‹ Histoire des Girondins et des massacres de SeptembreChapitre 9 sur 54 · PETION · texte numérisé non relu

PETION

Sur les trois raisons données par Petion, afin de décliner la responsabilité des massacres de septembre, les deux premières sont des mensonges, la troisième est un sophisme.

D'abord, il prétend avoir été à peu près séquestré de ses fonciious de maire : « J'avais été conservé dans ma place, dit-il ; mais elle n'était plus qu'un vain titre ; j'en cherchais inutilement les fonctions ; elles étaient éparses entre toutes les mains, et chacun les exerçait... Le maire ne fut plus un centre d'unité ; tous les fils furent coupés entre mes mains ; le pouvoir fut dispersé ; l'action de surveillance fut sans force, l'action réprimante le fut égalemenl^ »

Ensuite, il prétend avoir ignoré les massacres dès

iUonitêwrdn 10 novembre 179-2, Discouru d« Jérôme Pelion,

leur commeDcementy et ne les avoir appris plus tard qu'imparfaitement et par hasard : ce J'étais , dit-il ^ dans une fausse sécurité ; j'ignorais ces cruautés ; depuis quelque temps, on ne me parlait de rien ; je les apprends enfin , et comment? d'une manière vague, indirecte, défigurée ; on m'ajoute en même temps que tout est fini ; les détails les plus déchirants me parviennent ensuite, mais j'étais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait éclairé ces scènes affreuses ne reparaîtrait phis^ »

Enfin, il ajoute qu'il a donné des ordres pour arrêter ces massacres, et que ces ordres n'ont été ni écoutés, ni suivis : « J'écris au commandant général, dit-il; je le requiers.de porter des forces aux prisons. Il ne me répond pas d'abord. J'écris de nouveau; il me dit qu'il a donné des ordres. Rien n'annonc« que ces ordres s'exécutent; cependant, les scènes affreuses continuent encore ; je vais au Conseil de la Commune ; je me rends de là à l'hôtel de la Force, avec plusieurs de mes collègues *. »

Ce sont là, répétons-le, deux mensonges et un sophisme ; Petion n'a nullement été séquestré de ses fonctions ; Petion a su les massacres comme tout le monde ; et Taffaiblissement de l'autorité ne l'excuserait pas, car il était son ouvrage.

• Moniteur du 10 novembre 1792, Discours de Jérôme Petion. î Ihid.

Yoici remploi du temps de Petipn, du 1*' au 8 septembre ; od verra que jamais maire de Paris ne remplit ses fonctions plus assidûment.

Le 1" septembre, Petion présida le Conseil gé* néral de la Commune \

Le 2 septembre, son activité redouble ; il ne préside pas le Conseil général; mais il répond, c^est lui-même qui nous Tapprend, au sombre et violent discours que Robespierre venait d'y prononcer*. Ensuite, il mande, par une circulaire, les quarantehuit présidents des sections à la mairie, où une conférence a lieu avec les ministres'; il la préside depuis huit heures du soir, le 2, jusqu'à une heure du matin, le 3 ; et les terribles événements qui remplis-» saient alors Paris d'épouvante et d'horreur y furent certainement exposés et discutés, a Hier encore, disait Roland le lendemain, dans une assemblée des présidents de toutes les sections, convoquée par les ministres chez M. le maire, dans f intention de concilier les esprits, de s'éclairer mutuellement, j'ai reconnu

1 Procèê^erbaux de la Cofmnunê de Puû, Séance du 1* lep* tembre.

>« Je réponds k ce discours, dit-il, pour rétablir le calme, pour dissiper ces noires illusions et ramener la discussion au seul point qui doit occuper l'Assemblée. > {Moniteur du 10 novembre, Discourt de Jérôme Petion,)

* Voir, sur cette lettre de Petion apportée aux présidents des sections, les registres de délibirations des sections des Sant- Culotteif de la Fontaine de la rue Montmartre et de Mùraheau, Séances du 9 septembre. {Archivée de la Préfecture de police»'

cette méfiaBce qui suspecte, interroge, entretient le trouble et entrave les opéralionsV »

Le 3 septembre Petion écrit an Conseil général, an sujet des embarras que la nécessité des passe*porle exigés pour sortir de Paris créait aux transactions *; et il convoque tous les présidents des sections à une .grande conférence qui doit avoir iieu, le soir même, à sept heures, ches Danton '.

Le é septembre, Petion reçoit à la mairie Danton et Robespierre ; il discute , avec le premier» le mandat d'arrêt décerné contre Roland : et il s^explique, avec le second, sur son accusation contre Rris5ot\

Le 5 septembre, Petion parait à la barre de TAssemblée nationale , à la tète de la municipalité de Paris, et il prête serment « de maintenir de tout son pouvoir la liberté, Fégalité, la sûreté des per$onfi$s et des propriétés, et rexécution des lois', p

Le 6 septembre, Petion écrit au Conseil général de la Commune que les massacres continuent à ThOtel de

t Moniteur du 6 septembre, Lettre de Roland à V Assemblée nationale.

* Proeès-verhaux delà Commune de Paris^ St^ance du 3 septembre 1793.

'Voir, sur cette convocation, les registres des sections de Maueonseit, des Arcis, du Roi-de-SicHe , de Mirabeau , de la place Vendôme, Séances du 3 septembre. {Archives de la Préfecture de

9oUee-)

^Moniteur du 10 novembre 1792, Discours de Jérôme Petion* * Moniteur du 7 septembre 179B, Séance du 5 au matin.

la Force ; et, peu après, il s'y porte lui-même avec une députation de la municipalité '.

Le 7 et le 8 septembre, Petion préside le Conseil général de la Commune *.

C'est donc un point complètement établi que, du l^'au 8 septembre, Petion n*a pas cessé un seul jour, de vaquer à ses fonctions, soit à l'Hôtel de ville, soit à la mairie. Examinons maintenant s'il est vrai qu'il ait ignoré ces cruautés^ et qu'on ne lui a\l parlé de rien.

De tous ceux qui ont dirigé les massacres, ou qui les ont laissé exécuter, par connivence ou par peur, Petion est le seul qui n'a pas pu les ignorer.

Nous l'avons déjà dit, la mairie de Paris était établie, sous Petion, à l'hôtel actuel de la Préfecture de police. Les appartements du maire étaient situés dans la galerie, démolie depuis deux ans, qui faisait face à la rue de Jérusalem, et qui se prolongeait, à gauche, parallèlement au quai des Orfèvres. On y montait paj l'escalier en pierre qui se trouve à droite en entrant dans la cour, sous la voûte, et qui s'arrêtait alors au palier du premier étage ; la portion en bois, qui continue jusqu'au cabinet du préfet est une construction moderne, faite dans le mur de l'ancienne Cour des comptes. L'espèce de perron qui

I Proeèê-rerhaux de /a Commune de Paris, Séance du 6 iep> lembre au matio.

> Ihid,. Séances du 7 et du 8 septembre 179:2.

sert de base à cet escalier était un lieu d'où Pache, en bonnet rouge et en sabots^ aimait à fraterniser avec le populaire, épars dans la cour.

A Textrémité occidentale de cette galerie, au fond de la cour à gauche , sous le salon d'apparat de Petion, siégeait le comité de Surveillance, ou d'eorécution, présidé par Panis. La salle de ce comité servait encore, il y a deux ans, à la délivrance des passe-ports. On y arrivait par un corridor obscur et sinistre, placé sous la voûte, en entrant, à gauche, immédiatement avant la loge du concierge. Beaumarchais, qui passa quarante heures debout, dans ce corridor lugubre, le 24 et le 25 août 1792, avant d'être interrogé par Panis, en a donné une désignation qui ne permet pas de se méprendre ^ Au moment où, interrogé enfin, Panis lui faisait rédiger

une attestation honorable, « un petit homme, dit Beaumarchais, aux cheveux noirs, au nez brusque, à la mine effroyable, vint et parla bas au président. » C'était Marat.

Marat s'était en effet donné un cabinet près du Comité de surveillance. C'est celui qui se voyait, au fond de la cour à gauche, immédiatement avant la grande porte qui menait à la salle des passe-ports. Il conservait encore, il y a deux ans, sa cheminée

' Nougaret, Histoire des prisons de Paris et des départements, t. l», p. 116, 117.

Pompadour en brèche rose; ou q'avait obapgé que ses papiers.

Dans la seconde cour de la Préfecture de police, en faee de Fentrée principale , se trouvait à gauehe récurie du premier président; au-dessus de cette écurie, était un vaste grenier à foin, qui servait alors de dépôt, C^estdans ce dépôt que fut eo fermé l'abbé Sicard, avec un grand nombre de prêtres, avant d'être envoyé à T Abbaye '.

Croit-on maintenant qu'une telle disposition des lieux où les massacres furent combinés, ail permis à Petion de les ignorer? D'ailleurs, Petion en cenpui et en 'suivit les progrès depuis le commencement jusqu'à la fin.

I^e % septembre, il était au Conseil général lorsque la nouvelle des massacres y arriva, lorsqu'une commission partit pour en instruire l'Assemblée, lorsque Manuel vint rendre compte de son inutile harangue à l'Abbaye.

Le 3, il reçut une lettre de Roland qui le consul* tait sur les mesures à prendre *.

Le 4, il s'entretint avec Danton du mandat d'arrêt décerné contre Roland, sachant, c'est lui qui le dit, que les massacres duraient encore.

Le 5, il reçut quinze tueurs de la Force, et il leur fit verser à boire : « Le o septembre, dit Duhem,

1 MâUêion de M. l'ahbé Sicmrà, p. 93.

* Madame Roland, Mémoire*, i" partie, p. 67.

j'étais à dlaer cbey Petion ; Bi-itsot, Gemoonà et plusieurs autres députés s'y trouvajeot ausii. Vers la 6n du dîner, les deux battants s'ouvrirent, et je fus fort étonné de voir entrer quinze coupe-làtes, las mains dégouttantes de san^. Us venaient demander Its ordres du maire sur quatre-vingts prisonniers qui restaient encore à massacrer â la Force ; Petion les fit boire et les congédia en leur disant de faire tout pour le mieux', d

Enfin, le 6 septembre, le cinquième jour des massacres, trois jours après le décret de l'Assemblée nationale qui mettait les personnes et les propriétés sous la sauvegarde de la loi, le maire de Paris se décida à se transporter i la Force.

« Des citoyens aisex paisibles, dit-il, obstruaient la rue qui conduit à cette prison.— ^ne irès-fai&le garde était & la porte; j'entre !... Non, jamais ce -spectacle ne s'effacera de mon cœur. Je vois deux officiers revêtus de leurs écharpes; je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les registres d'écrous ouverts et sous leurs yeujr, faisant l'appel des prisonniers i d'autres bommes les interrogeant; d'autres hommes disant les fonctions de jurée et de juges ; une douzaine de bourreaux, les bras nus, couverts de sang, les uns avec des massues, les autres

avec des sabres et des coutelas qui en dégouttaient, exécutant à Finstant les jugements. »

Que pensez- vous que fit ce magistrat mis en présence de pareils crimes? Vous croyez qu'il fit appeler quelques soldats , quelques gardes nationaux, indignés comme lui, pour donner *]a chasse à ces douze bourreaux et à celte garde très- faible? Nullement; Tavocat pédant et bouffi voulut briller devant ces misérables; il leur fit un discours. «Je leur parlai^ dit-il, le langage austère de la loi ; je leur parlai avec le sentiment de l'indignation profonde dont j'étais pénétré. Je les fis tous sortir devant moi. J'étais à peine sorti moi-même qu'ils y rentrèrent *. »

Tel fut Petion pendant toute la durée des massacres; il vit tout, il sut tout, et il n'empêcha rien. Il a parlé d'ordres itérativement donnés à Santerre , lequel savait, comme on dit, son maire par cœur, et tenait de ses discours le compte qu'en avaient tenu les tueurs. Sait-on de quel jour est cette seconde lettre de Petion? Elle est, comme sa visite à la Force, du cinquième jour des massacres; elle est du 6 septembre; nous en avons retrouvé la minute. La voici :

^ Paris, le 6 «eptembre 1793, l'an IV* de la liberté.

« Je vous ai écrit, Monsieur le conmiandant gêné-

^ Moniirut Ju 10 il'cembrt' 17l^i, Dùcours de Jerdme Pehov.

(c rai y relativement à la prison de la Force ; je vous a ai prié d'y établir un nombre d'hommes si impo- <K sant qu'on ne fût pas tenté de continuer des excès a que nous devons déplorer. Vous ne m'avez pas tt répondu ; j'ignore si vous avez satisfait à ma réqui- « sition; mais je vous la réitère pour ce matin, tt Comme fat à rendre compte à f Assemblée natio- K nale, J'ignore ce que je pourrai lui dire sur F état « de cette prison. .

« Le maire de Paris, « Petion *. »

Ce qui préoccupait Petion, ce n'était pas, comme on le voit, le sort des prisonniers, c'était sa responsabilité, n ne demandait pas leur salut; il demandait un rapport.

Ce fut ainsi tant que durèrent les massacres. Le 4 septembre, l'économe de la Salpêtrière, menacé par les assassins, s'adressa au maire afin de réclamer un prompt secours pour protéger les pauvres femmes aliénées confiées à sa garde. Quel jour pense-t-on que le maire requit un poste de cinquante hommes de Santerre?— le 8, trois jours après que tout était consommé, et que ces malheureuses étaient enfouies au fond des carrières de Clamart I

* Archives de VHâtel de ville de Parie f carton n. 312, pièce n. 21.

^78 — Voici la lettre dé l'éoonGme de la Salpètrière t

« Monsieur le maire,

« Dans rimpossibilité où je suis de pouvoir vous « rendre compte de ce qui s^est passé dans la journée « d'hier à la Salpètrière, je dois avoir Thouneur de « vous prévenir que mes craintes renaissent pour u celle d'aujourd^hui, et que jVi le plus grand besoin « d'un prompt secours, en ce que déjà hombre de « citoyens armés entrent librement dans la maison a sans être revêtus d'aucune autorité légale, et que «c je viens d'être prévenu que les dames et les forts « de la halle se proposent aussi d'y venir dans la a journée ; je ne puis, Monsieur le maire, prévoir le K motif qui les y amène.

a Je viens dans l'instant de donner pareil avis au « comité de la section du Finistère, dans l'arrondisc sèment de laquelle se trouve la maison de la Sal- « pè trière.

a L'économe de la Salpètrière, a Signé : Domonr.

« 4 septembre 1792, l'an IV* de la liberté et I«de Tégalité.»

Petion se trouvait absent; ses bureaux transmirent

« Archivée de VHâtêl dt ville de Parti , carton n . 313 , pièc^ n. 18.

sans réquisition la lettre de réeonomtf de la Salpètrière à Santerre, avec Favis soirant :

(c En Tabsence de M. le maire et attendu Turd gencCyOn a Thonnenr de faire passer de ses bureaux a à Monsieur le commandant général Tavis ci-joint « de l'économe de la Salpètrière, relatif aux dangers « dont pourrait être menacée cette maison^ afin quUl « soit à portée de prendre, sans délai, toutes les « mesures qui lui paraîtront convenables.

c Parjs, 4 septembre 1799, 1V« de U liberté et 1«' de régalité •.»

Enfin, le. 8 septembre, sur un arrêté exprès de la section du Finistère, Petion se décida à requérir un poste du commandant général. Voici sa lettre :

c Paris , le 8 septembre 1792, l'an lY* de la liberté.

« La section du Finistère vient, Monsieur, de me « faire connaître, par son arrêté pris hier en assem- «( blée générale, combien il est instant de pourvoir « à la garde de la Salpètrière. Les gendarmes , qui « en étaient chargés , ont quitté ce poste pour se a réunir à ceux de leurs camarades qui partent pour a les frontières, et on annonce que le plus grand « désordre règne ds^s cette maison. Je vous prie (C donc. Monsieur, de vouloir bien , dès la présente « reçue, faire les dispositions les plus promptes pour

i Pièce annexe de la précédente.

-soft établir à la Salpètrière une garde de cinquante a hommes f et de répartir ce service de manière que « chaque section à son tour fournisse le nombre « d^bommes nécessaires à ce poste.

c( Le maire de Paris , « Petion.

u M. le commandant général ^. »

Encore faut-il faire observer que cette dépèche a peut-être été expédiée par les bureaux de Petion et non par lui, car elle porte, non sa signature autographe, mais sa griffe.

Nous verrons plus loin , en examinant la part de Santerre dans les massacres, que les forces militaires ne manquaient pas dans Paris, si Ton avait voulu en user ; mais, en supposant cette force absente ou insuffisante, qui donc avait désarmé la loi? Qui donc avait chassé les trois régiments de ligne de la garde soldée? Qui donc avait armé de piques les malfaiteurs? Qui donc avait abandonné la ville au pillage et aux violences des Fédérés? C'étaient les avocats du parti de la Gironde, instigateurs de révoltes contre la monarchie ; c'étaient ces déclamateurs emphatiques, bons à soulever les clubs, impuissants à calmer les multitudes égarées, et tout surpris de voir que les

i Archives de V Hôtel de ville de Paris, carton n. :M2, pièce n. 34.

assassins ne s'arrêtaient pas devant leurs harangues. Ils resteront sans excuse devant l'équitable histoire, même après avoir payé de leurs tètes les calamités sous le poids desquelles leur vaniteuse ambition accabla le pays.

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