‹ Histoire des Girondins et des massacres de SeptembreChapitre 11 sur 54 · SANTERRE · texte numérisé non relu

SANTERRE

Tous ceux qui, directement ou indirectement, participèrent aux massacres de septembre, suivirent exactement la même conduite. Au milieu de Texaltation du moment , -ils commirent froidement le crime ; lorsque l'horreur de la France et de l'Europe éclata soudainement contre ce forfait, ils le désavouèrent. Ainsi avaient fait Robespierre, Marat et Petion ; ainsi fit San terre.

Une Vie de Santerre, publiée d'après les documents originaux laissés par lui, et d'après les notes d'Augustin Santerre , son fils aine , s'exprime ainsi au sujet des massacres : <( On fit à Santerre l'honneur de penser qu'il pourrait en contrarier l'exécution, il fut éloigné. On lui donna l'ordre de se rendre à Versailles pour y passer en revue des gardes natio* nales. Il ne dut revenir à Paris que le 4 septembre *. »

D'abord on observera qu'avoir été absent de Paris le 2 et le 3 septembre , ce ne serait pas une excuse suffisante pour Santerre, car on massacrait encore à la Force le 7 au matin, ainsi que le prouve un procèsverbal authentique qui trouvera sa place plus loin.

* A. Carro, Santerre, généra] de la République française, p. 124.

Ensuite, cette revue de gardes nationales, passée par Santerre à Versailles, et le tenant éloigné le 2, e 3 et une partie du 4, est, malheureusement pour lui, une fable, complètement détruite par les procèsverbaux du Conseil général de la Commune et de l'Assemblée nationale.

La présence de Santerre à Paris, le 2, le 3, le 4, le 5 et le 6 se'ptembre, est officiellement constatée.

Et non-seulement Santerre était à Paris pendant les massacres, mais il reçut, comme commandant général de la garde nationale, des ordres formels de protéger les prison^s. Il reçut ces ordres de la Commune, le 2 septembre; de TÂs^emblée nationale, le 3 ; du ministre de Tintérieur, le 4. Santerre nVn exécuta aucun ; car nous produirons le témoignage des officiers des sections dans lesquelles se trouvaient l'Abbaye et la Force, et ces officiers déclarèrent, pendant la durée des massacres, qu'ils n'avaient pas d'ordres pour les empêcher.

Le 2 septembre, à quatre heures du soir *, on vient annoncer au Conseil général de la Commune

i C'est sani aucun fondement que MM. Marraat et Dupont (les Fastes de la Révolution^ 1. 1*', p. 857), en reproduisant le passage du Procès-verbal de la Commune ^ où il est dit : « Un officier ds la garde nationale apporte la nouvelle,,, que la foule commence à péfiétrer dans les prisons ^ » le font précéder de ces mots : vers six heures*

Ces mots ne se trouvent pas dans le texte du procèa-verbal , et c'est à quatre heures précises du soir, au moment où s*ou~ vrait la séance , que la nouvelle des massacres parvint au Conseil général.

de Paris, que la foule commençait à pénétrer dans les prisons. Le Conseil prend immédiatement des arrêtés pour faire élargir les prisonniers pour dettes, les prisonniers pour moiç de nourrices, et fait ouvrir les portes de Sainte-Pélagie. San terre , présent à rassemblée, annonce qu^il va envoyer de la force armée au Temple ^

Le même jour, 2 septembre, à huit heures du soir, Santerre assiste, à la mairie, chez Petion, à un conseil sur les affaires présentes avec Servan, Roland et Danton '.

Le même jour, dans la soirée, Santerre prend la parole au Conseil général, et fait voter la liberté d^entrée et de sortie aux barrières pour toutes les personnes du dehors qui apporteront des comestibles et des objets de première nécessité '.

Enfin, le même jour, 2 septembre, au moment de lever la séance du soir, le Conseil général rend cet arrêté : « M. le commandant général est autorisé i envoyer de nombreux détachements autour du Temple et des prisons ^.

On le voit, Santerre ne passait point des gardes nationales en revue, à Versailles, le 2 septembre. Santerre était à Paris, au sein du Conseil général de

i Proces-^erhaux de la Commune de Paris, Séance du 2 septembre au soir.

• Ibid.

^ Ihid., Séance du 2 septembre au uoir.

* Ihid.

la Coramune, et au sein du conseil des ministres, tenu à la mairie ; Santerre assistait au commencement des massacres ; et, en se rendant, de l'Hôtel de ville à la mairie, il avait dû nécessairement enjamber les cadavres des prisonniers du Gh&telet et de la Conciergerie, que les tueurs dépouillaient sur le Pont-au-Ghange, sur le Pont-Neuf et dans la grande cour du Palais.

Le 3 septembre, Santerre était à Paris, car l'Assemblée nationale, épouvantée des massacres qui s^eiécutaient en ce moment dans neuf prisons , rendit un décret pour rappeler le peuple à sa dignité, à son caractère et à ses devoirs; et ce décret, porté aux sections par quarante-buit commissaires pris dans TAssemblée, cbargeait le commandant général de la garde nationale d'employer tous les moyens et de donn-er, sous sa responsabilité, tous les ordres nécessaires pour que la sûreté des personnes et des propriétés fût respectée *.

Le 4 septembre, Santerre était à Paris, car le Conseil général de la Commune le cbargeait de préparer le départ de deux cent cinquante volontaires de Saint- Cloud et d^Arcbes '; et Roland lui écrivait une lettre célèbre, à laquelle Santerre répondait dans les termes suivants :

* Monitmr du 5 septembre 1792, Séance de rAsticmbU'o nationale du 3.

• ProtèS'Verbaux delà Commune de Paru, Séunce du4 «eplembrc'.

« Monsieur le ministre, je reçois i\ J'instant votre lettre ; elle me somme, au nom de la loi, de veiller à la sûreté des citoyens. Vous renouvelez les plaies dont mon cœur est ulcéré en apprenant à chaque instant la violation de ces mêmes lois , et les excès auxquels on s'est livré.

« J'ai Thonneur de vous représenter qu'aussitôt la nouvelle que le peuple était aux prisons, j'ai donné les ordres les plus précis aux commandants de bataillons de former de nombreuses patrouilles , et aux commandants du Temple et autres, voisins delà demeure du roi et de l'hôtel de la Force, à qui j'ai recommandé cette prison, qui n'était pas encore forcée.

« Je vais redoubler d'efforts auprès de la garde nationale , et je vous jure que si elle reste dans l'inertie, mon corps servira de bouclier au premier citoyen qu'on voudra insulter ^ »

On remarquera que cette lettre de Santerre, citée dans les mémoires publiés par sa famille , prouve précisément, indépendamment des procès-verbaux de la Conmiune, que le commandant général de la garde nationale était à Paris, non à Versailles, le â septembre. *

En effet, Santerre dit, dans cette lettre, qu'il a donné des ordres aussitôt après la nouvelle que le

1 Moniteur du 7 septembre 1792.

peuple était aux prisons. Or, cette nouvelle fut annoncée publiquement au Conseil général le 3 sep* tembre, à quatre heures précises , ainsi que le constate le procès-verbal de la séance.

Santerre ajoute qu'il a recommandé spécialement la prison de la Force, qui n'était pas encore forcée. Or, les documents officiels, dont la place se trouvera plus loin, établissent que la Force fut attaquée du 2 au 3, entre minuit et une heure du matin.

Certes, la présence de Santerre à Paris, le 2 septembre, était surabondamment prouvée par le procès-verbal du Conseil général de la Commune; cependant il ne nous a pas semblé inutile de faire observer qu'elle était encore constatée par un document signé de lui.

Le 5 septembre, Santerre était à Paris; car le Conseil général lui ordonne de faire relever le poste des barrières et de n'y laisser que quatre hommes et un caporal *.

Enfin, le 6 septembre» Santerre était à Paris, car le Conseil général le charge, à dix heures du matin, de régler une afiEodre de fusils relative à la section des Droits de l'Homme *.

La présence de Santerre à Paris, pendant toute la durée des massacres, ne saurait, comme on voit, être

1 Procès-verhatuc de la Commune de Paris , Séaace da 5 septembre, s Ibid., Séance du G septembre.

Tobjet d'aucun doute ; et les dénégations contenues dans les Mémoires publiés avec l'assentiment de sa famille, n'ont pas plus de fondement que l'assurance avec laquelle Robespierre prétendait être resté chez lui pendant ces horribles journées.

Présent à Paris, Santerre reçut les ordres les plus formels de protéger les prisons ; il reçut, comme nous l'avons dit, ces ordres, le 2 septembre de la Commune de Paris '; le 3, de l'Assemblée nationale ; le 4, du ministre de l'intérieur. Si l'on excepte le Temple, Santerre ne protégea rien, et les chefs de bataillon restèrent sans instruetions.

Deux documents authentiques établissent que San* terre n'avait pas donné d'ordres aux chefs de bataillon de la garde nationale. Le premier est le procèsverbal d'une commission dite des Cinq, instituée au mois de germinal an III, dans la section de l'Unité ou des Quatre-Nations, sous la présidence de Chauveau-Lagarde, pour faire une enquête sur les massacres de l'Abbaye. Voici le passage de ce procèsverbal, relatif au nommé Molière, commandant, le 3 septembre, le bataillon de l'Unité.

(( Prévenu d'avoir répondu, le 2 septembre, & deux

t Dans un rapport officiel, fait à rAsserablée nationale, au nom de la Commune, Tallien s'exprime ainsi : « Plusieurs députations se sont ■uccédé à la Force ; «f Vorére à été éU>nné au commandant général d'y faire trantporter dei détachements, {Procès^ verbaux de l'Assemblée nationaUf t. XIV, p. 218.)

citoyens, Tun qui lui disait : Est-ce que vous ne pourriez pas faire cesser le carnage? Et Tautre, qui l'invitait à rassembler la force armée de ht section, pour s'opposer à la fureur des scélérats, qu'il tC avait point d ordres \ »

Le second document est un jugement du tribunal criminel du département de la Seine , en date du 23 floréal an lY, statuant sur le nommé Monneuse, Pun des juges de la Force. En voici un extrait :

a Le directeur du jury déclare qu'il résulte de Fexamen des pièces, et notamment d'un extrait des délibérations de l'assemblée générale de la section des Droits de l'Homme, du 5 prairial ai) III, que ledit Monneuse est un assassin, et qu'il a été juge à laForce au mois de septembre 1792 ;

« Que ledit Monneuse a déclaré que, dans aucune prison, il n'a pris part aux massacres qui s'y sont commis ; qu'il n'a également pas rempli les fonctions déjuge, puisque y d'après l'arrêté du Conseil général de la Commune, l'objet de leur mission était d'établir et de maintenir l'ordre et d'empêcher les massacres * ; que même, pour s'être opposé à ce que

' Procèt-verhal d'enquête de la commission des Cinq, — Dossier des massacres de septembre. {Archives de la Préfecture de police.)

* Ce Monneuse était membre du Conseil gént'-ral de la Commune; il avait été nommé commissaire, et envoyé à la Force pour protéger les prisonniers ; mais la Commune n'envoya partout que des assassins, chargés, non d'arrêter, mais de rtgula* ri^er les mass.M'rp».

Ton en sacrifiât quelques-uns, il a manqué de perdre la vie; que ceux qui jugeaient et prononçaient étaient dé^ jurés, établis et nommés par le peuple ; que lui-même faisait justice; que la force armée, qui avait été requise de se rendre à la Force , était en très-petit nombre ; et que d- ailleurs ceux qui la com^ mandaient, ont dit n'avoir point d'ordres K »

San terre, quoique placé à la tète de la force armée, laissa donc les massacres de septembre s^accomplir par moins de deux cents assassins armés d^assommoirsy d^épées et de piques , et que cinquante gendarmes auraient dispersés et anéantis : il sut tout, vit tout et laissa tout faire, comme le maire, comme le procureur de la Commune, comme le ministère, comme TÂssemblée législative. Tous ces factieux, tous ces ambitieux, tous ces révolutionnaires, esclaves de la populace, qu'ils avaient décbalnée , parlaient aux égo?geurs le chapeau à la main. Toute leur énergie s'était épuisée à comploter, à conspirer, à organiser des émeutes ; et comme, après tout, il y a toujours un pouvoir quelconque au milieu de la plus grande anarchie, après avoir renversé l'autorité paternelle et débonnaire de Louis XYI, ils subissaient la tyrannie sanglante d'une centaine de brigands, chamarrés d'écharpes et de plumets, et trônant à l'Hôtel de ville.

* Informations ei jugements contre les tueur» de septembre. (Ctreffe du Pàtaix-de-juslifi'.)

r. II. 7

Les apologistes des massacres imaginèrent une excuse, consistant à dire que le grand nombre de troupes nécessaires aux barrièros n'avait pas permis de disposer de forces suffisantes pour imposer aux assassins. Cette excuse est un mensonge. Paris n'avait pas de troupes de ligne , c'est vrai, parce que les Girondins les avaient éloignées pour faire la révolution du 10 août; mais Paris possédait* dix fois plus de forces qu'il n'en fallait pour préserver les prisons.

« J'ai vUy dit Roch Marcandier, la place du ThéAtre-Français couverte de soldats que le tocsin avait rassemblés ; je les ai vus prêts à marcher, et tout à coup se disperser, parce qu'on était venu traîtreusement leur annoncer que ce n'était qu'une fausse alerte, que ce n'était rien.

« J'ai vu 300 hommes armés , faisant l'exercice dans le jardin du Luxembourg, à deux cenft pas des prêtres que l'on massacrait dans la cour des Carmes. Direz-vous qu'ils seraient restés immobiles si on leur eût donné l'ordre de marcher contre les assassins '. »

D'ailleurs, l'entrée des Prussiens avait occasionné des enrôlements considérables , et Paris était plein de compagnies qui défilaient devant l'Assemblée avant de marcher à l'ennemi.

* Roch Marcandier, Histoire des hommes de proie, p. 29.

Le 4 septembre seulemeat, on y voit défiler ht compagnie des Chasseurs de F Égalité^ la compagaie des Hussards de la Liberté et la compagnie des Hussards de la Mori^. On trouve mentionnées^ dans les débats du Conseil général, la compagnie franche easeméei rOratoire ; la compagnie franche de TObservatoire, la compagnie de la section des Tuileries, et la 30^ division de gendarmerie i cheval *. Enfin T Assemblée nationale avait à son service et à ses ordres deux compagnies de gendarmerie ; c'était plus quMl n'en fallait pour empêcher les massacres si elle l'avait voulu ; mais, au lieu d'envoyer des soldate aux {urigons, les Girondins y envoyèrent quarante-huit orateurs.

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