‹ Histoire des GirondinsChapitre 59 sur 194 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

Courage et attitude de la reine. — Commune insurrectionnelle constituée en municipalité. — Pétion mis en état d'arrestation simulée. — Meurtre de Mandat. — Santerre nomme à sa place au commandement général de la garde nationale. — Intérieur du château. — Les dames de la reine. — La duchesse de Maillé. — Rœderer. — Masse toujours croissante des assaillants. — Le roi passe la revue des troupes. — Double esprit de la garde nationale. — Danton harangue les Marseillais. — 11 rentre chez lui pour attendre l'événement.

Pendant les longues heures de cette nuit et les premières heures de l'aube, la reine et madame Elisabeth passaient alternativement de la chambre du roi dans la chambre où dormaient les enfants, et de là dans la salle du conseil, où siégeaient les ministres en pei'manence. Elles traversaient les salles pleines de leurs défenseurs, cachant leurs larmes et inspirant par leur sérénité apparente , par leur sourire et par leurs paroles, la conBance qu'elles n'avaient pas encore perdue. La présence de ces deux princesses errantes, la nuit, dans ce palais, au milieu des armes : Tune, reine et mère, tremblant

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à la fois pour son mari et pour ses enfants; l'autre, sœur dévouée , tremblant pour son frère , toutes deux insensibles à leurs propres périls, étaient le plus éloquent appel à la compassion, à la générosité, au courage des défenseurs du château.

3Iarie-Antoinette, que les pamphlets de ses ennemis ont représentée dans cette nuit suprême comme une furie couronnée poussant Fexaltation jusqu'au délire, rabattement jusqu'aux larmes, tantôt déclarant qu'elle se ferait clouer aux murs de son palais, tantôt présentant des pistolets au roi pour lui conseiller le suicide , n'eut ni ces emportements ni ces faiblesses. Elle fut avec dignité et avec naturel, sans héroïsme affecté comme sans abattement timide , ce que son sexe, son rang, sa qualité d'épouse, de mère, de reine voulaient qu'elle fût dans un moment où tous les sentiments que ces titres divers devaient agiter en elle se traduisaient dans son attitude. Au niveau de toutes ses tendresses, de toutes ses grandeurs, de toutes ses catastrophes, son àme, sa physionomie, ses paroles, ses actes reflétèrent fidèlement toutes les phases du trône à la captivité qu'elle eut à traverser dans ces longues heures. Elle fut femme, mère, épouse, reine menacée ou atteinte dans tous ses sentiments. Elle craignit, elle espéra, elle désespéra, elle se rassura tour à tour. Mais elle espéra sans ivresse et se découragea sans avilissement. Les forces et les tendresses de son âme furent

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égales aux coups de la destinée. Elle pleura non de faiblesse, mais d'amour; elle s'attendrit, mais sur ses enfants; elle voila ses angoisses et sa douleur du respect qu'elle devait à elle-même, à la royauté, au sang de sa mère Marie-Thérèse, au peuple qui la regardait. Après avoir pleuré au berceau de son fils, de sa fille, aux genoux du roi, dans les bras de sa sœur et de son amie, elle essuyait sur ses joues la trace des larmes et faisait disparaître la rougeur de ses yeux. Elle reparaissait devant la foule, sérieuse mais tranquille, attendrie mais ferme, ayant un cœur, sans doute, mais le possédant.

' Telle fut Marie-Antoinette pendant cette crise do vingt-quatre heures succédant à tant de crises qui auraient pu épuiser son courage. Femme comme toutes les femmes, mieux inspirée par la nature que par la politique, plus faite pour supporter héroïquement que pour diriger les circonstances extrêmes, plus à sa hauteur dans Taction (pie dans le conseil.

Le roi avait fait appeler Rœderer, procureur-syndic du département de Paris. Pétion n'était pas encore au château. Il arrive enfin , rend compte au roi de rétat de Paris, refuse de la poudre au commandantgénéral Mandat , qui se plaint à lui de n'avoir que trois coups à tirer par homme. Sous prétexte de

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rextrèiiie clialeur qui rincommode dans lo rabinot du roi, Pétion sort, entraîne Rœderer : ils descendent ensemble dans le jardin. Pétion est entouré d'officiers municipaux affîdés et de jeunes gardes nationaux qui chantent et folâtrent autour de lui. Ce groupe de magistrats et de gardes nationaux se promène tianquillement aux clartés de la lune sur la terrasse du bord de l'eau, en s'entretenant de choses légères, comme dans une soirée de fête. A l'extrémité de la terrasse, ils entendent battre le rappel au château. Ils reviennent. Le ciel était pur, l'air immobile. On entendait distinctement le tocsin des faubourgs. Pétion, qui affectait une impassibilité stoïque et qui dissimulait le danger, laissa Rœderer remonter seul auprès du roi. Il resta dehors, sur la terrasse près du grand escalier. Il craignait pour ses jours.

Quoique la nuit ne fût pas obscure, le château projetait son ombre très-loin sur le jardin. On avait posé des lampions allumés sur les dalles de pierre qui bordent la terrasse. Quelques grenadiers des Filles-Saint-Thomas, dont le bataillon stationnait sur cette terrasse, et qui abhoi'rait dans Pétion l'instigateur secret de l'insurrection, éteignirent du pied les lampions, et se pressèrent autour du maire comme pour faire de lui un otage. Il comprit le mouvement. Il entendit des mots, il entievit des gestes sinistres. « Sa tète répondra des événements de la nuit , » dit un grenadier à ses camaindes. ^Masquant ses craintes

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sous une attitiulc lassurée, Pélioii s'assit sur le rebord de la terrasse, au milieu de quelques ofliciers municipaux, à quelque distance des grenadiers, il affecta de causer tianquillement une partie de la nuit avec ceux qui Tentouraient. On murmurait tout liaut au château et dans les rangs des défenseurs du trône , que , puisqu'il avait eu l'audace de venir affronter la vengeance des royalistes , il fallait le retenir et Texposer lui-même aux coups qu il préparait à la monarchie. Un officier municipal , nommé 3Iouchet, voyant la situation embarrassante de Pétion et averti par un signe d'intelligence du maire, courut à l'Assemblée nationale et paila à plusieurs membres : « Si vous ne mandez pas sur-le-champ le «maire de Paris à votre barre, il va être assas- » sine! » dit-il.

Louis XYI , agenouillé devant Dieu , et le cœur plus plein de pardon que de vengeance, ne songeait point à un assassinat. .Mais l'Assemblée feignit de croire à une pensée criminelle de la cour. Elle manda le maire. Deux huissiers, précédés de gardes et de (lambeaux , vinrent avec appareil signifier le décret libérateur à Pétion. Au même instant, le ministre de la justice l'envoyait prier de monter chez le roi. « Si )) je monte , » dit-il , « je ne redescendrai jamais. » Pélion se rendit à l'Assemblée, et de là à l'Hotel-de- Yille. Il y fui retenu par ses complices de Charenton et ne reparut [)lus au château.

Il était plus de minuit. Toutes les fenêtres des Tuileries étaient ouvertes. On s'y pressait en foule pour écouter le tocsin. Chacun nommait successivement le quartier, Téglise, le cloclier d'où partait le rappel des révolutions.

Dans la ville les citoyens sortaient à ce bruit de leurs maisons et se tenaient sur le seuil de leurs portes prêts à suivre le torrent où il voudrait les entraîner. Les sections, convoquées insurrectionnellement depuis dix heures, avaient délibéré presque à huis clos, et envoyé chacune des commissaires à l'Hôtelde-Ville, pour remplacer le conseil de la commune par une commune insurrectionnelle. Le mandat unanime et concerté de ces commissaires était de pien- (Ire toutes les mesures que commanderaient le salut de la patrie et la conquête de la liberté. Ces commissaires, réunis sans opposition à THôtel-de-YiHe , au nombre de cent quatre-vingt-douze membres, se constituèrent dictatorialement en municipalité, conservèrent dans leur sein Pétion , Danton , Manuel , nommèrent pour leur président provisoire Huguenin, du faubourg Saint-Antoine, Porateur de la pétition du 20 juin. Tallien , jeune patriote de vingtcinq ans, et rédacteur d'un journal intitulé VJnndca CAUfijern, fut élu secrélaiic de la commune. Celte

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