté, l'ambition, l'amour, la vengeance, ne l'eussent entraînée à des crimes que la politique ne peut excuser , et que ses ennemis vengèrent à leur tour sur elle d'une manière si cruelle.
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