‹ Histoire des Girondins et des massacres de SeptembreChapitre 12 sur 54 · LES SECTIONS · texte numérisé non relu

LES SECTIONS

Ce n'était pas tout que d'avoir arrêté la pensée des massacres, il fallait encore trouver un certain nombre d'hommes également atroces et résolus, qui voulussent en diriger l'exécution.

Ce n'est pas qu'il pût y avoir pour personne un doute raisonnable sur les desseins de la Commune. La résolution d'exterminer les prêtres, les nobles, les bourgeois riches, tous ceux qui pourraient être

1 Procès'verhaux (U VAstemblH nationale^ t. XIV, p. 294, 317. • Procès'Verhaux de la Commvne de Paris. Séances du % et du H septembre 1793.

un obstacle à ses plans , avait été révélée par cette décision prise le 23 août, et ainsi formulée au procèsverbal :

a Sur la proposition d'un membre, tendant à séparer les prisonniers de lèse-nation de ceux de mois de nourrices et autres cas pareils des différentes prisons, le Conseil a adopté cette mesure *. »

Cette résolution fut publiquement annoncée par cet arrêté du 30 août :

tt II est arrêté que les sections sont chargées d'examiner et de juger, sous leur responsabilité, les citoyens arrêtés cette nuit *. »

Les sections n'étaient pas des corps judiciaires. Leur donner la charge d'examiner et de «juger les personnes arrêtées à la suite des visites domiciliaires opérées dans tous les quartiers de Paris, les barrières closes et toute délivrance de passe-ports suspendue, c^était leur déférer Faccomplissement d'un acte politique inspiré aux démagogues et par leurs principes et par les passions du moment.

C'est donc bien en vain que deux apologistes des hommes et des journées de septembre voient dans « cette hypothèse de la préméditation des massacres, une invention royaliste et girondine ; » et prétendent que « les Girondins l'imaginèrent plus tard, lors-

t Proeès-verhaux-minutes de la Commune de Pari», Séance du i3 août 170Î. vol. XXI, p. 350, carton O. 7. O. {Archtret de VHÔtel evHU dePurit.) * Ihid.. S/ance du AO août 1792.

qu^ils voulurent perdre les Montagnard««, leurs ennemis *. » Cette préméditation éclata dans le texte même de tous les documents officiels.

Un écrivain intelligent, et qui ne saurait être suspect en matière de doctrine démagogique, M. Mi* chelet, ne s^est pas trompé sur cette préméditation. c( Personne, dit-il, ne doutait des massacres. Robespierre, Tallien et autres firent réclamer aux prisons quelques prêtres, leurs anciens professeurs. Danton, Fabre d^Eglantine, Fauchet, sauvèrent aussi quelques victimes *. »

M. Michelet aurait pu ajouter que Marat sauva son hôte, l'avocat Daubigny^ arrêté pour avoir volé cent mille livres aux Tuileries, le 10 août.

Voici, en effet, ce qu'on lit dans un registre, intitulé : Registre des comptes rendus en présence des citoyens commissaires des quarante^huit sections, par le Conseil général de la Commune :

(( Le 17 avril 1793, Tan II de la République française une et indivisible, je soussigné citoyenne Marie- Jeanne Pincepré, femme du citoyen Rault, concierge à rhôtel de la Force, section des Droits de l'Homme, déclare que le citoyen Daubigny a été constitué prisonnier à rhôtel de la Force, le 28 août 1792, de l'ordre du Comité de surveillance, et que le citoyeti

1 Marrast et Dupont, les Fastes de la Révolution française, t. I*', p. 349, 2* colonne.

< Michelet, Histoire de la Révolution française, t. IV, p. 121.

Marat est venu deux ou trois Jours avant sa sortie, avec une permission de la mairie, pour parler au sieur Daubigny, qui a été conduit dans le greffe, et lui a parlé tant en ma présence qu'en celle de mon mari ; assure la déclarante qu*elle a entendu dire au citoyen Marat que si ledit Daubigny était innocent, il lui rendrait service; que le 2 septembre, le citoyen Chavois, gendarme, s'est présenté à la maison de la Force avec un ordre du Comité de surveillance, signé Panis, Duplain, Leclerc, à Peflet de transférer le sieur Daubigny à la mairie, ce qui a été exécuté en vertu dndit ordre, en foi de quoi je fais la présente déclaration et signe : Marie-Jeanne Pincepré, femme Baulty concierge de la maison d arrêt de la Force *. »

On va voir en effet les sections les plus révolutionnaires se concerter entre elles, pour mettre de r ensemble dans les massacres; el il faudrait un étrange aveuglement pour ne pas comprendre la lettre suivante adressée, le 2 septembre, à dix beures du soir, de )'H6tel de ville, à un membre de la com* mission administrative :

a Ce dimanche , 2 septembre , 10 heures du soir.

« Nous sommes à notre poste, frère et ami, depuis

i Page "235 du regiatre ; — n. 8^279 de la pagination d'ensemble de» registres. (Archwn de VHdttl de vilU de Pari».'

quaêre heures. Nous avons pensé que les circoo' stances exigeaient impérieusement que nous fussions en état de permanence. Nous vous prions de vous y rendre à Finstant. Votre pirésence est indispensable.

« Signé : lachevaudière, raisson, rigui^ Leblanc,

J. N. PACHE, BERTHBLOT ^ »

Les assemblées des sections étaient autant dUnstruments employés par les meneurs de la Commune, pour écarter d'elle la responsabilité, ou au moins la clameur publique. Aussi les meneurs firent -ils demander par les sections qui leur étaient le plus sûrement acquises le massacre des prisonniers ; et cette demande fut faite le 2 septembre, dans la matinée, quelques heures seulement avant l'exécution ; afin que Tidée du crime n'eût pas le temps d'être divulguée, commentée et repoussée.

La section Poissonnière se signala entre toutes par son horrible férocité. Une main, probablement cou-

1 Archives de V Hôtel de ville de PariSf carton 31*2. — Cette pièce est inédite. Elle porte pour adresse : A Monsieur Janie\ membre de la commission administrative, rue Mouffetard , près les Gobelins. — A droit»; du pli et au coin est écrit ce mol : Presse.

pable, a déchiré dans le registre de ses délibératioDSy les deux feuillets où se trouvait inscrit son procès-verbal de la séance du 2 septembre ; mais son arrêté, relatif aux massacres, fut communiqué à plusieurs autres sections qui y adhérèrent, et la Providence a permis ainsi que ce monument de honte fût conservé.

On lit en effet, dans le procès-verbal de la section de la Fontaine de la rue Montmartre :

« Une députation de la section Poissonnière a lu Tarrété suivant de cette section :

« Tous les conspirateurs de l'Etat, actuellement enfermés dans les prisons d'Orléans et de Paris, seront mis à mort avant le départ des citoyens qui volent à la frontière.

« Les prêtres réfractaires , les femmes et enfants d'émigrés seront placés saris armes au premier rang de l'armée qui se rend sur les frontières pour que leurs corps servent de rempart aux bons citoyens qui vont exterminer les tyrans et leurs esclaves *. »

Le même arrêté fut communiqué par des députations aux sections de Mauconseil et du Louvre, qui y adhérèrent *.

* Registre den délibérations de la section de la Fontaine de la rue MoTiUnartre , Séance du 3 septembre 1793. {Archives de la Préfecture de police.)

* Voir les registres de ces sections , Séances du 2 septembre. ^Archives de la Préfecture de police.)

Le registre dr U section de PopincvviH jK^rte <vltc mentioii :

€ Un membre a Lût la motion de /'•«•"crrAirts, aTuit de partir, dfs traîtres qui a.»iI ^n^rrmfs fi r Abbaye *. »

La section dn Lnxemboarc {urit rarrèté suivant :

« Sur la motion d^nn membre, drpurgrr ifs />ri« 50115 en faisant couler le sang de t09is les dête99us de Paris, avant de partir, les voix prises, elle a été adoptée. Trois commissaires ont été nommes, MM. Lobier, Lemoine et Riebard pour aller à la Ville, communiquer ce vœu, afin de pouvoir agir d*une manière conforme '. »

La section des Quinze-Vingts, dont le registre ne se retrouve pas pour cette époque, prit une délibération conforme à celle de la section du Luxembourg ; et elle eut pareillement le cynisme ou la naïveté d^aller en demander Thomologation, le 3 septembre au matin, au Conseil général de la Commune. Lo Conseil général répondit par un ordre du jour qui équivalait à un ordre de procéder au massacre ; le voici :

« Une députation de la section des Quinze-Vingts

f 'Registre des délibérations de la section de Popincourt, S(^ance du 2 septembre. [Archives de la Préfecture de police.)

> Le registre du Luxembourg de l'époque du 2 septembre manque à la collection de la Préfecture de police. Nous avonn pris l'extrait du procès-verbal dans Mathon do la Varonno, //i«» toire particulière, etc., p. 311. Mathon l'avait copie dans le registre.

avant la levée de la séance. Le moment était favorable ; il y avait peu de monde ; il prend la parole : (( La majorité des membres du Comité de surveil- « lance, dit-il, sont ineptes; ils ne marchent pas. Le (( plus grand désordre règne dans le comité. » Il termine sa diatribe par demander que le Conseil général Tautorise à s'adjoindre des membres pour composer un comité à sa façon , de gens dont il répondrait comme de lui. Le Conseil général prend aussitôt un arrêté conforme à sa demande ; le voilà maître de

tout '. 9)

Nous avons recherché, dans les registres des délibérations du Conseil général de la Commune de Paris, la confirmation des récits de Mathon de la Yarenne et de Roch Marcandier. Cette confirmation s'y trouve expressément consignée. On lit en effet dans le procès- verbal de la séance du 30 août :

c( M. Panis présentera demain une liste des membres qui s'adjoindront à lui pour le Comité de police*. »

Panis, autorisé par cet arrêté du 30 août, mit deux jours à se donner des collègues pour l'œuvre sanglante qu'il méditait ; et ce ne fut que le 2 septembre au matin qu'il put les réunir , après quelques

1 Roch Marcandier, Histoire des hommes de proie ^ p. 13.

^ Proeèi-^erhaux'mifwtes de la Commune de Paris ^ vol. XXI, carton O. 7. O., p. 444. {Archives de VHâtel de ville de Paris.) — Ce passage ne se trouve pas dans la portion des procès-verbaux qui a été imprimée par Barrière et Berville.

Fac-si

demande Femprisonnementy comme otages, des femmes et des enfants des émigrés, et la mort des conspirateurs, avant le départ des citoyens pour l'armée.

c< Sur cette demande , le Conseil général passe à Tordre du jour, motivé sur ce que les assemblé.es générales de section peuvent prendre , dans leur sagesse, les mesures qu^ elles jugeront indispensables, sauf à se pourvoir ensuite par-devant qui il appartiendra ^ »

Les sections de Paris et le Conseil général de la Commune étaient donc, comme on voit, pleinement d'accord sur les massacres ; cependant, il fallait encore, selon Pexpression de la section du Luxembourg, pouvoir agir dune manière conforme; et c^est dans ce but que fut organisé, à la mairie le Comité d'exécution ainsi nommé, non-seulement par Tabbé Sicard * et par Jourdan *, mais encore par les actes officiels de la Commune *.

1 Procèê-verhtkux de la Commvne de Pom^ Séance du 3 septembre au matin.

* c Je fus introduit, dit l'abbé Sicard, dan^ une salle basse, où se tenait le Comité d'exécution. Là, autour d'une grande table, des hommes à cbeTelure jacobite recevaient les prisonniers qui se succédaient dans cet antre. » {Relation de M. l'ahhé Sicard, p. 9), 93.)

s « Je crus devoir m'adresser au citoyen Tallien, qui était alors secrétaire de la municipalité. Il me répondit que cela ne lo regardait pas, mais le Comité d'exécution.-» {Déclaration du citoyen Jourdan, p. J50, 151.)

* Procès-verbaux de la Commune de Paiis, Séance du 4 bcptembre au malin.

La mairie de Paris, dont le malheureux Sylvain Bailly fut investi le premier, réunit les attributions distinctes des prévôts des marchands et des lieutenants civils de police. Il y avait à la mairie un département dit de police ; et ce département était occupé, avant le 10 août, par MM. Perron, Viguier, Sergent et Panis : ce dernier était avocat au Parlement, et beau-frère de Santerre.

Panis et Sergent, initiés aux projets des massacres, acceptèrentJe soin de les préparer et de les diriger. Le comité de police de quatre membres leur parut insuffisant ; et ils résolurent de le porter à douze membres. Panis eut initiative de cette organisation nouvelle, a Plusieurs de ses collègues, dit Mathôn de la Yarenne, moins atroces que lui , ne se prêtant pas toujours aux incarcérations qu'il propoposait, il profita de Theure du dîner de chacun d'eux pour faire mettre les scellés sur leur bureau. Il représenta au Conseil général qu'ils n'étaient pas à la hauteur de la Révolution, et se fit autoriser à s'en adjoindre d'autres *. »

Roch Marcandier raconte, à peu près dans les mêmes termes, la formation du Comité de surveillance qui devait opérer les massacres :

c( Le 30 août, dit-il, à l'insu des commissaires, il se retire auprès du Conseil général ; c'était un instant

t Mathon de la Varenne, Hisioire ^ariicMMère des événemenkj etc.. p. 294.

Il n'est pas inutile de faire observer que Marat et DeforgueSy oubliés dans la rédaction primitive de cette pièce , ont été portés en marge par un renvoi paraphé, placé après le mot concitoyens; et que, par suite de cette addition , le mot six a été placé en surcharge dans Finterligne.

Yoilà quels étaient les membres de ce comité, dit de Surveillance et d'Exécution, auquel Cailly fut adjoint, ainsi que cela résulte de documents officiels, que nous aurons à mentionner. Ils s'établirent, comme nous Tavons dit , dans la salle basse de la mairie, qui servait, il y a deux ans, aux passeports.

a Ce fut dans cette caverne, dit Roch Marcandier, que furent préparés les massacres de septembre , ce fut dans cet abominable repaire que fut prononcé l'arrêt de mort de huit mille Français, détenus; la plupart, sans aucun motif légitime, sans dénonciation, sans aucune trace de délit, uniquement par l'arbitraire des voleurs du Comité de surveillance ^ »

Ce comité, qualifié à^ Exécution, non-seulement dans le public, mais dans le langage officiel de la Commune , va donc se charger d'accomplir la

• koch MarcAndier, HviU'ire det hommes th proie^ p. 17.

— lit —

tâche sanglante. Il avait la pensée intime du ministre de la justice, Danton ; du procureur de la Commune, Manuel; du maire, Petion, et de tous ceux qui projetaient d'asseoir leur future domination sur Fextermination de leurs adversaires.

Cette pensée était claire et précise pour tous les membres du comité. Elle résultait, indépendamment des engagements intimes, des actes officiels de la Commune.

Dans la séance du 47 août, on avait arrêté qu'il serait « procédé à la nomination de nouveaux magistrats, qui s'occuperaient sur-le-champ de satisfaire la vengeance du peuple. »

Dans la séance du 29 août, « M. Danton, ministre de la justice, avait été entendu sur les moyens de vigueur à prendre dans les circonstances actuelles ; » et Ton avait dressé une liste de citoyens nécessiteux, auxquels on alloua une paye.

En outre, et sur la proposition de Manuel, tous les citoyens reçurent ordre, après midi, de rentrer chez eux, d'éclairer leurs maisons pendant la nuit, et d'y attendre l'effet d'une visite domiciliaire.

Cinq commissaires, MM. Chaumette, Huguenin, Félix Sigaud, Tunhou et Sérisand, procédèrent, toute la nuit et les jours suivants, aux arrestations; et, le 1*' septembre au matin, les prisons étaient pleines

Les victimes étaient parquées ; la boucherie pouvait commencer.

Le projet d'immolation était à peine un mystère; car ce fut ce jour-là que les personnes influentes firent sortir leurs amis.

Le bon Prudhomme, libraire et journaliste, que nous allons trouver tout à l'heure au milieu des massacres de TAbbaye, se rendit, tout inquiet, chez Danton, le S septembre au matin, dans ce même hôtel de la place Vendôme, où est encore le ministère de la justice. En ce moment, Camille Desmouiinsy secrétaire général, et ancien ami du ministre, entrait :

«c Tiens, lui dit Danton, Prudhomme vient me de- « mander ce que l'on va faire ? — Tu ne lui as donc « pas dit , reprit Camille Desmoulins , qu'on ne a confondra pas les innocents avec les coupables? » — Et comme Prudhomme demandait que les députés et les autorités se répandissent par la ville, pour haranguer et calmer le peuple : a Non , non , <K répondit Camille, cela serait dangereux, car le a peuple, dans son premier courroux , pourrait faire a des victimes dans la personne de ses plus chers <c amis '. »

Le Comité ai exécution était donc sûr par avance de l'appui de la Commune et de celui du ministre de la justice. Aussi, après la première journée de sang

« I>ru<rhoinmP. Jïi'^t. <h^ Rérohit. tir Pari.:, t. III, p. î.Vï-^.UÎ.

versé, eut-il la hardiesse d'adresser à toutes les municipalités de France, non-seulement l'apologie des massacres, mais l'invitation de les imiter partout.

Voici la fin de cette pièce, qui fut adressée à toutes les municipalités, le 3 septembre, sous le couvert et avec le contre-seingMu ministère de la justice :

<( La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans ses prisons, a été mise à mort par le peuple ; actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir, par la terreur, les légions de traîtres cachés dans ses murs , au moment où il allait marcher à l'ennemi ; et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de Tablme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public : et tous les Français s'écrieront, comme les Parisiens : Nous marchons à l'ennemi ; mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfants et nos femmes M »

Cette pièce était ainsi signée : P. J. Duplain, Panis, Sergent, Lenfant, Jourdeuil, Marat, VAmi du j^euple^ Deforgdes, Leclerc, Duffort, Cally, constitués à la Commune^ et séant à la mairie '.

1 Voir le Moniteur du 27 septembre 1792, Séance de la Convention du 25, où la pièce tout entière fut lue par Vergniaud.

s M. Barthélémy Maurice , Hist. polit, et anecdotique des pri- 8^^ de la Seine, p. 248, écrit à tort quatre de ces noms: Df Forgas, Lk CLRRr, Cklly, l'Enfant, du Fostre.

r. II. ^

Lorsque eut éclaté de toutes parts l'horreur naturelle que devaient inspirer les massacres, tous ceux qui les avaient résolus, acceptés, dirigés bu payés en déclinèrent hautement la responsabilité. Soit cynisme, soit oblitération du sens moral, Marat' était encore celui qui, en niant sa participation directe, niait avec le moins d'éclat. Ses complices profitèrent de cette nuance d'acquiescement ; et peu à peu s'établit la tradition qui fait peser principalement sur VAmi du peuple la honte des crimes de septembre.

Panis mit le sceau à cette tradition , vers la fin de 1814. La Gazette de France à\i 13 octobre venait de réveiller contre lui ces sanglants souvenirs. Il se hftta de publier une brochure, dans laquelle il disait que Maral était seul l'auteur de la circulaire du 3 septembre ; qu'il l'avait rédigée et signée pour tôu^ ses collègues ; et que lorsque ceux-ci hasardèrent quelques représehtations, il leur i*épondit tranquillement : ((Oui, j'ai signé pour vous tous; et s'il

y a un j,.. f qui ne soit pas content, je le fais

lanterner ce soir *. »

Malheureusement pour la mémoire de Panis ', cette tradition choque & la fois le bon sens et les té* moignages officiels de l'histoire.

^ Barth('>lemy Maurice, Hist. polit, et anecâotique des prisons de la Seine, p. 355, où il cite la brochure de Panis, dont il dosait la communication à M. de Saint-Albin.

• Il est mort en 1827, avoc uno pension de M, le dur d'Orléans.

Au commencement .de septembre 1792, Marat était universellement méprisé dans le monde politique, mais il n'était pas encore redouté. Il lui fallut près d'un an, après son entrée à la Convention, pour établir sa prépondérance politique, dont le premier et redoutable témoignage éclata le 31 mai 1T93.

Dans la célèbre séance de la Cohventiôn du 25 septembre 1792, où les Girondins rompirent ouvertement avec Robespierre, avec Danton, et avec la Commune insurrectionnelle du 10 août, Marat d)émanda la parole, a De violents murmures, dit lé Moniteur, les cris A bas de la tribune l pronoiicés avec toute la chaleur de Tindignalion, s'élèvent de toutes parts, n Ayant enfin obtenu le silence, Mahtt débuta ainsi : « J'ai dans cette Assemblée im grand nombre d'ennemis personnels.}) — Tous, tousl s'écrie l^Assemblée entière^ en se levaht avec indîgnatioh *. » Et, aptes que Vergniaud eût dtonné lecture de la circulaire du 3 septembre , un xiécret d'accusation fut demandé contre Marat.

Ainsi, au mois de septembre 1792, Marat ne faisait encore trembler personne ; et Panis lui-même va nous en fournir la preuve, en répondant vingtdeux ans par avancé à sa brOcfaUré de 1814.

Le 18 septembre, le Comité de surveillance et d'exécution , mandé devant le Conseil général de la

* Moniteur du 27 «eptombre 1792.

Commune, pour y répondre & plus d'un genre d'inculpation élevé contre lui , s'expliqua par l'organe de Panis. Voici le texte du procès- verbal, copié sur les registres originaux conservés aux Archives de l'Hôtel de ville :

<K Le Comité de surveillance développe, par rorgane de M. Panis, les raisons de sa conduite depuis le 10 août. Il annonce qu'il est prêt à mettre au jour toutes ses opérations ; que la seule considération du bien public le retient. L'orateur, en rendant compte de sa conduite, se fait connaître pour excellent citoyen, toujours animé et dirigé par le plus pur civisme.

« M. le maire (Petion) prend la parole ; il fejeiie sur r impérieuse nécessité ce que le Comité de surveillance paraît avoir fait dC illégal ; mais il ne peut l'excuser d'avoir pris pour un de ses collaborateurs Marat. Cet homme, dit-il, est ou un fou atrabilaire, ou le plus grand ennemi de la liberté [vifs applaudissements). Il continue son discours en démontrant combiea il est nécessaire de rétablir enfin le cours de la justice. »

Que fait Panis, en présence de cette accusation dirigée contre Marat, en plein Conseil général de la Commune, et vivement applaudie par l'assemblée? Le charge-t-il de l'odieux et de la responsabilité des massacres? au contraire. Revenons au texte du procès-verbal :

« M. Panis reprend la parole pour justifier Marat. Cest un homme extraordinaire, dit-il, et hors de la règle commune. Il ne dort point, sans cesse occupé de la chose publique ; son expérience, ses connaissances très-étendues lui ont fait prédire tout ce qui est arrivé ; avec une âme brûlante, une imagination vive et toujours tendue vers le même but, est-il étonnant qu'il dise des choses extraordinaires ? Mais il serait le premier à couvrir de son corps le plus criminel des aristocrates. Il a provoqué les vengeances les plus terribles, mais c'était pour effrayer les scélérats, pour qu'une crainte salutaire les détournât de leurs affreux projets.

<i Au reste, a-t-il ajouté, jamais Marat, dans le sein du comité, rCa eu d influence 'particulière; j armais son avis n'a prévalu sur celui (T aucun autre patriote, »

Certes, le blâme de Petion sur le choix de Marat, bl&me vivement applaudi par le Conseil général de la Commune, fournissait à Panis une occasion naturelle et légitime de signaler et de regretter la pression exercée par VA mi du peuple, si elle avait été réelle. Bien loin de là, Panis déclare que Marat n'a jamais eu, dans le Comité d^ exécution^ une influence particulière.

Chacun des membres du comité doit donc conserver sa part de responsabilité dans les actes qu'il accomplit, Panis plus que les autres, puisque c'est

lui qui avait composé le comité ; et cette responsabilité doit comprendre, avec le massacre accompli dans les prisons, l'odieux pillage qui en fut la suite.

Après avoir vainement demandé au Comité de surveillance de rendre ses comptes, le 23 janvier par lui-même, le 10 février par Torgane de la Convention, le Conseil général de la Commune, ayant délibéré sur le rapport de ses commissaires, signala les membres du comité, notamment Sergent et Panis, au procureur de la Commune, et demanda qu'ils fussent poursuivis pour bris de scellés, violations, dilapidations de dépôts, fausses déclarations et autres infidélités *.

Les malheureux prisonniers étaient, comme on voit, en des mains redoutables ; et Ton a pu également donner aux membres du Comité d'exécution le nom d^ hommes de sang et à^ hommes de proie.

PRÉLUDE PBS MASSACRES.

Lei massacres de septembre commencèrent vers deux heures et demie, au signal du canon d'alarme, placé sur le Pont-Neuf; les premières victimes furent

1 Uoniieur des 96 janvier, 12 ftWrier, 32 février et 19 mai 1793.

des prisonniers transférés de la mairie à la Force, à la Concieyge^'ie et à l'Abbaye.

Les prisonniers, transférés de la mairie à la Force, étaient des prêtres. Tout ce qu'on en sait se trouve consigné dans ces lignes de Marat :

« Je me trouvais au Comité de surveillance, lorsqu'on y annonça que le peuple venait d'arracher des

mains de la garde, et de mettre à mort plusieurs prêtres réfractaires * , prévenus de machinations , envoyés à la Force par le comité, et que le peuple menaçait de se porter auj^ prisons*, v

On ignore quels étaient les prisonniers conduits à la Conciergerie et qui furent massacrés avant d'y arriver. Ils n'ont laissé de trace que ces lignes du procès^ verbal de la Commune de Paris :

<c Un officier de la garde nationale $tpporte la i^ouvelle que plusieurs prisonniers, que l'on conduisait à la Conciergerie, ont été tués, et que la foule commençait à pénétrer dans les prisons ^. »

1 Ce mot réfractaire, que le peuple ne comprenait pas, avait été inventé à dessein pour égarer l'opinion publique. Si l'on avait dit : Prêtres pàhUi à lewr »ermejii et à leur foi, ou prêtres préférant la mûère, VeœUet la mort à Vapostasief on aurait compris et respecté; mais lé mot réfractaire semblait contenir une injure et indiquer un crime ; et c'était juste ce qu'il fallait pour exciter le mépris et la haine de la multitude.

On ferait une bieù longue histoire rien qu'avec les, crimes que les ambitieux de tous les temps ont fait commettre au peuple avec des mots obscurs !

• Marat, Journal de la République française, n. 12.

• Procès-verbaux de la Commune de Paris, St?ance du 2 septembre au soir.

Les prisonniers transférés à T Abbaye étaient, pour la plupart y des prêtres détenus provisoirement à la niairie et arrêtés depuis le 10 août. Parmi eux se trouvait Tabbé Sicard , sous-instituteur des Sourds- Muets, échappé par miracle à la mort, et qui a rédigé un récit détaillé , exact et précieux, des faits dont il fut le témoin oculaire.

«On nous apporta à dîner, dit-il; il était deux heures ; on entendit le canon d'alarme. . . Un de nous, inquiet, agité, se porte vers la fenêtre, il distingue plusieurs soldats dans la cour de la mairie. Il leur demande la cause de ce canon d'alarme. C'est, lui dit-on, la prise de Verdun par les Prussiens. C'était une fausseté. Tout le monde sait aujourd'hui que le canon d'alarme devait, dans ce jour de sang, être le signal du massacre. Tous les assassins avaient ordre de commencer les égorgements au troisième coup.

(( A l'instant même, des soldats avignonais et marseillais se précipitent en foule dans notre prison. Us renversent les tables, nous saisissent et nous jettent dehors sans nous donner le temps de prendre nos effets. Réunis dans la cour, ils nous annoncent qu'on va nous conduire à l'Abbaye, où nos camarades avaient été transférés la veillé. On fait venir six voitures; nous étions vingt-quatre prisonniers ^ »

1 Deux autres témoins oculaires, Méiiée, qui suivit les voitures à l'Abbayp, et Jourdan, président de la section des Quatre-

Un historien démocrate l'ait, sur ce départ des vingt-quatre prisonniers y les justes réflexions que voici :

(( Au moment où le canon se fait entendre , des liommes armés pénètrent dans la prison de la mairie, et disent aux prisonniers qu'il faut aller à P Abbaye. Cette invasion se fit, non par une masse de peuple, mais par des soldats, des Fédérés de Marseille et d'Avignon ; ce qui semble indiquer que la chose ne fut point fortuite, mais autorisée ; que le comité, par une autorisation , au moins verbale, livra les prisonniers à la mort*.»

Ces quatre voitures, sorties de la mairie par la rue de Jérusalem, suivirent le quai jusqu'au Pont-Neuf, et s'engagèrent dans la rue Dauphine, pour gagner l'Abbaye par la rue de Bucy. Des flots de populace, armée de piques et de sabres, assaillirent ces voitures, grandes et ouvertes, à la mode du temps, et, dès l'extrémité du Pont-Neuf, attaquèrent les prisonniers.

Nations, qui les y vit arriver, disent qu'il n'y en avait que quatre.

Cette opinion est la vraie. Ces quatre voitures, qui étaient des fiacres, portant les n**' 8, 5, 7 et 33, une fois parvenues à l'Abbaje, j furent retenues et servirent au transport des cadavres, ainsi que le constatent les pièces 61 et 62 du Dossier des Massacres, qui sont des bons délivrés aux cochers pour indemnité des dégÂts commis dans ces voitures.

Du reste, l'abbé Sicard dit seulement qu'on fit venir six voitures; et, comme il monta dans la première , il put ignorer le nombre de celles qui suivaient la sienne.

1 Micbelet, Histoire de la Révolution françaiscy t. IV, p. 139.

Des écrivains de notre temps, mal conseillés par leur passion , ont f^it de grands efforts pour établir que ces prêtres, enfermés dans des voitures, escortée) et gardés par des soldats, avaient attaqué cette foule furieuse, et ils ont invoqué le témoignage de Méhée de la Touche, écrivain royaliste, à ce qu'ils prétendent '.

D'abord, Tidée d'une agression contre une foule armée, partie du fond d'une voiture remplie de prêtres pirisonniers, mérite peu en elle-même qu'on s'y aripête. Ensuite, il n'y a qu'une distro^ction étrange qui puisse prendre et donner Méhée de la Touche pour un écrivain royaliste, en 1792. A cette époque, Méhée était secrétaire greffier adjoint de la Commune; il eut, en cette qualité, une part directe aux massacres de l' Abbaye, et son nom se trouve au bas des pièces les plus importantes qui les ordonnèrent ou qui les payèrent.

D'ailleurs, le récit de Méhée, sur lequel on s'appuie pour établir que les prêtres attaquèreiit la foule, ne prend les voitures que dans la rue Dauphine, et supprime par conséquent tout ce qui s'était passé depuis la mairie *. Voici ses paroles :

1 Barthélémy Maurice, Histoire politique et anecdoUque det pnsons delà Seine, p. 9()8.

* MM. Bûchez et Houx disent : « En ce moment, des voiture», escortées par des Fédérés, transféraient des prisonniers de VH^tel de ville à l'Ahhaye. » {Histoire parlementaire . t. XVII, p. 410. Ce passage prouve que les auteurs ont confondu la mairie et VHât^ de ville.

« Tallais à mon poste, sur les deux heures et demie, je passais rue Dauphine, j'eutends tout i coup des huées. Je regarde, j'aperçois qqatre fiacres i la suite les uns des autres, escortés par des Fédérés des départements , des Fédérés marseillais et bretons.

a Ces fiacres renfermaient chacun quatre individus *. C'étaient des gebs arrêtés dans les visites domiciliaires précédentes. Ils venaient d'être interrogés à la mairie par Billaud- Yarennes, substitut du procureur de la Commune, qui les envoyait à l'Abbaye, pour y être provisoirement déposés'. On s'ameute, les cris redoublent. Un des prisonniers, sans doute aliéné, échauffé par ces murmures, passe son bras à travers la portière et donne un coup de canne sur la tête d'un des Fédérés qui accompagnaient. Celui-ci tire son sabre, monte sur le marchepied de la voiture et le plonge à trois reprise^ dans le cœur de la victime. J'ai vu jaillir le sang à gros bouillons.

« // faut les tuer tous, ce sont des scélérats, des aristocrates, s'écrient les assistants ; tous les Fédérés mettent le sabre à la main et égorgeqt à l'instant les trois compagnons de celui qui venait d'être immolé. J'aperçus dans ce moment un jeune homme, vêtu

1 lU en renfermaient en tout ringt-quàtre, ainsi que l'a dit l'abbé Sicard, et ainsi qu'il résulte du compte des morts.

*Nou8 rapporterons un peu plus loin une pièce signée Méhée qui prouve que ces prisonniers étaient envoyés à l'Abbaye, non pour y être dépotés provisoirement, mais pour y être égorgés.

d'une robe de chambre blanche , s'avancer hors de la même voiture ; sa physionomie intéressante, mais pâle et éteinte, annonçait qu'il était très-malade. Il avait rassemblé ses forces chancelantes, et, déjà atteint d'une blessure, il criait encore grâce! grâce! pardon! mais vain effort , un coup mortel le réunit au sort des autres.

« Cette voiture, qui était la dernière, ne conduisait plus que des cadavres : elle n'avait pourtant pas été arrêtée pendant le carnage, qui avait duré l'espace de deux minutes. La foule crescit eundo. Les hurlements redoublent, on arrive à l'Abbaye. Les cadavres des morts sont jetés dans la cour ; les douze prisonniers vivants descendent pour entrer au comité civil. Deux sont immolés en mettant pied à terre ; dix parviennent à être introduits ^ »

D'un côté, ce récit de Méhée montre bien que les prisonniers transférés à l'Abbaye furent égorgés, non pas par la populace, mais par les Fédérés, c'est-à-dire par les soldats même qui étaient chargés de les garder. En outre, il ne dit pas d'où partit la première et véritable agression; c'est ce que fait l'abbé Sicard, qui raconte en ces termes le départ des voitures de la rue de Jérusalem :

« On donne le signal du départ en recommandant

* La vt'rité ioui entière sur les vrais aclettrs de la journée du i sepiemhre lldit par Felhénu'^si, p 5^2, 23, 24.—FfI/imMi est I*»na- ^ramme de Méhée fils.

à tous les cochers d^aller très-lentement sous peine d*éire massacrés sur leurs sièges, et en nous adressant mille injures. Les soldats qui devaient nous accompagner nous annoncent que nous n'arriverons pas jusqu'à l'Abbaye, que le peuple, à qui ils vont nous livrer, se fera enfin justice de ses ennemis, et nous égorgera dans la route. Ces mots terribles étaient accompagnés de tous les accents de la rage, et de coups de sabre, de coups de pique, que ces scélérats assénaient sur chacun de nous.

c( Les voitures marchent; bientôt le peuple se rassemble et nous suit en nous insultant. « Oui, disent « les soldats, ce sont vos ennemis, les complices de a ceux qui ont livré Verdun, ceux qui n'attendaient a que votre départ pour égorger vos enfants et vos « femmes. Voilà nos sabres et nos piques ; donnez la « mort à ces monstres. »

a Qu'on imagine combien le canon d'alarme, la nouvelle de la prise de Verdun et ces discours provocateurs durent exciter le caractère naturellement irascible d'une populace égarée , à laquelle on nous dénonçait comme ses plus cruels ennemis. Cette multitude effrénée .grossissait de la manière la plus effrayante, à mesure que nous avancions vers l'Abbaye, par le Pont-Neuf, la rue Dauphine et le carrefour Bucy.

« Nous voulûmes fermer les portières de la voiture ; on nous força de les laisser ouvertes, pour avoir

le plaisir de nous outrager. tJn de meis camarades reçut un coup de sabre sur Tépaule, un autre fut blesséàlajoue, un autre au-dessus du nez.

<c Toccupais une des places dans le fond. Mes compagnons recevaient les coups qu^on dirigeait contre moi. Qu^on se peigne, s'il se peut, la situation de moh àme pendant ce pénible voyage !. . . le sang de mes camarades commençait à couler sous mes yeux, sans défense, au milieu d'une populace excitée par ceux-là mêmes qui semblaient préposés à notre garde... Enfin, nous arrivons à l'Abbaye : les égorgeui^s nous y attendaient *. »

Tels furent les préludés des massacres des prisons, dont tious allons faire le récit, en commençant par l'Abbaye, où fut versé le premier sang innocent *.

< Relation de M. Vabhé Sicard, p. JOl, 103.

* C'est à tort et sans fondement que les auteurs de VHistoirt paHementaiire (t. XVII, p. 411) font comméhcer les massacres aux Carmes.

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