‹ Histoire des Girondins et des massacres de SeptembreChapitre 10 sur 54 · ROLAND · texte numérisé non relu

ROLAND

Roland est un de ceux que les massacres de septembre souilleront le plus dans l'histoire; car, au lieu de la gloire à laquelle il prétend de les avoir flétris, il aura la honte de les avoir loués.

Dès le 2 septembre, à cinq heures du soir, Roland fut informé des massacres, quoique madame Roland assure n'avoir appris que depuis l'envahissement des prisons. Environ deux cents assassins envahirent le ministère de l'intérieur, parlèrent à madame Roland et emmenèrent en otage son valet de chambre qui leur échappa au bout d'une heure ^ On tuait, à cette heure, à la Conciergerie et à l'Abbaye; on avait déjà tué à Saint-Firmin et aux Carmes; il est donc difficile d'imaginer que ces bandits, la plupart ivres» aient caché leurs desseins ou leurs actions.

C'était d'ailleurs ce jour-là même que le mandat d'arrêt, annulé le 4par Danton, avait été lancé contre Roland. « Le jour même du 2 septembre, dit-il, le

I Madame Roland, Mémoires ^ V* partie, p. 67, 68.

Comité secret de la ville avait lancé contre moi un mandat d'arrêt. Était-ce pour me traduire à l'Abbaye et m'y faire élargir avec des scélérats? MM. Petion, Santerre et Danton ont vu ce mandat, auquel on ne donna pas suite \ d

Le 3 septembre^ tandis qu'on égorgeait partout, Roland et sa femme donnaient un grand dîner, auquel assistait Delaconté , l'un des commissaires qui délivraient les bons de 24 livres aux assassins de r Abbaye, et pendant lequel les événements du jour firent le sujet de la conversation.

« Ce même jour, le 3 septembre, dit madame Roland, un homme, autrefois confrère de Roland, et auquel j'avais cru devoir l'honneur de l'inviter à diner, s'avisa de m'amener r Orateur du genre humain , sans m'avoir prévenue, ni demandé si je le trouverais bon. Je fis honnêteté à Clootz, dont je ne connaissais que les déclamations ampoulées. Les événements du jour faisaient le sujet de la conversation; Clootz prétendit prouver que c'était une mesure indispensable et salutaire ; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples, la justice de leur vengeance et l'utilité dont elle était pour le bonheur de l'espèce *. n

Madame Roland ne parle ni de son autre convive

< Moniteur da 13 septembre 1792, Le Ministre de Viniérieur aux Parisieni.

< Madamn Roland, Mémowe%, V partie, p. 71.

Délaconté, ni de la demande écrite de trois mille francs, destinés à payer les tueurs de FAbbaye, et que Jourdan , président de la section des Quatre^* Nations, Tavait chargé de remettre ; mais, ce jour même, la bande des assassins qui avait égorgé les galériens de la tour Saint-Bernard, et quatre de ceux qui avaient massacré les prêtres de Saint-Firmin, se présentèrent aux bureaux de Roland pour être payés; voici à quelle occasion.

Nous montrerons plus loin que la section du Jardin-des-Plantes fut chargée par le Comité de surveillance de procéder au massacre des prêtres du séminaire de Saint-Firmin, rue Saint-Yictor, et des condamnés aux galères qui attendaient le départ d& la chaîne, au cloître des Bernardins, près de Sainte- Geneviève. Là, comme partout, on ne tua pas seulement, on s'attacha surtout à dépouiller les morts. On vola aussi ces pauvres galériens ; et un professeur nommé Félix, fut chargé de distribuer entre les égorgeurs et les voituriers, la dépouille sanglante de ces malfaiteurs. Il y eut désaccord *et dispute, ces bardes tachées et lacérées furent rapportées au comité, et la question fut résolue par un bon de irente^six livres, que la section délivra aux intéressés, sur la caisse de Roland. Voici comment le procès-verbal de rassemblée de la section raconte cet incident :

(t Du 3 septembre au soir. Les citoyens qui ont été

occupés au dépouillement et au transport des galériens tués aux Bernardins, sont venus avec M. Félix, qui a compté la somme trouvée sur ces galériens, laquelle s^élève àlTSl.Ss. 3d.; sur quoi on a payé 3 1. pour un cocher, et 19 1. 11 s. pour dépense de boisson et de fromage.

« L^assemblée a ensuite arrêté que M . Félix, professeur, et M , seront nommés commissaires

pour taxer et payer les ouvriers qui ont dépouillé et conduit les galériens.

a Ensuite, elle a arrêté que MM. Barquet, Imbert, Labadie et Robinet, seront nommés commissaires pour visiter les papiers, effets et vêtements provenant des galériens, et se charger du reste de l'argent ; sur lesquelles sommes a été pris 86 L pour payer les voitures, à raison de 6 1. chacune, et ceux qui ont travaillé au transport, 5 1. La. discussion a été fermée sur cet objet.

« Sur une nouvelle discussion des voituriers et ouvriers des galériens, qui n'ont point voulu recevoir des commissaires le prix de leur taxe , M. Imbert, Tun des quatre commissaires, a rapporté les effets et l'argent qui leur avaient été remis; et rassemblée a arrêté quMl serait donné des bons aux ouvriers et voituriers sur le trésorier du ministre de Fintérieur pour toucher ce qui serait juste pour leurs salaires.

<x Et après bien des discussions de la part des ouvriers et voituriers, rassemblée a décidé que la

somme restante, provenant des galériens, serait partagée par égales portions, entre eux, et que, pour le surplus, il leur sera donné des mandais sur le ministre, pour toucher Texcédant de leurs réclamations. M. Nicolas a été nommé commissaire pour distribuer l'argent aux ouvriers.

a L'assemblée a autorisé les voituriers des cadavres à se retirer par-devant le ministre dePintérieur, pour être payés d^une somme de 36 livres pour le coût de leurs voitures *. »

Cette horrible contestation occupait l'assemblée de la section du Jardin-des-Plantes ou des Sans-Culottes, le 3 septembre. Le 4, au matin, elle eut à régler, et régla comme on va voir, la réclamation de quatre tueurs de Saint-Firmin :

<( Quatre citoyens, qui ont servi à F expédition des prêtres de Saint-Firmin, sont venus réclamer le payement de leur salaire, quMls estiment douze livres pour deux jours chacun ; savoir : Gilbert Petit, Nicolas Guy, Michel Lepage et Pierre-Henri Corcin . L'assemblée a ordonné qu'il leur serait donné des mandats sur le ministre de l'intérieur, pour toucher leurs 12 livres chacun •. »

Ces ouvriers du Clollre-Saint-Bernard et du sémi-

t Aeywtre des déUhéraiions de la section des Sans-^Culoile» Séance da 3 septembre 17îh2, au soir. {Archives de la Préfeciur de police. j

^ Ihid.^ Séance du 4 septembre, au malin.

naire de Saint-Firmin se présentèrent chez Roland avec les mandats de leurs sections ^ Voici comment Louvet, qui vivait , comme on sait, beaucoup chez Roland, raconte ces deux visites, mais en les confondant quant à Tobjet et quant à la date.

« Un matin y dit-il y quatre hommes arrivèrent dans la maison du ministre de l'intérieur, et s'adressèrent au citoyen Faypoult, chef de bureau. Ils avaient des piques et une épée de deuil ensanglantées; ils venaient chercher le prix de leur travail, que le ministre de Tintérieur devait leur remettre, leur avait-on dit. Le citoyen Faypoult, malgré les horribles explications qu'on lui donnait, feignit toujours de ne pas comprendre l'espèce d'ouvrage dont le payement lui était demandé. Observez que, pendant l'étrange colloque, un des ouvriers^ accablé de la double ivresse du sang et du vin, s'était mis sur un fauteuil, où déjà il était assoupi. — « On vous a donné tt de l'ouvrage, disait toujours Faypoult, vous dites a avoir bien travaillé, vous demandez qu'onvous paye, a rien n'est plus juste ; mais adressez-vous donc à ceux (c qui vous ont employés. x>Ënfin, les bourreaux, assez mécontents, réveillèrent leur camarade et partirent.

« Le même soir, entre sept et huit heures, il en

< Nous devons faire observer que le comitt? des Sans-Culottes devait avoir étrangement géré ses finances, car il résulte d*un inventaire déposé tkvix Archives de VBâlel de ville» carton n. 313, que l'argent trouvé sur les prc^tres de Saint-Firmin s'élevait à 27.251 fr. 7 s.

revint un. Il était porteur d'un mandat, à peu près conçu en ces termes : a II est ordonné & M. Vallée de

« Villeneuve (le trésorier de la ville) de payer à

<x ici quatre noms), la somme de 12 livres chaque, « pour r expédition des prêtres de Saint-Firmin. » Le g^çon de bureau, qui reconnaissait le quidam pour un des quatre du matin, ne voulut point le laisser aller jusqu'au citoyen Faypoult. Pressé au contraire du besoin de renvoyer le cruel créancier, il parcourut très- rapidement son mandat, ne se donna pas le temps de déchiffrer les noms très-mal écrits des ouvriers et des signataires ; courut, dans le cabinet du premier commis, consulter VAlmanach royal, et revint aussitôt rapporter l'adresse du citoyen Vallée de Villeneuve. On ignore comment celui-ci aura pu s'en débarrasser '. »

Le trésorier de la ville se débarrassa du mandat en le payant^ ainsi que cela résulte de l'état des frais des massacres, conservé par Guenot , membre do la commission des contributions de la ville de Paris, et remis par lui au premier consul, le 7 vendémiaire * anIX«.

Placé de si près, en face de crimes si monstrueux et si effrontés, que fit Roland? — Il fit ce qu'il était de sa nature de faire, il écrivassa.

1 Louvet, A Maximûien Rohetpierre et à ses royalistes, p. 33, 34.

' Mémoires sur les journées de septembre 1799.— Étal des sommes payées par le trésorier de la Commune de Paris, etc., p. 314. (Parit, Baudouiu, frères, 1823.;

Le 3 septembre , lettre à TAsseinblée nationale, dans laquelle il demandé à laisser un voile sur les massacres de la veille, «c Hier, dit-il, fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice. Il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur, il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai ^ »

Le 13, lettre aux Parisiens dans laquelle il approuve les massacres, et déclare n'en avoir blâmé que la continuité : « J'ai admiré le 10 août, dit-il, j'ai frémi sur les suites du 3 septembre. J'ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que sa justice avaient dû produire ; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement; j'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, et que ceux qui travaillent à la perpétuer étaient trompés par leur imagination *. )»

Dans cette même lettre, Roland disait qu'il devait à une saine éducation d'avoir dirigé sa vie tout entière sur les principes de la plus austère mo^

I Moniteur du 5 septembre 1792, Lettre de Roland à VAtiêmhlêe nntionale.

* Slnniieur du 13 septembre, Le Ministre de Vinlérieur atia* Partûen* .

raie; et que s'il éidÀisensible à la gloire, il ne Tavait jamais mise en balance avec la vertu !

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