COMITÉ PERMANENT DE LA SECTION DES QUATRE-NATIONS
a DoAdods pouvoir à Charles Noël, voiturier, de* meurant à Paris, rue des Anglaises, place Maubert, u^ 30, d'enlever cinquante cadavres, en deux voitures ; plus, quarante, dans deux autres voitures ; faisant ensemble quatre-vingt-dix cadavres.
« Étant arrivé à 12 heures de nuit, est parti à 6 heures du matin.
(c Fait au comité, ce 3 septembre 1792, 4' de la liberté, !•' de l'égalité.
« Signé : Possien, commissaire ; Bernacdo, commissaire. x>
Au dos est écrit : «Le comité de la section des Quatre-Nations reconnaît que quatre voitures ont été encore enlevées le 3 septembre 1792, an 1" de Tégalité, par Charles Noël, voiturier; ce qui fait en tout huit voitures.
« Fait au comité, les jour et an que dessus.
(( Signé : Prddhomme, commissaire ; BouRGEOT, commissaire*. »
Nous demandons pardon au lecteur d'avoir tenu si longtemps son esprit sur ces horribles et immondes détails. Nous n'en avons pas fini, tant s'en faut, avec ce sang et avec cette boue ; nous aurons encore bien
* État dex frais, dé'^h c'\U, pi^oo à l'appui, n. 35.
des ignominies A mettre au grand jour; mais il était nécessaire de montrer le côté intime et pour ainsi dire domestique de cette organisation des massacres, pendant les premières heures de repos que prirent les assassins, avant de commencer le récit des actes de férocité ou d'héroïsme qui éclatèrent à l'Abbaye, dans la journée du 3 septembre.
Ce fut vers dix heures du matin, le 3 septembre, que recommencèrent les massacres de la prison de TAbbaye. Il y avait eu, dans la matinée, des cachots enfoncés et des prisonniers égorgés isolément ; mais, vers dix heures. Maillard et ses jurés reprirent leurs sièges; et les assassins, revenus à leur poste, remplirent de nouveau la rue de Oots de sang et les airs de hurlements sauvages.
A cette heure, les dernières illusions disparurent de l'esprit des prisonniers qui en avaient encore, et deux prêtres qui restaient vivants : l'abbé Lenfant et l'abbé Chapt de Rastignac, montèrent dans la tribune de la chapelle pour donner la bénédiction in ^ articulo mortis aux dix-neuf détenus qui s'y trouvaient.
Le père Lenfant, jésuite, né à Lyon, le 9 septembre 1720, quitta la France après l'expulsion de
son ordre, en 1762, et devint prédicateur de Tempereur Joseph II. Il ne fut pas, comme on l'a dit, confesseur de Louis XYL Son oraison funèbre du Dauphin et son oraison funèbre de M. de Belsunce lui firent une grande réputation.
Le lecteur n'aura pas oublié une dépèche de l'IIôtel de ville, arrivée le 2 septembre aux tueurs, avant les massacres de la prison, et qui était conçue en ces termes :
(( Il vous est ordonné déjuger tous les prisonniers de l'Abbaye, sans distinction ; à F exception de fabbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. p D'où pouvait venir au prédicateur de Joseph II et de Louis XYI, cette faveur de la Commune, qui l'exemptait du sort commun réservé aux prêtres fidèles? C'est que l'abbé Lenfant était frère de Lenfant, l'un des trois assassins que Panis s'était associés pour former le comité directeur des massacres.
D'abord, Maillard et ses jurés ne comprirent pas bien le motif de cette exception; et comme les égorgeurs ne paraissaient pas l'admettre volontiers. Maillard écrivit au Comité de surveillance, pour demander les explications nécessaires et de nouveaux ordres. Panis et Sergent répondirent par la dépèche suivante :
« Sur la demande qui nous est faite, au nom du peuple, • par un citoyen porteur d'un ordre signé Maillard, nous déclarons au peuple qu'il importe
beauooap à Tintérét public que l'a)>be Ltrniaiit soit conservé, mais qu'ail De <oît pas mis en liberté ; au contraire, très-étroitement eardé. Xoos rey^rêfenterons le procès- verbal et les autre? pièces lorsqu'il en sera temps, pour éclairer nos frères. Mnis, dans ce moment, la multiplicité bien concevable des afiiiire> publiques nous empècbe d^employer peut-être deux heures à retrouver ce procès-verbal dans la multitude de nos procès-verbaux.
« A la mairie, ce 3 septembre. Tan l* de la liberté, de l'égalité, le 1".
« Les adrninàlrateur$ de police et de surveillance, « Signé : Pams, Sehgem ^ »
Cet ordre si précis conserva les jours de Tabbé Lenfaut le 3 septembre, comme il les avait préservés le 2. il y eut nième, la veille, un moment de perplexité, à l'arrivée de la première dépêche, qui exceptait Tabbé Leniant des prisonniers destinés à la mort; on craignit qu^il n'eût déjà péri, avec les prêtres massacrés dans la cour de TAbbaye. Un égorgeur alla, une éponge à la main, laver le visage poudreux et sanglant des prêtres couchés sur le pavé, afin de voir si Tabbé Leniant n'était point parmi les cadavres *.
* MathoD de laVarenne, Histoire pariiculure des événements, etc., p. 358.
* La vérité tuul entière sur les vrai* acteurs de la journée dwl septembrej par Felhémési , p. 27.
L'abbé Cbapt de Rastignac^ d^une ancienne et illustre maison du Périgord y qui avait donné des évèques à Limoges et des archevêques à Tours, était docteur de Sorbonne, abbé de Saint- Mesmin, vicaire général d'Arles , et ancien député du clergé d'Or* léans à V Assemblée constituante. Il avait soixantedix-huit ansy et s'était fait remarquer par divers écrits.
Une jeune et courageuse femme, mademoiselle de Paysac de Rastignac, mariée au marquis de Fausse- Lendry, sollicita, comme mademoiselle de Sombreuil , comme mademoiselle Cazotte, la permission d'habiter la prison de l'Abbaye : elle y donnait ses soins à ce vieillard, qui était le frère de sa mère.
C'étaient ces deux prêtres qui, de la tribune de la chapelle, invitaient leurs malheureux compagnons à se mettre à genoux pour recevoir leur bénédiction.
(( Ils nous annoncèrent dit Jourgniac de Saint'^ Méard, que notre dernière heure approchait, et nous invitèrent à nous recueillir pour recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique, qu'on ne peut définir, nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la reçûmes.
« A la veille de paraître devant l'Étre-Suprème , agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un spectacle indéfinissable. L'Âge de ces deux vieillards, leur position au-dessus de nous, la mort planant sur nos têtes et nous environnant de
toutes parts y tout répandait sur celte cérémonie line teinte auguste et lugubre ; elle nous rapprochait de la Divinité ; elle nous rendait le courage. Tout raisonnement était suspendu, et le plus froid et le plus incrédule en reçut autant d^mpression que le plus ardent et le plus sensible.
« Une demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés, et nous entendîmes leurs cris ^ »
L^abbé Chapt de Rastignac périt le premier, vers onze heures. On l'avait séparé, la veille, de madame de Fausse-Lendry, sa nièce, enfermée dans une petite pièce avec mademoiselle de Sombreuil, mademoiselle Cazotte, mademoiselle Lapérouse et madame la princesse de Tarente. Manuel, venu à la prison vers sept heures:, le 3 septembre, avait rassuré madame de Fausse-Lendry. « Soyez tranquille, madame, lui dit-il, il ne lui arrivera rien ; j'en réponds sur ma tète. )) Il ajouta : ce Ne parlez pas de votre oncle; vous y feriez penser, on l'oubliera '. »
La tendresse et le dévouement de madame de Fausse-Lendry furent trompés. Le concierge Delàvacquerie lui promit de l'appeler, si Ton venait demander son oncle. L'abbé Chapt de Rastignac lui écrivit, vers neuf heures, un billet dans lequel, en
1 Jourgniac de Saint-Méard , Mon agonie de trente-huit heures, p. 28, 39.
• De Pay sac, marquise de Fausse-Lendry, Quelques-uns des fi uits amBfs de la Révolution, p. 74,
se plaignant de ne l^ivoir point vue, il lui annonce qu'on allait le délivrer et le reconduire chez lui. Cette promesse était un leurre. C^est à la mort quMl fut conduit.
L'abbé Ghapt de Rastignac fut amené devant Maillard, au moment où un peintre nommé, Bonneville, arrivait, au nom de sa section, pour réclamer trois détenus, a Le citoyen Bonneville, dit Roch Marcandier, m'a raconté qu'étant allé à l'Abbaye pour réclamer trois personnes , les soi-disant juges se récrièrent sur le nombre de trois.— « C'est beauce coup, dirent-ils. —Mais ils sont innocents, répliqua n Bonneville. ~ Attendez , continua le président; je a vais donner un os à ronger à ceux qui sont à la « porte, et je vous satisferai ensuite. » Ce fut Pabbé Chapt de Rastignac qui fut massacré en cet instant, et les trois personnes que Bonneville réclamait lui furent rendues *. »
Madame de Fausse-Lendry n*apprit que le soir laffreuse destinée de son oncle. Vers trois heures, les femmes furent appelées devant le tribunal : Maillard et ses jurés eurent honte d'assassiner ces malheureuses, toutes, à l'exception de madame la princesse de Tarente, détenues volontaires.
a Bientôt, dit madame de Fausse-Lendry, on vint chercher les femmes, pour les conduire à l'interro-
* Koch MarcAmiicr, Histoire des hommes de proie, p. 28.
gatoire. Oh nous mena dans un guichet où un grand nombre de prisonniers avaient déjà trouvé la mort. Les juges qui composaient le tribunal sanguinaire ne voulurent pas nous entendre ; on nous fit remonter dans notre chambre.
a Dès ee moment, nous fûmes suivies par des hommes ensanglantés, armés de sabres et chargés de pistolets. L'ivresse du vin et celle du carnage étaient peintes sur leurs visages affreux^ et éclataient dans leurs regards étincelants. Ils nous racontaient avec une joie barbare la manière dont on se défaisait des aristocrates; et la terreur dont nous étions frappées était pour ces cannibales un nouveau sujet de triomphe ^ »
Une sorte de pressentiment fatal poussait madame de Fausse-Lendry à s'assurer de l'état de son oncle, mort déjà depuis plusieurs heures. A l'entrée de la nuit, son impatience éclata, et elle demanda, avec instance, à être conduite devant Maillard.
<K Je parvins, dit-elle, à travers les sabres et les piques jusqu'au président. Cet homme, qui n'avait rien de l'humanité que la conformation de ses traits, était assis près d'une table, et environné de torches funèbres ; ses habits étaient couverts de sang, ses yeux égarés paraissaient avides du meurtre des malheureux, dont le crime l'avait rendu le juge souverain. »
1 De Paysac , marquise de Fausse-Lendrjr, Quelquen-uns du fruih amers de la Révolution, p. 78.
Après u& court interrogatoire, dans lequel madame de Fausse-Lendry déclara qu'elle était entrée volontairement en prison pour donner ses soins à un vieil* lard. Maillard lui dit : a Madame, vous avez fait une grande imprudence ; -^vous êtes libre et vous pouvez sortir ! »
Cette parole était une trahison, car si madame de Fausse-Lendry était sortie , elle était morte, a Un des juges, qui m'écoutait avec attention, me dit : <c Non, madame, ne sortez pas; le moment n'est pas c< favorable. Remontez dans votre chambre, et lors- « que vous pourrez sortir sans danger, je vous ferai « avertir. » Un homme en veste me dit alors : « N'é- « coûtez pas cela ; si vous voulez vous en aller, je « vais vous pousser, et vous serez bientôt sortie. » Lorsqu'on était poussé, c'était pour être assommé.
« Entraînée par le désir de voir mon oncle, je pris cet homme pour mon sauveur; je le suivis à ce fatal guichet où tant d'honnêtes gens sont morts avec gloire. Tout à coup je me sentis saisir par le bras que j'avais libre ; j'entends une voix qui me crie : « Vous ne sortirez pas ! n Étrange eifet de mon aveuglement ! Je repoussais l'homme serviable qui vou* lait me sauver, et je secondais de toutes mes forces le bourreau qui m'entraînait au supplice. Celte lutte dura près de dix minutes.
« Loi*sque la porte fut ouverte, et que j'étais prêle à franchir le passage fatal, l'homme qui me retenait