LIVRE DIX-NEUVIEME
ÎII.
L'Assemblée le comprit. Les patriotes s'iiKjiiiétèrent à Lyon, à Nimes, à Valence, dans toutes les villes du Midi. Une armée de gardes nationales marcha avec du canon ; le château de Bannes, les gorges qui couvraient le camp furent vaillamment défendus, héroïquement empor(és. Un combat désespéré s'engagea autour du château de Jalès, cette place forte du soulèvement. Gentilshommes, paysans, prêtres soutinrent avec intrépidité plusieurs assauts des troupes; les femmes mêmes distribuaient les munitions, chargeaient les armes, secouraient les blessés. A la nuit , les insurgés abandonnèrent le château criblé de boulets et dont les murs s'écroulaient sur ses défenseurs. Ils se dispersèrent dans les gorges de l'Ardèche : ils laissèrent de nombreux cadavres , quelques-uns de femmes. Le chef du mouvement, Dusaillant , ayant quitté son cheval , ses armes , et s'étant déguisé en prêtre, fut reconnu et arrêté par un vétéran. Il offrit soixante louis au soldat pour sa rançon. Le soldat refusa. Dusaillant périt massacré par le peuple en entrant dans la ville où les troupes le conduisaient pour être jugé. L'abbé de La Bastide eut le même sort. La fureur ne jugeait déjà plus, elle frappait.
Ces nouvelles émurent Paris et poussèrent jusqu'au délire le patriotisme menacé. Les idées nouvelles aspiraient à avoir leurs martyrs comme les idées anciennes avaient leurs victimes. Les impatients du règne de la liberté frémissaient des lenteurs de la crise; ils imploraient un événement quelconque qui, en poussant le peuple aux extrémités , rendit toute réconciliation impossible entre la nation et le roi. Ne voyant pas surgir cette occasion d'elle-même, ils pensèrent à la faire naître artificiellement. Il fallait un prétexte à l'insurrection, ils voulurent le lui donner, même au prix de leur vie.
Il y avait alors à Paris deux hommes d'une foi intrépide et d'un dévouement fanatique à leur parti : c'était Chabot et Grangeneuve. Grangeneuve était Girondin, homme d'idées courtes mais inilexibles, n'aspirant qu'à servir l'humanité en soldat obscur, sentant bien que la médiocrité de son génie ne lui laissait d'autre moyen d'être utile à la liberté que de mourir pour elle. Caractères dévoués qui donnent leur sang à leur cause sans demander même qu'elle se souvienne de leurs noms.
Chabot, fils d'un cuisinier du collège de Rodez, élevé par la charité de ses maîtres, enivré dans sa première jeunesse d'une ascétique piété, avait re\ ('lu
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la robe de capucin. Il s'était signalé longtemps par une mendicité plus humble et par une sordidité plus repoussante dans cet ordre mendiant , parmi ces Diogènes du christianisme. Esprit inobile et excessif, la premièie contagion des idées ré^ olutionnaires l'avait atteint dans la cellule de son monastère. La lièvre de la liberté et de la transformation sociak' avait allumé son àme; il avait secoué sa foi et son froc. L'éclat de son apostasie, son ressentiment contre les autels de sa jeunesse, la fougue et le dérèglement de ses prédications populaires l'avaient signalé au peuple et porté à l'Assemblée législative. Caché derrière Robespierre et Pétion, il voyait au delà de la constitution de 91 la ruine de la royauté; il y aspirait ouvertement; c'était un de ces hommes qui dédaignent les détours, qui se découvrent devant l'ennemi et qui croient que la haine active et déclarée est la meilleure politique contre les institutions qu'on veut détruire. Chabot et Grangeneuve étaient des conciliabules de Charenton.
Un soir, ils sortirent ensemble d'une de ces conférences, allligés et découragés des hésitations et des temporisations des conspirateurs. Grangeneuve maichait la tète baissée et en silence : « A quoi penses- » tu? » lui dit Chabot. — « Je pense, » répondit le
Girondin, « que ces lenteurs énervent la Révolution » et la patrie. Je pense que si le peuple donne du » temps à la royauté, le peuple est perdu. Je pense » quil n'y a qu'une heure pour les révolutions, et » que ceux qui la laissent échapper ne la retrouvent » pas et en doivent compte plus tard à Dieu et à la « postérité. Tiens, Chabot! le peuple ne se lèvera » pas de lui-même; il lui faut un mobile, il lui » faut un accès de rage et d'etfroi qui lui donne » le redoublement d'énergie dont il a besoin au » dernier moment pour secouer ses vieilles insti- » tutions. Comment le lui donner? J'y pensais , » et je l'ai enfin trouvé dans mon cœur. Mais trou- » verai-je également un homme capable de la réso- » lution et du secret nécessaires à un pareil acte? — » Parle, » dit Chabot, « je suis capable de tout pour » détruire ce que je hais. — Eh bien, » reprit Grangeneuve, « le sang est l'ivresse du peuple; il y a du » sang pur au berceau de toutes les grandes révolu- » lions, depuis celui de Lucrèce jusqu'à celui de » Guillaume Tell et de Sidney. Pour les hommes » d'Etat les révolutions sont une théorie, pour le )) peuple c'est une vengeance. Mais pour pousser la » multitude à la vengeance il faut lui monlrcr une » ^ ictimc. Puisque la cour nous refuse cette joie, il » faut la donner nous-mêmes à notre cause; il faut » qu'une victime paraisse tomber sous les coups des n aristocrates, il faut que l'homme que la cour sera