AU NOM DU PEUPLE
« Mes camarades,
« Il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de l'Abbaye, sans distinction, à l'exception de Tabbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr.
(( A THôtel de ville, le 2 septembre.
a Signé : Panis, Sergent, administrateurs; Méhée, secrétaire greffier ^ i»
Cette dépèche suggéra immédiatement l'idée de former un tribunal, pour donner au^massacre des prisonniers une sorte d'apparence judiciaire, du moins aux yeux de la multitude. Voici en quels termes la formation de ce tribunal est racontée par Méhée, l'un des signataires de la dépèche :
1 Cette pièce fut publiée en 1796, dans les Nouvelles poUtique$t n. 199, sous le titre de Documents pour servir à l'histoire des Massacres des 2 0t 3 septembre. Elle est aussi donnée par Mathon de la Varenne, Histoire particulière des événements, etc., p. 329.
Ou reste , aucun historien de la Kévolution ne l'a révoquée en doute, et son incontestable authenticité est admise par MM. Marrast et Oupont, les Fastes de la Révolution» t. I*^ (>. 369.
a Doiize escrocs, présidés par Maillard , avec qui ils avaient probablement combiné ce projet d'avance, se trouvent, comme par hasard, parmi le peuple ; et là, bien connus les uns des autres, ils se réunissent au nom du peuple souverain, soit de leur audace privée, soit quHls eussent reçu mission secrète é^une autorité supérieure^; ils s'emparent des registres d'écrous, ils les feuillettent et les parcourent. Les porte-clefs tremblent ; la femme du geôlier, le geôlier s'évanouissent : la prison est environnée d'hommes furieux; l'on crie, les clameurs augmentent ; la porte est assaillie ; elle va être forcée, lorsque un des commissaires se présente au grillage extérieur et demande qu'on l'écoute. Ses signes, ses gestes obtiennent un moment de silence ; les portes s'ouvrent ; il s'avance, le livre des écifous à la main ; il se fait apporter un tabouret, monte dessus pour mieux se fairç entendre :
« Mes camarades, mes amis, s'écrie-t-il, vous êtes « de bons patriotes, votre ressentiment est juste, et « vos plaintes sont fondées ; guerre ouverte aux ence nemis du bien public, ni trêve, ni ménagements; ce c'est un combat à mort; je sens, comme vous, « qu'il faut qu'ils périssent ; mais, si vous êtes de (k bons citoyens, vous devez aimer la justice • Il n'est •
1 II faut savoir , pour comprendre ce passage, que Méhée l'écrivait après le 9 thermidor, à une époque où il s'efforçait d'oublier lui-même les mesures auxquelles il avait concouru , et les pièces qu'il avait si^nf^'Cf*.
(K pas UD de vous qui ne frémisse de Tidée affreuse <x de tremper ses mains dans le sang de l'innocence . »
« Oui, oui, répondit le peuple. »
ce Eh bien ! je vons le demande, quand vous voulez, (c sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter, « comme des tigres en fureur , sur des hommes « qui sont vos frères, ne vous exposez-vous pas « au regret tardif et désespérant d'avoir frappé Fin- « nocent au lieu du coupable ? n
« Ici l'orateur est interrompu par un des assistants qui, armé d'un sabre ensanglanté, les yeux étincelants de rage, fend la presse et le réfute en ces termes :
c( Dites donc, monsieur le citoyen, parlez donc , <x est-ce que vous voulez aussi nous endormir? Si les c( sacrés gueux de Prussiens et d'Autrichiens étaient a à Paris , chercheraient- ils aussi les coupables ? ne « frapperaient-ils pas à tort ou à travers, comme les « Suisses du 10 août? Eh bien ! moi, je ne suis pas i( orateur; je n'endors personne, et je vous dis que « je suis père de famille , que j'ai une femme et cinq tt enfants que je veux bien laisser ici à la garde de a ma section, pour aller combattre l'ennemi ; mais je a n'entends pas que , pendant ce temps-là, les scéléc< rats qui sont dans cette prison, à qui d'autres scéa lérats viendront ouvrir les portes , aillent égorger a ma femme et mes enfants. J'ai trois garçons, qui « seront un jour, je l'espère, plus utiles à la patrie « que les coquins que vous voulez conserver. Au
« regte, il n'y a qu'à l«s faire sortir, nous leur donne- (L rons des armes, et nous 1^ combattrons à nombre a égal. Mourir ici, mourir aux frontières, je n'en a serai pas moins tué par des scélérats, et je leur a vendrai chèrement ma vie ; et soit par .nioi , soit a par d'autres, la prison sera purgée de ces sacrés a gueux-là*. »
Certes, il y avait une certaine* logique dans la fureur de cet assassin. Les assemblées de section avaient assuré que les prisonniers voulaient profiter du départ des volontaires pour sortir de leui« ca<^ chots, et pour égorger les familles des patriotes. Si cette accusation était vraie , c'était endormir le peuple que de l'empêcher de prévenir des meurtriers, même par un meurtre, œ qui, dans une pareille extrémité, eût été légitime et excusable. C'étaient donc les directeurs des massacres qui étaient encore les plus odieux et les plus lâches, puisqu'ils n'osaient pas revenir sur un premier mensonge pour sauver au moins quelques innocents.
Quant à l'idée d'un combat singulier, dans la rue, entre ces égorgeurs et des vieillards et des prêtres, elle réunissait l'exaltation du délire à celle du crime, quoique un écrivain l'ait citée pour établir la loyauté des tueurs *.
i La vérité tout entière sur Us vrais acteurs de la jowmés du 3 se]^teftkhrê 1792, par Felhémési, p. 39, 30. > — < Qu'en dites-vous? était-ce bien , à proprement parler, un
La logique brutale de cet orateur armé d'un sabre déjà ensanglanté emporta comme un fétu les distinctions du commissaire de la Commune ; et toute la bande des assassins applaudit à son discours.
« Il a raison, répète un cri général ; point de « gr&ce ; il faut entrer, d — On se pousse, on s^avance •
c< Un moment, citoyens, vous allez être satisfaits , a dit le premier brateur; voici le livre des écrous; a il servira à donner des renseignements ; l'on a pourra ainsi punir les scélérats, sans cesser d'être « justes . Le président lira l'écrou en présence de a chaque prisonnier, il recueillera ensuite les voix, c< et prononcera, n
a A chaque phrase, on entendait de toutes parts : Oui, oui I fort bien I il a raison I bravo, bravo I
« A la fin du discours, plusieurs voix d'hommes apostés crièrent : Monsieur Maillard ! le citoyen Maillard, président! C'est un brave homme! le citoyen Maillard, président !
« Celui-ci, aux aguets de cette nomination, jaloux d'un pareil ministère, entre aussitôt en fonctions , et dit qu'il va travailler en bon citoyen. La commission s'organise; les compagnons de Maillard l'environnent; ils conviennent entre eux d'une formule d'interrogatoire très-brève, /]ui. ne devait consister
assassin, cet homme qui voulait qu'on donnât des armes aux détenus et qu'on los combattît à forces ('galp'<?> (Barlhi'lemy Maurice , Histoire politique et anecdotique des prisoiix de la Seine, p. 960.^
que dans l'identité des noms et prénoms. Us arrêtent que, pour éviter toute scène violente dans Tintérieur de la prison, on ne prononcera point la mort en présence des condamnés, qu'on dira seulement : A la Force ^ ! »
Tous ces détails donnés par Méhée sont si précis, si clairs, si complets, et, on le verra, si exacts, qu'il nous parait difficile de voir un autre que lui dans ce commissaire de la Commune, tenant aux égorgeurs les discours que nous venons de rapporter. C'est sans aucun fondement, et par une confusion de circonstances très-diverses, qu'un écrivain a désigné Manuel*. Il n'y a qu'un autre commissaire de la Commune qui ait pu voir toutes ces cfaoses aussi exactement que Méhée ; c'est Chaney, secrétaire du Comité d'exécution , qui ne quitta presque point l'Abbaye, pendant toute la durée des massacres, et sur lequel le concierge Délava cquerie s'exprimait ainsi, dans
un procès- verbal dressé, le 2S mars 17fl8, par
le citoyen Thomas, secrétaire greifier de la section des Quatre-Naliôns :
« Les seuls commissaires qui puissent donner des renseignements sur cette affaire (les effets ayant appartenu à M. de Curny), comme ayant apposé et levé les scellés, ou dressé les procès- verbaux, sont
< La vérité tout entière sur les vrais acteurs de Ja journée du 2 septembre 1792, par Felhéixiési , p. 30, 31.
* Barthélémy Maurice, Histoire politique et anecdotique des prisons de la Seine, p. 27i .
le citoyen Lenfant, admipistritteur du Conseil de surveillance y et Duffort , aussi administrateur , et notamment le sieur Chaney, employé au Comité de surveillance y et qui na pas quitté la prison de r Abbaye depuis le commencement des événements jusqu'à lafinKy>
Le récit de Méhée, quant à rétablissement du tribunal de Maillard, est d*ailleurs confirmé par des documents authentiques.
Le concierge Delavacquerie le conftrme en ces termes, dans une longue déclaration relative aux effets des prisonniers : <( Le 2 septembre dernier, vers les quatre heures du soir, le peuple s'étant porté à la prison, a sommé ledit concierge de lui remettre tous les registres d'écrou des prisonniers qui y étaient détenus, ce qu'il a fait comme contraint... le citoyen Maillard faisant les fonctions de juge du peuple, avec plusieurs de ses commissaires adjoints^. »
Le guichetier Bertrand déclare a que , dans la journée du 2 septembre et suivantes, il a été témoin que Ton faisait venir les prisonniers devant un tribunal qui se tenait au greffe ', et où présidait un particulier nommé Maillard ; que l'on faisait vider les poches des prisonniers que Ton faisait disparaître,
i Registre des comptes de la Commune du 10 août, toI. 39, carton O. 13. G. p. 2-29, ^230. (Archives de l'Hôtel de ville de Paru.)
»/fciJ., p. 200-201.
3 Et non : à VAvant-Oreffe, comme le dit Vllistuire politique et anecdoiique des prisons de la Seine . p. 272.
et ensuite, oaJes envoyait à la Forp e, p'est-î\-dire à la piort ^ . »
Quoique Cellier ait dit quHl lui paraissait ^i^x\ probable qu^Qi^ f ec^ierclfàt js^xqaiç les ppm^ de; tueurs de septembre, « parce qu'on u'écrit pas l'hiç^if e des loups^ » lious avoqs essayé de retrouver leç noms de ces douze escrocs qui fof niaient, suivant Méhée , le tribunal de Maillard. Nos efforts n'qnt pu être couronnés d'un plein succès ; nous n'en ^yons retrouvé que six. Néanmoins, nous ne plajgqqqs pas notre peine, puisque nous ayons pu signajer les nonis de ces six misérables au juste mépris de la postérité.
Ces jugps de Maillard se nommaient : Qer^ier, Qouyier, Palongeyille, Grapin, Bprnaudin et Rativea]i.
Bernier é^ait un aubergiste, (^emeurs^nt ri)e flu Four-Saint-Germain, n° 156*.
Bouvier éts^jt un compagnon chapelier, demei|fant rue Sajpte-Mai^guerite, maison du sieur Dam^i^^ '•
Palongeville demeurait e^icloç de TAbbayfi, cpv^r des Moines. Non-seulement il fut juge dans Taffaire des prisonniers, mais il fpt partie fort agissant^ ; car il reçut trente-deu^ livres pour sa peiqe, ainçi que le constate VÉtat des frais des massacres/.
^ Registre des comptes de la Commune do 10 août, vol. 39, carton O. 13. O , p. 215. [Archives de l'Hâtel de ville de Paris.)
* Extrait général des déclarations faites à la Commission des journées des 2 «< 3 septembre^ cote 58. {Archives de laPréfecture de police.)
* Ibid., cote 56.
* Dossier des massacres été septembre. — Pièce cot«^e n* 53. (Archives de la Préfecture de police.'
Grapîn, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme de cœur, nommé Bachelard, à TAbbaye, pendant les massacres, pour réclamer deux prisonniers, au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye, Grapin s'installa auprès de Maillard, et jugea avec lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat délivré à Grapin par Maillard, et portant que Grapin Tavait aidé, pendant soixante-trois heures, à faire justice au nom du peuple \
Rativeau était un fruitier, rue Mazarine *.
Bernaudin était un horloger, demeurant rue Ghildebert.
Le tribunal du peuple, comme les journaux du 3 décembre l'appelèrent, ne tarda pas à fonctionner. Le registre d'écrous fut placé sur la table et appuyé sur des bouteilles; et les horribles et immondes souillures de sang et de vin qui le couvrent encore caractérisent, mieux que nous ne saurions le faire, les mœurs et les fonctions de cette magistrature de bouge.
On montre , aux Archives de la Préfecture de police, dans la belle et curieuse collection des registres d'écrous, ce registre de l'Abbaye, placé deux jours et deux nuits devant Maillard. Il est difficile de le
* MatboD de \ai\ àrenne, Histoire partiaiUère aenétcnemenlt, etc., p. 851.
* Extrait général des déclarations faites à la Commission des journées des 2 <• f 3 septembre 179/ , cote 50. {ArcJûves de la Préfecture de police.^
voir, de l'ouvrir et de le parcourir sans frémir, tant il a conservé la trace indélébile des crimes auxquels il servit, et tant l'imagination dégage involontairement de ses feuillets graisseux une odeur de charnier. C'est un registre d'environ quinze pouces de haut et neuf pouces de large, recouvert en parchemin. On voit du sang sur ses faces extérieures, on en voit sur ses pages : de larges diaprures de vin, aux couleurs plus p&les, se mêlent à ce sang. Le long des listes d'écrou, du haut en bas, se remarquent des taches rondes, moirées, comme faites avec le bout du doigt. Un tueur de l'Abbaye, venu, il n'y a pas fort longtemps, à la Préfecture de police, pour réclamer un renseignement remontant à l'époque des massacres, vit l'archiviste, M. Labat, poser silencieusement un registre devant lui ; cet homme frissonna et dit : c< Je reconnais ce registre ; c'est celui que M. Maillard avait devant lui. »
Interrogé sur ces taches rondes, qui offrent une sorte de symétrie, cet homme répondit : « C'est bien simple. Quand on avait expédié un prisonnier, on s'approchait souvent du registre, pour lire les noms des autres. Chacun désignait du doigt le nom de celui qu'il connaissait, en disant : « Et celui-là ? » Ces taches sont les traces des doigts sanglants, ap- 4puyés sur le papier ^ »
• Nou8 devons ces détails à l'ubligeancc de M. Laliat.
A mesure qu'un prisonnier passait devant ces cannibales, quelqu'un, et le plus Souvent Maillard, écrivait en marge, à côté de son nom , cette courte mention : 3for// Quelquefois, on mettait : Mort par le jugement du peuple ! Quelquefois, on écrivait le sort du prisonnier avant qu'il ne fût décidé, comme on le voit à côté du nom de Pierre-Thomas Gibault. On avait écrit : Le sieur Thomas Gibault a été jugé par le peuple et mis en liberté.... Mais on s'est repris, et l'on a fini la phrase en écrivant.... 3f or/ surle-champ.
a Le tribunal était à peine assis , lorsqu'une voix cria : « tl y a des Suisses dans la prison ; tae perdez « pas de temps à les interroger; ilâ sont tous cbupa- « bles; il ne doit pas en échapper un seul. » — Et la foule de crier : « C'est juste, c'est juste! commençons « par eux. » Le tribunal prononce unanimement : A la Force!
« Maillard, président, va leur annoncer leur sort; il se présente à eux : a Vous avez, leur dit-il, assas- « sine le peuple, au 10 août; il demande vengeance, <c il faut aller à la Force ! » Les malheureux tombent à ses genoux, et s'écrient : Grâce ! grâce ! <c II ne s'agit, « répondit flcgmatiquement Maillard, que de vous
« transférer à la Force ; peut-être ensuite vous fera- « l-on grâce \ »
Il y avait là quarante-trois soldats suisses, arrêtés le 10 et le il août; leurs officiers avaient été transférés à la Conciergerie, pour être jugés par le tribunal révolutionnaire du 17 août, à Texception de M. de Reding, blessé à l'attaque du château, qui était dans la chapelle de la prison. Ces malheureux ne se trompèrent pas aux paroles de Maillard ; les hurlements des assassins qui les attendaient, ne laissaient aucun doute sur leur sort. Quelques-uns étaient des vétérans, dont les cheveux blancs et la figure martiale arrêtaient les premiers rangs des assassins, déjà entrés dans la prison. Tout à coup, un jeune soldat sortit de leurs rangs, et s'ofiEtit pour commencer le sacrifice.
« n avait, dit Méhée, une redingote bleue, et paraissait &gé d'environ trente ans. Sa taille était audessus de Tordinaire ; sa physionomie était noble, son air martial. Il avait ce calme apparent d'une fureur concentrée. « Je passe le premier, dit-il du « ton le plus ferme, je vais donner l'exemple. Nous, « soldats, ne sommes pas les coupables; nos chefs (c seuls le sont ; cependant , ils sont sauvés, et nous a périssons*! mais, puisqu'il le faut, adieu !... » puis,
1 La vérité tout entière sur Ut vrain acteun de la journée du 2 septembre 1792^ par Felhémési , p. 31, 32. * Il ignorait que les officiers buisscs péris&aiciit, comme lai ,
lançant avec force son chapeau derrière sa tète, il crie à ceux qui étaient devant : «Par où faut-il aller? 11 montrez-le-moi donc ! »
a On lui ouvre les deux portes * ; il est annoncé à la multitude par ceux qui Pétaient venus chercher, ainsi que ses camarades : il s'avance avec fierté. Tous les opérateurs se reculent, se séparent brusquement en deux. Il se forme autour de la victime un cercle des plus acharnés, le sabre, la baïonnette, la hache et la pique à la main. Le malheureux, objet de ces terribles apprêts, fait deux pas en arrière, promène tranquillement ses regards autour de lui, croise les bras, reste un moment immobile ; puis aussitôt qu^il aperçoit que tout est disposé, il s^élance lui-même sur les piques et les baïonnettes, et tombe percé de mille coups *. »
Quarante-deux Suisses périrent ainsi, Tun après l'autre, entraînés dans la rue par les assassins, qui allaient les chercher dans la prison. Un seul fut sauvé : c'était un fils de Suisse, qui s'était volontairement retiré en prison après le 10 août, pour se soustraire à la fureur de la populace égarée. Un Fédéré marseillais le reconnut, répondit de lui, et il Tut mis en liberté, aux cris de : Vive la nation !
à la Conciergerie , égorgés comme lui, et à la même heure.
1 La porte du greffe, donnant sur la petite cour intérieure, et a porte de la prison donnant sur la rue.
* La vérité totU entière tur Us vrais acteurs de la journée du i sepiêmbre 1792, par Felhémési , p. 33, 34.
Une fois les soldats suisses égorgés, on se souvint de M. de Reding, qui était couché dans la chapelle de la prison.
« Vers sept heures, dit Jourgniac de Saint-Méard, nous vîmes entrer deux hommes, dont les mains ensanglantées étaient armées de sabres. Ils étaient conduits par un guichetier, qui portait une torche, et qui leur indiqua le lit de l'infortuné Reding. Dans ce moment affreux je lui serrais la main, et je cherchais à le rassurer. Un de ces hommes fit un mouvement pour l'enlever ; mais ce malheureux Farrèta, en lui disant d'une voix mourante : « Eh I Monsieur, « j'ai assez souffert; je ne crains pas la mort ; par c( grâce, donnez-la-moi ici. » Ces paroles le rendirent immobile ; mais son camarade, en le regardant et en lui disant: «Âllons-donc ! » le décida. Ill'enleva, le mit sur ses épaules, et fut le porter dans la rue, où il reçut la mort!.... J'ai les yeux si pleins de larmes, que je ne vois plus ce que j'écris '. )>
Quoique Jourgniac, en écrivant sa curieuse et dramatique relation, le 15 septembre, ait fait preuve d'un grand courage, cependant il n'avait pas osé tout dire sur la mort de Reding. Voici ce qu'à peine sorti de prison, il alla raconter à Peltier, avec lequel il avait rédigé les Actes des apôtres :
« Saint-Méard n'a point osé, dit Peltier, retracer
1 Jourgniac de Saint-Méard, Mon agonie de trente-huit heures p. «5, 26.
une circonstance af&euse qui se passa sous ses yeux. Voici comment il me Ta dépeinte. Les bourreaux , qui vinrent chercher cet infortuné, pour lé fttirë marcher au lieu de son supplice, voyant que sa blessure Tempéchait de se soutenir, le chargèrent sur leurs épaules ; la douleur lui arrachait des cris déchirants. Un troisième bourreau, qui suivait, prit le parti, pour apaiser le bruit, de lui scier la gorge avec son sabre , et il commença cette exécution sous les yeux même de ses camarades de chambrée. A peine était-il parvenu aux premières marches de l'iescalier que ceux-ci s^aperçurent, à la cessation de ses cris, qu'il avait cessé de respirer *. »
Les soldats suisses et le capitaine Reding avaient été, comme on Ta vu, purement et simplement assassinés. On ne les avait ni interrogés, ni même appelés. Après eux, le tribunal de Maillard et&tra enfin en fonctions ; et Ton fit descendre de leurs chambres Grandmàison, Champlos, Marcou et Yidot^ écroués tous quatre depuis le mois d'avril 1791, sous la prévention de fabï^ication de faux assignats. Après un interrogatoire, qui se borna à l'énoncé de leurs noms et prénoms, le tribunal les envoya unanimement à la Force ! et leurs cadavres allèrent immédiatement grossir fe ta^ sanglant déjà formé par les Suisses.
1 Pelticr, Uutoire de la Révolution du 10 août 119-2, t. IL p. 321.
Alors fut appelé M. de Montmorin.
Il y a eu des doutes ^nt la personne de M. de Mont* morin, égorgé à l'Abbaye le 2 séptenibre. L'es uns ont cru que c'était Armand-Marc, comte de Montmorin de Saint-Hérem, ancien ïhinistre des affîtires étrangères; les autres ont crû que c'était Louis- Victoire-Hippolyie-Luce , niarqiils de Motitmorin, ancien gouverneur de Fontainebleau. Ces doutes avaient deux causes sérieuses en apparence. D'abord les deux MontmoHn, qui étaient proches parents, avaient été également enfermés à l'Abbaye ; le gouverneur de Fontainebleau, le 16 août, par ordre du Comité de police ; l'ancien ministre, le 22 août, par ordre du Comilé de surveillance de l'Assemblée nationale *. Ensuite, quoique l'écrou de M. de Montmorin*, massacré à l'Abbaye, porte ces mots t exministre des affaires étrangères, une déclaration, consignée au procès-verbal autheritique des décès des prisonniers de l'Abbaye, dressé le 18 nâars 1793, porte qu'on ne saurait au juste affirmek* si c'était l'ancien ministre ou l'ancien gouverneur de Fontainebleau*.
Deux raisons décisives font disparaître ces doutes.
Premièrement, Louis-Victoire -Hippolyte-Luce de
* Voir dans le registre d'écrous de l'Abbaye une feuille volante, intitulée ; Èiat des ^prisonniers du 11 au 27 août 1792.
• Troch-verhal des décès arrivés aiLX prisonniers de VAbbaye^ Jes 2, 3 et 4 septembre 1792, carton n. 312. {Archives de VBâtel de vUle de Paris.)
Montmorin, ancien gouverneur de Fontainebleau, fut transféré à la Conciergerie le 31 août, ainsi que le constate son écrou sur le registre de cette prison ; il y fut égorgé le 3 septembre, ainsi que l'établit un procès- verbal authentique sur les massacres des prisonniers de la Conciergerie, dressé, le 5 mars 1793, parLetellier, commissaire de police de la section du Pont-Neuf, et par Richard, concierge de la prison ^
Deuxièmement, le Bulletin du Tribunal révolutionnaircy publié par Clément, contient, dans sa première partie, numéros 4, 5, 6, 7 et 8, à la date du 29, du 30, du 31 août, du 1'' et du â septembre 1792, l'interrogatoire, le procès etTacquittement de Louis-Vifftoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, natif de Fontainebleau, âgé de trente ans, maire de Fontainebleau, colonel du régiment de Flandre, ainsi que le récit de l'émeute qui eut lieu au Palais le 2 septembre, et à la suite de laquelle le président Osselin fut contraint de ramener M. de Montmorin à la Conciergerie, où il fut égorgé le lendemain.
C'était donc bien Armand-Marc, comte de Montmorin de Saint-Hérem, qui parut devant Maillard.
M. de Montmorin , cordon bleu de la promotion du 1*' janvier 1784, devint ministre des afiaires étrangères au mois de février 1787, au moment de
' Èlai nominatif des prisonmem mis à mort à la Conciergerie leê -2 et S septembre 1792, vol. D., ii. 78. (Archive» de l'Hdtel de ville de Paru.)
la convocation des Notables, après la mort de M. de Vergennes. Quoique très-dévoué à Louis XVI, dont il avait été le menin, il représentait dans le conseil ce qu'on appelait alors les idées philosophiques, mais avec modération, et avec des vues particulières, qui lui firent combattre la réunion des États-Généraux. Plein de déférence pour Necker, avec lequel il avait plus d'un point de ressemblance, il négocia avec la Révolution et avec les révolutionnaires, jusqu'au moment où la duperie d'un tel rôle lui ouvrit complètement les yeux. Alors, il ne se ressouvint plus que de son attachement au roi. Il eut de sa fin prochaine un pressentiment si lucide, qu'il prédit sa mort et l'établissement de la République à Bertrand de Molleville^ cinq ou six jours avant la chute de Louis XVI *.
Conduit devant le tribunal de Maillard et interrogé, M. de Montmorin, dit Méhée, a déclara d'une manière assez ferme qu'il ne reconnaissait pas les membres de la commission pour ses juges ; qu'ils n'en avaient pas le caractère ; que l'affaire pour laquelle il était retenu était pendante à un tribunal légal, et qu'il ue doutait pas que l'erreur dans laquelle le public paraissait être à son égard ne fût bientôt effacée ; qu'il espérait confondre au plus tôt ses dénonciateurs, faire triompher son innocence, et obtenir même des dommages-inlérèts.
< Bortrand de Mollevillo, yfêmoires, t. III, p. 37.
(i Un des assistants l'interrompit, et dit brusquement : « Monsieur le président, les crimes de M. de « MoQtmorin sont connus ; et puisque son affaire ne « noi^s regarde pa^, je demande qu^il soii envoyé à «c la Force, v Oui ! oui I à la force 1 crièrent les juges.
(( Vous allez donc être transféré à la Force^ » dit ensuite le président. — « Monsieur le président, pui^ «( qu'on vous appelle ainsi, répliqua M. de Mqptpip- (( cin, du ton le plus ironique, Monsieur le président, (^ je vous prie de me foire avoir upe yoiture.^ rr- «Yous tt aile? TavoivI » lui répondit froidement MaiUs^rc|.
a Un de ceux qui étaient là fait semblant de l'aller chercher, sort, et revient uq instant après dire à M. de Hontmorin : « Monsieur, la voiture est à la tt porte; il faut partir et promptement. » M. de tfontmorin réclame alors des effets, un nécessaire, \inp montre, etc., qui étaient dans sa charnière. Pp lui répond « qu'ils lui seront envoyés, p II se décide à aller trouver la fatale voitm*e qui l'attendait ^ »
Pendant que M. de Montmorin sortait, Maillard prenait la plume et écrivait : mort ' ! sur la marge de son écrou.
* La vérité tout entière 8W les vrais acteurs de la journée du 2 sep^ temhre 1709, par Felhémési, p. 86> 37.
> Ce mot est de l'écriture de Maillard , ainsi que nous avons pu le constater, à l'aide de la longue déclaration du 13 mars 1793, écrite et signoe de sa main, dont nous avons déjà parlé.
Au-dessus et au-dessous de ce root mort, et sans l'effacer, a été écrite la déclaration suivante, en marge de Técrou de M. de Montmorin : < Du 4 septembre 1792, le sieur Montmorin a été jugé par le peuple, o.i exécuté sur-le-champ. >
4 tm autre! cria Maillard * ; et Ton fit descendre Thierry de Ville-d'Avray, valet de chambre du roi.
Unj^areil titre devait fort abi'éger le procès. Un y tir^ accuse Thierry de s'être montré, le 10 août, au ch&teau des Tuileries, armé d'un poignard. Thierry i^ie le fait hardiment, et se borne à répondre qu'il avait rempli au château, le 10 août, les devoirs habituels de sa charge.
(( Vous ne nous persuaderez jamais, Monsieur, lui djt un piembre, que vous n'Êtes pas vin arisfocrate ; vous approchiez trop près du Veto. Ypus allez nous dire que vous étiez obligé de faire ce qui vous était ordonné ; moi je vou§ répondrai : Tel ipaltre, tel valet. En conséquence, je demande au président qu'il vous fasse transférer à la Force * / »
Maillard prononce : A la Force 1 Thierry est entraîné dans la rue. a Broyé de coups, meurtri, sanglant, upe pique daps le corps, Thierry criait encore : Vive le Mot ! lorsqu'un des hommes qui éclairaient cette horrible scènis lui ferma la bQHcb^ avec sc^ torche de résine enflammée '. )>
Cette déclaration a été évidemment ajoutée après coup» ainsi que sa fausse date l'indique, car il est certain que M. de Ij^ontmorin fut massacré le 2 septembre.
1 C'était le mot consacré, c Le président s'assit pour écrire ; et après qu'il eût apparemment enregistré le nom des malheureux qu'on expédiait , j'entendis dire : A un autre! » (Jourgniac de Saint-Méard, Af on agonie de trente-huit heures, p. 41.)
* La vérité tout entière sur les vrais acteurs de îa journée du 3 teptemhret par Felhémési , p. 38.
* Matbon de la Y KennetHistoire particulière des événements^ etc., p. 341.
En ce moment, arrivèrent trois orateurs envoyés par r Assemblée nationale pour calmer les assassins par la magie de leur éloquence. C'étaient le vieux Dussaulx, petit-neveu de Nicole, et auteur d'une traduction de Juvénal ; Claude Bazire et Tex-capucin Chabot. Ces orateurs eurent naturellement le succès auquel ils devaient s'attendre. « Nous sommes à notre poste, leur dit un tueur, retournez au vôtre. Si ceux que nous avons préposés k la justice eussent fait leur devoir, nous ne ferions pas leur besogne. Nous sommes à la t&che; plus nous tuons de coupables, plus nous gagnons *. n
Revenus au Manège , ces députés dirent à l'Assemblée qu'ils ne pouvaient la rassurer a sur la suite de cet événement, et qu'ils avaient cru, après avoir déployé tout leur zèle, devoir se retirer dans une section *. » L'Assemblée continua son ordre du jour, sans se laisser distraire par les cris de tant de malheureux qu'on égorgeait ; et cependant, à ce moment même, un citoyen était à sa barre, demandant la paye de trois mille hommes, qu'il venait de passer en revue sur les terrains du Louvre '. »
Quatre autres victimes furent successivement appelées et rapidement immolées.
Buob, juge de paix de la section Poissonnière,
1 Mathon de la Varenne, Histoire paticulière des événements, elc. p. 341.
> Prochs-verhaux de VAstemhUe nationale, t. XIV, p. 188. • 76i<i..p. 186.
demeurant porte Saint-Denis, rue Basse, n"" 7; et Bosquillon, juge de paix de la section de FObservatoire, demeurant place de FEstrapade, deux hommes d'énergie, qui avaient commencé une instruction contre les auteurs de Fémeute du 20 juin, furent littéralement dépecés.
Le comte de Saint-Marc, un ancien colonel, chevalier de Saint-Louis, percé d'une pique dont le bois traversait son corps d'outre en outre, se traîna un quart d'heure sur ses genoux , implorant la mort à grands cris, jusqu'à ce qu'un des plus féroces tueurs, nommé Antoine Grapier, après des abominations que la plume se refuse à nommer, voulût bien lui couper la tète.
Le lieutenant général comte de Wittgenstein , cordon rouge, ancien commandant de l'armée du Midi ; le procureur Sëron, accusé d'avoir mal parlé de la nation, parce que, la nuit de la perquisition domiciliaire, il s'était plaint d'avoir été réveillé en sursaut, furent assommés avec une multitude de compagnons d'infortune et joints au tas monstrueux des cadavres, que des dépouilleurs mettaient nus avant de les traîner jusqu'à la cour de l'Abbaye ^
Cependant la table placée devant Maillard se couvrait de plus en plus de dépouilles ; montres, bagues, boutons de chemise , boucles de jarretière et de
4 Voir, pour ces détail», Mathon de la Varenne, Histoire partieulihe des éi)énemenix , ftr., p. 341 à 343.
souliers, médaillons, argent, assignats, tout était enlevé aux prisonniers, avant de les envoyer à la mort. On allait même jusqu'à les mettre nus, quand les vêtements en valaient la peine.
« J'ai oublié, dit Méhée, de rappeler un forfait de plus, commis par les soi-disant chargés du peuple souverain. Avec quelque rapidité que se fissent les opérations, ces Messieurs avaient encore le temps et la précaution, au lieu d'orner les victimes, de les dépouiller au vif; ils commençaient par leur enlever portefeuilles, montres, bagues, diamants, assignats ; puis mettaient toutes ces défroques tant dans leurs poches que dans des corbeilles et cartons ^ »
Jourgniac de Saint-Méard ajoute qu'on en déshabillait quelques-uns.
a J'en vis juger deux, dit-il, dont un fournisseur de la bouche du roi, qui, étant accusé d'être du complot du 10 août, fut condamné et exécuté ; l'autre, qui pleurait et qui ne prononçait que des mots entrecoupés, était déjà déshabillé, et allait partir pour la Force, lorsqu'il fut reconnu par un ouvrier de Paris, qui attesta qu'on le prenait pour un autre *. i>
Rien n'est d'ailleurs plus incontestable que ces détails; car voici en quels termes les confirmait Delavacquerie , concierge de l'Abbaye, dans une
1 La venté tout entière tur le» vrais acteurs de la journée du % sep* temhre, par Felhémési , p. 40.
s Jourgniac de Saint-Mi'ard , Mon agonie de trente-huit heures, p. 35.
déposition signée de lui , faite le 8 mars 4793: a Le peuple a fait l'appel des différents prévenus^ les uns après les autres, et ceux qui lui paraissaient coupables étaient immolés et traînés de là dans une des cours des ci-devant Moines. Le peuple ayant ramassé différents effets sortis des poches des prisonniers décédés, il jugea à propos de les dépouiller de leurs effets avant que de prononcer leur translation à V Hôtel de la Force, qui signifiait contre eux la mort.
- « Lesquels effets étaient déposés sur la table*du guichet desdites prisons, et de là on les transportait à une autre, dans une des chambres desdites prisons, dont le citoyen concierge avait remis la clef au sieur Maillard ^ »
Le guichetier Bertrand, dans une déclaration du 19 mars, ajoutait : «L'on faisait venir les prisonsonniers devant un tribunal qui se tenait au greffe, où présidait un particulier nommé Maillard; on faisait vider les poches des prisonniers que Ton faisait disparaître, et ensuite, on les envoyait à la Force, c'est-à-dire à la mort*. »
Après sept heures de vols et de meurtres, le président Maillard et ses jurés se sentirent succomber sous le faix de leur besogne, a. La lassitude des
> Registre det comptes de la Commune du 10 août^ vol. 39, carton 0. 13. 0., p. 300. {Archivée de VHâiel de viUe de Paris.) « Ihid., p. 215.
opérateurs, dit Méhée, leur fit abandonner ce poste pendant quelques heures ; ils vinrent se reposer au comité quUls avaient choisi pour le théâtre de leurs orgies, se faisant donner à boire ! d boire ! et passèrent ainsi la nuit dans des ruisseaux de vin * ! ))
Il ne serait pas juste de reporter sur Maillard seul Podieux et la honte des massacres de TAbbaye. Le comité civil de la section des Quatre-Nations en doit avoir sa bonne part. Maillard, il est vrai, exécuta les massacres, et le comité se contenta d'y présider; le premier s'y montra féroce, et le second ne s'y montra que lâche ; mais si la morale fait une différence entre celui qui commet le crime par goût, et celui qui le laisse commettre par peur, le devoir de l'histoire, en jetant à l'un sa honte, est d'ôter à l'autre son excuse.
Le comité civil de la section des Quatre-Nations, siégeait, comme nous l'avons dit, assez loin de la prison de l'Abbaye, dans une autre rue,et près de l'entrée latérale de l'église de Saint-Germain-des-Prés. Les massacres y commencèrent entre sept et neuf heures du soir, tant sur les détenus qui y étaient conduits
i La vérité tout entière sur Us vrah nctettrx de la journée au 2 «*}>- {ombre 1792, par Felhém<''fti, p. 41.
de la prison, que sur ceux qui avaient été placés dans le cloître de l'Abbaye, dont on avait fait une prison supplémentaire.
Voilà le spectacle que présentait ce comité vers neuf heures du soir.
a Sur les sept heures du soir, dit Aimé Joui'dan , président du comité, tout était assez calme. Je profitai dé ce calme pour vaquer à des affaires qui m'étaient personnelles, et qui étaient très-urgentes. Je revins sur les neuf heures. En entrant dans la cour de Téglise de l'AbbSaye *, je vis une multitude d'hommes et de femmes rassemblés; j'entendis des cris répétés de : Vive la nation ! au milieu desquels s'élevaient des hurlements épouvantables. Ce vacarme était occa^ sionné par des prisonniers que l'on tirait de l'Abbaye, que l'on amenait pour être massacrés dans la grande cour du Jardin *, et que, chemin faisant, on lardait de coups de sabre.
a La porte du comité était dans cette grande cour du Jardin. J'avance pour m'y rendre. On me laisse passer librement sous la porte charretière qui sépare les deux cours. En entrant dans cette cour, j'y aperçois une troupe de gens armés, à moi inconnus, qui
1 On donnait et l'on donne encore le nom de Cour de l'Eglise à la rue Childebert et k la rue Saint-Benoit; une pièce du Dossier des massacrest cotée n. 81, dit : c Rue Childebert, enclos de la ci-devant Abbaye. »
s Cette cour intérieure s'appelait la cour Ahhaliale. Une pièce du Dossier des tnassacreSt cotée no 43, feuillet 0, la nomme : « La rour ci-devanî Conventuelle, »
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tous les prisonniers qu'on allait chercher dans la grande prison ; et les membres du comité délibéraient tranquillement y et sans se troubler, sur lès affaires publiques, et sans faire aucune attention aux cris des victimes, dont le sang ruisselait dans la cour. On apportait sur la table du comité les bijoux, les portefeuilles, les mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches de ces infortunés. J'étais assis autour de cette môme table ; on me vit frémir à cette vue. Le président, le citoyen Jourdan, témoigna le même sentiment. Un des commissaires, nous adressant la parole : a Le sang des ennemis, nous c( dit-il, est , pour les yeux des patriotes , Fobjet qui « les flatte le plus. » Le président Jourdan et moi nous ne pûmes retenir un mouvement d'horreur.
a Un de ces bourreaux, les bras retroussés, armé d'un sabre fumant de sang, entre dans Tenceinte où délibérait ce comité : a Je viens vous demander pour « nos braves frères d'armes, qui égorgent ces aristo* a crates, dit-il , les souliers que ceux-ci ont à leurs a pieds. Nos braves frères sont nu-pieds, et ils parce tent demain pour les frontières. )» Les délibérants se regardent, et ils répondent à la fois : « Rien de a plus juste ; accordé. »
c< A cette demande en succède une autre : « Nos a braves frères travaillent depuis longtemps dans la (c cour, s'écrie un autre égorgeur, qui entre tout es- <c soufflé au comité ; ils sont fatigués, leurs lèvres sont
(( sèches; je viens vous demander du vin pour eux. d Le comité arrête qu'il leur sera délivré un ban pour vingt-quatre pots de vin.
<c Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande. Il obtient encore un autre bon. Aussitôt entre un marchand de vin, qui vient se plaindre de ce que Ton donne la pratique aux marchands étrangers, quand il y a une bonne fête. On Tapaise, en lui permettant d'envoyer aussi de son vin aux frères qui travaillaient dans la cour*.»
Ces détails sont certes bien horribles, mais on va voir tout à Theure, par les factures de ces marchands de vin, qu'ils sont scrupuleusement exacts.
Ces massacres auxquels présida le comité des Quatre-Nations durèrent autant que ceux auxquels présida Maillard , et ils furent exécutés sur deux sortes de détenus, dont il importe de faire la distinction.
Les premiers étaient amenés de la prison dans la cour Abbatiale ; et la rue, qui s'appelle aujourd'hui d'Erfurth, était le douloureux calvaire qu'ils avaient à parcourir pour arriver à la mort, aggravée par les hurlements horribles et les sévices abominables qui les accompagnaieixt.
« Un tueur se plaignit, dit l'abbé Sicard, que
> Relation de M. l'abbé Sùard, p. 110, 111.
ces aristocrates mouraient trop vite ; qu'il n^y avait que les premiers qui eussent le plaisir de les frapper ; et il fut" arrêté qu'on ne les frapperait plus qu'avec le dos des sabres ; qu'on les ferait courir ensuite entre deux haies d'égorgeurs, comme cela se pratiquait jadis envers les soldats que Ton condamnait aux verges.
« On arrêta aussi qu'il y aurait autour du lit de paille (où on les faisait venir pour les égorger) , des bancs pour les dames et des bancs pour les messieurs. Une sentinelle fut mise à ce poste, pour que tout se passât dans l'ordre.
« Tout ceci, je l'ai vu de mes yeux, et je l'ai entendu. J'ai vu les dames du quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu^on préparait pour les victimes, y prendre place, comme elles l'auraient fait à un spectacle ^ »
Les seconds détenus étaient tirés d'une prison dite de supplément, prison temporaire, spécialement destinée aux prêtres.
Cette prison supplémentaire de l'Abbaye a échappé aux historiens des massacres. Constatons d'abord son existence ; nous rechercherons ensuite son emplacement.
Une pièce importante du Dossier des massacres contient ce qui suit, au sujet de cette prison : a La proximité des prisons de l'Abbaye, celle de supplé-
^Relation de M, l'ahhé Sicnrd, p. 116, 117.
ment, surtout les prisonniers amenés de la mairie à notre comité, nous ont fourni une ample matière pour occuper tous les instants de c^x que la cou* fiance avait appelés au poste pénible de commissaires de cette section ^ v>
Une autre pièce, V Information du 20 germinal an III, s^exprime ainsi au sujet d'un égorgeur, nommé Dalongeville : « Prévenu, étant, le 3 septembre, de garde à la prison dite de supplément, d'avoir dit, sur les huit heures du matin, à un citoyen, membre du comité civil de la section de rUnité *, qu'un prisonnier lui avait offert cinquante louis pour le sauver ^
La même pièce porte ce qui suit, au scget d'un autre tueur nommé Rativeau : «Prévenu d'avoir présidé, le 2 septembre, à l'examen des causes d'arrestation des prisonniers enfermés dans la prison de l'Abbaye, dite de supplément, où dix ou douxe furent mis de o6té ; d'après quoi Rativeau mit aux voix s'ils seraient mis dehors, et que le résultat fut qu'ils furent égorgés *. m
L'existence de cette prison de supplément, dis-
< Dottiêr dêgmasiacrei de $eptemhre. — Pièce n. 46. {Ârekivu d« la Préfecture de police.)
* C'ett le nom que prit, yers cette <f*poquc, la Section des Quatre-Nationt.
* Dotiier dei meuaacret de iepiemhre. — Pièce n. 43» cote 16. {Àrehktei de la Préfecture de poUee»)
« ni<l.~Pièce 43, cote 10, 19, 30, 44.
tincte de la prison de F Abbaye proprement dite, ne saurait donc être mise en doute ; maintenant, où se trouvait-elle î
Un passage de Jourgniac de Saint-Méard semble indiquer très-clairement que cette prison supplémentaire se trouvait dans le cloître, c'est-à-dire à côté du comité civil, a Après qu'on eût massacré tous les prêtres renfermés dans le Cloître, dit-il, on commença le massacre des prisonniers par tuer cinquante-six soldats suisses, enfermés à l'Abbaye, dont pas un n'a été sauvé '. »
Cette indication de Jourgniac se trouve complétée et confirmée par la déclaration du concierge Delavacquerie, du 8 mars 1793, dont nous avons déjà parlé : a Déclare, en outre, que les citoyens Lenfant et Ghaney, accompagnés des commissaires de la section des Quatre-Nations, ont été lever les scellés apposés par les commissaires de ladite section à une prison provisoire, dans F ancienne cour des ci-devant moines de F Abbaye, et que lesdits effets qui s'y sont trouvés ont été chargés dans la même voiture cidevant énoncée*... »
Ce n'est pas un sentiment de vaine curiosité qui nous a fait constater l'existence et l'emplacement de la prison supplémentaire. C'est qu'il nous semble
1 Jourgniac de Saini-Méard , Mon agonie de trente-'huit heures^ p. SS.
* Registre des comptes de la Commune du 10 août, vol. 39, carton G. 13. 0., p. 215. {Archives de l'JSétel deviUe de Paris.)
parfaitement constant que les prisonniers qui y étaient détenus, se trouvant éloignés et séparés de la prison de TAbbaye proprement dite, ne furent pas portés sur le registre d'écrou de cette dernière, et que par conséquent ils ne sont pas compris dans la liste des victimes dressée à Faide de cet écrou. /
Il est établi en effet par le registre d^crou, que les prêtres détenus dans la prison proprement dite y furent transférés le 1" septembre, à Texception de l'abbé Cbapt de Rastignac et de Tabbé Lenfant, qui y entrèrent, le premier le 16 août, le second le 30. Or, l'abbé Sicard déclare expressément que toute la journée du 3 septembre fut employée à aller chercher, en ville, des prêtres, qu'on massacrait à leur arrivée. «Toute cette journée se passa, dit-il, à aller chercher dans la ville les prêtres que des scélérats venaient dénoncer, et à les massacrer. Toujours autour de ces victimes les mêmes hurlements, les mêmes chants, les mêmes danses ^ »
Parmi ces prêtres, qu'on allait chercher à domicile, se trouvèrent encore deux victimes, massacrées dans la nuit du 2 au 3. « Au moment où la porte allait enfin céder aux efforts de nos égorgeurs, dit Tabbé Sicard, au moment où j'allais voir périr mes camarades sous mes yeux (deux prêtres enfermés avec lui au violon), on entend dans la cour les cris
^Relation de M. Vabbé Sicard. p. 117.
accoutumés de Vive la nation ! et le chant de la Carmagnole. C'étaient deux prêtres qu^on était allé arracher de leurs lits, et que Ton amenait dans cette cour jonchée de cadavres. Les égorgeurs se ralliaient tous à ce signal de meurtre et de carnage. Us voulaient tous avoir part au massacre de chaque victime. Ceux-ci oublièrent notre prison * . »
Du reste, Tabbé Sicard ne confond pas ces prêtres enfermés dans la prison supplémentaire, ou amenés de leurs domiciles dans la cour pendant les massacres, avec les prêtres tranférés à la prison proprement dite le i*' septembre ; et il en parle séparément.
Ainsi, il dit, dans le récit de sa nuit du 2 au 3 septembre : c( Quelle nuit que celle que je passai dans cette prison (le violon du comité civil) ! Les massacres se faisaient sous ma fenêtre. Les cris des victimes, les coups de sabre qu'on frappait sur ces têtes innocentes, les hurlements des égorgeurs , les applaudissements des témoins de ces scènes d'horreur ; tout retentissait jusque dans mon cœur. Je distinguais même la voix de mes camarades, qu'on était venu chercher la veille, à la mairie '. »
Dans le récit de sa journée du 3, il ajoute : c( On ouvre à grand bruit la porte de notre prison, et on y jette une nouvelle victime. Quelle victime? grand
1 RelùUon de M. Vahhé SicarJ. p. 114.
i Ibid., 11?.
Dieu ! c'était un de mes camarades de la mairie, que je croyais mort (M. Fabbé S. . .). Il avait été transféré le 1** septembre, avec soixante autres ^; et, par un prodige inconcevable, traîné avec c-es infortunés au milieu de la cour, pour y être massacré comme eux, il s'était trouvé, sans savoir comment, au rang des égorgeurs, autour des égorgés, et^ profitant du désordre qui régnait sur ce thé&tre exécrable, il s'était glissé jusque dans le comité, où il avait demandé la vie , avec cet accent du désespoir^ qui pénètre jusque dans les cœurs les plus durs. On ne lui répondit qu'en le renfermant avec nous.
a Quelle entrevue! quel moment pour tous les deux ! j'avais appris, par le concierge, le massacre de tous les prisonniers avec lesquels je savais qu'il était ; j'avais entendu frapper à mort les soixante, il était de ce nombre. Chacun de nous avait pleuré la mort l'un de l'autre *• »
Ce nombre de soixante prêtres, transférés le 1*' septembre de la mairie à l'Abbaye, et que l'abbé Sicard avait entendu frapper et mettre à mort, achève de prouver que les prisonniers enfermés au Qoltre ne furent pas écroués ; car le registre d'écrou ne contient que le nom de vingt- cinq détenus, écroués le
i Ce devait être l'abbé Simon» C'est le seul prêtre transféré à la prison de l'Abbaye, le !•' septembre, dont le nom commence par un S. Il aurait donc été sauvé, quoique Maillard, qui l'avait envoyé à la Force, et remis aux égorgeurs, l'ait porlr mort,
* Relation de M. l'abbé Sicard, p. 118.
1*' septembre, tous qualifiés prêtres, àrexception du nommé Piat, de Séron , avoué, de Vigner de Cumy et de Walcker.
L'étude que nous avons été amené à faire des registres d'écrou des prisons de Paris, vers l'époque des massacres, nous a prouvé que plusieurs détenus y avaient réellement péri, sans laisser aucune trace sur ces registres. Pour ne citer, en ce moment, qu'un fait relatif à TAbbaye, Joiurgniac raconte la mort d'un jeune officier, nommé deBoisragon, égorgé le 3, et dont le nom n'est pas dans le livre d'écrou.
« J'en ai vu, dit Sénart, secrétaire du Comité de sûreté générale, qui, après vingt mois d'arrestation, n'étaient pas encore enregistrés , et qui étaient détenus sans ordre ; et, d'après un relevé, pour la commission populaire, des tableaux de ces maisons , et sur des vérifications faites par des commissaires ad hoc, il s'en trouva beaucoup de cette espèce à la Conciergerie, à Bicètre et à la Salpètrière. J'en fis un tableau.
« On peut, sur la quantité immense des morts^ tant à la Conciergerie qu'à Bicètre et à la Salpètrière, consulter les procès-* verbaux de l'officier public sur le relevé desquels j'ai établi le nombre infini de cei victimes, mortes sans qu'elles fussent éorouées et enregistrées ^d
Peu de jours après les massacres, le 16 septembre^
1 Sénart, Afémotret, p. 115.
Roland s'exprimait ainsi sur Tétat des prisons de Paris :
c( On a répandu dans Paris que^ depuis le 4 ou 5 du mois, quatre ou cinq cents arrestations ont été faites, et que les prisons sont garnies au moins autant qu^avant la journée du 2 septembre. J'ai voulu vérifier ces faits ; mais, dans aucune prison, je n'ai trouvé ni registre ni écrou. J'ai demandé quelles étaient les personnes qui avaient fait consigner ces prisonniers ; les concierges ont été fort embarrassés de me le dire. J'ai exigé que les ordres me fussent apportés ; il résulte en effet de ces ordres, que, depuis cette époque, quatre ou cinq cents personnes ont été emprisonnées par ordre, soit de la municipalité, soit des sections, soit du peuple, soit même d'individus: quelques-uns de ces ordres sont motivés^ la plupart ne le sont pas *. »
Tous les doutes sont d'ailleurs levés par la déclaration suivante du libraire Prudhomme, membre du comité civil des Quatre-Nations, et témoin oculaire des massacres :
<( Sur les neuf heures du soir, le comité de la section de TAbbaye est cerné par une cinquantaine de brigands. La sollicitude du comité se porte sur quatre-vingts prêtres, enfermés provisoirement dans une salle donnant sur la cour où avaient été égorgés,
* Moniteur du 17 spptembrw 17P9.
le matin, les seize * arrivés dans les fiacres. Cette salle était ignorée des égorgeurs.... Un officier municipal arrive, se fait ouvrir la porte de la salle, y entre avec soixante hommes armés.... L'officier municipal demande le livre d'écrou. Le guichetier répond qu'il n'y en a pas; que ces prisonniers ont été envoyés provisoirement de la mairie depuis peu de jours. . . . Aucun ne fut épargné *. ;>
1 Od a déjà vu qu'on en égorgea vingt et un, et non s«ûre. s Prudhomme, Histoire im^^arfiaU det 'Révolutions , t. III, p. 3, 244.