MO
toujours, cria : a Lâchez ou je vous fais fusiller ! » L'assassin ne se le fit pas dire deux fois. La personne à qui je dois la conservation de mes jours se nomme M. Pochet K »
 neuf heures du soir^ Thonnète homme qui avait sauvé les jours de madame de Fausse-Lendry vint Tarracher de la prison. « Il était, dit-elle, avec un de ses camarades, humain comme lui. Ces deux braves gens me donnèrent le bras. La porte s'ouvre ; je me vois couverte de sabres sans pouvoir faire un mouvement. J'aperçois le sang qui coulait sous mes pas. Hélas! sans doute mes pieds étaient couverts de son sang..., je marchais sur des bras... des mains... sur celles qui avaient été l'appui des malheureux^ qui m'avaient tant de fois secourue!... 0 Dieu! Dieu! donnez-moi la force de supporter la douleur qui me déchire!... Mes sauveurs demandent ma grâce, elle leur est accordée, je n'étais pas digne de recevoir une mort aussi glorieuse * ! »
Jourgniac de Saint-Méard s'est trompé sur le jour de la mort de Tabbé Lenfant ; et, en disant qu'il avait entendu ses cris en même temps que ceux de l'abbé deRastignac, il a induit en erreur Peltier^ et tous les autres écrivains qui ont suivi son témoignage, sans être en situation de le contrôler.
t De Paysac f marquise de Fausse-Lendry, Quêlquêê-uns det fruits amêrê de laRévolutioUt p. 80, 81. si6td., p. 83.
Deux apologistes des hommes de septembre , MM. Marrast ei Dupont, ont même cru pouvoir s'appuyer sur cette mort de Tabbé Lenfant, arrivée le 3 septembre, d'après Jourgniac, pour en conclure que le Comité de surveillance de la mairie n'avait pas dirigé ces massacres, puisque les ordres réitérés de Panis et de Servent n'auraient pas pu sauver le frère d'un de leurs collègues ^
Les ordres de Panis et de Sergent, portant l'injonction d'excepter des massacres l'abbé Lenfant, et de le mettre en lieu sûr, furent, au contraire, ponctuellement exécutés par Maillard. L'abbé Lenfantne périt point dans les massacres de l'Abbaye proprement dits, qui finirent le 4 septembre ; il périt le 5, dans la rue, par un hasard malheureux, quand tout était fini à l'Abbaye.
Le registre d'écrou de l'Abbaye porte, à côté du nom de l'abbé Lenfant, cette mention : «Mort le cinq septembre. » Le procès-verbal authentique des victimes, la notoriété, tous les témoignages certains, se réunissent pour établir que les massacres de l'Ab-
1 « L'ordre de Panis et de Sergent fut aussi impuissant que la première proclamation. Le peuple persista k demander le jugement de l'abbé Lenfant « qui dut paraître devant ce jury populaire. Là, en d^pit des recommandations du Comit*'* de surveillance, ce prêtre fut condamné, puis mis à mort, ainsi que l'atteste Saint-Méard, qui entendit ses cris.
c Comment donc concilier cette impuissance du Comité de surveillance avec la haute direction de ces massacres, que les historiens lui attribuent ordinairement? > (Marrast et Duro.xr, Ui Fastes de la Révolution française, t. I", p. 37U.
baye furent terminés, et que les deux prisons se trouvèrent vides, le 4.
L'abbé Leu fan t fut donc relâché le 5 septembre ; et voici comment Mathon de la Yarenne raconte sa mort :
c( Il fut relÀchéy après avoir donné tout ce qu'il possédait * ; mais on le fit suivre et signaler à des femmes qui crièrent : Voilà le confesseur du roil II voulut s'échapper ; mais il fut ramené et massacré rue de Bucy, en face de la prison, sur la porte d'une maison qu'habitait un homme pieux, nommé Guillaume-Jacques Yandamberg , qui nous a attesté le* fait, et vitencore '. r>
Tel fut le sort de ces deux prêtres qui, du haut de la tribune de la chapelle, avaient fait descendre le pardon du ciel sur leurs malheureux compagnons agenouillés devant eux.
A peu près à la même heure que l'abbé de Rastignac, fut appelé devant Maillard le marquis de Som-
* Un rapport fait au Conseil général de la Comoaune prouve (p. 37) que Duffort etOzanne, administrateurs, reçurent de l'abbé Lenfant, le 31 août 1793, une somme de 1,450 francs, qui ne put pas être recouvrée ; et l'inventaire des effets des morts^ignale, page 13 et dernière, divers effets ayant appartenu à l'abbé Lenfant , notamment une bourse en soie rose, contenant cent trente louis, avec une étiquette ainsi conçue : « 130 louis en dépôt chez moi , pour les remettre à M. de Saint-Ouen , qui est dans sa terre de ChAtillon. » Le procès-verbal ajoute : « lesquels comptés s'y sont trouvés en nature.» {Dossier des massacres, pièce n. 94 bis. — Archives de la Préfecture de police.)
* Mathon de la Varenne, Histoire partimUère des événemmtt, etc., p. 358.
breuily maréchal de camp, commandeur de Saiotr Louis, gouverneur des Invalides depuis 1786. Il avait auprès de lui sa fille, dont le nom restera éternellement honoré dans les fastes de la piété filiale.
Mademoiselle de Sombreuil n^eut dans la prison que cette suprême préoccupation : sauver ten père ou mourir avec lui !
Vers onze heures, M. de Sombreuil fut appelé devant le tribunal. Le débat y fut long et affreux. Sa fille, naturellement faible , déploya une énergie surhumaine, discutant tout, réfutant tout. «Elle toucha tellement par Téloquence de la nature , dit Mathon de la Yarenne, qu'on décida de prendre sur lui des renseignements. Quelques forcenés se présentèrent pour en fournir. Elle perdait de nouveau Tespoir, promettait de mourir avec lui, et l'exhortait au courage, lorsqu'ils déposèrent en sa faveur ^ »
Dans un rapport fait à la Convention, le 18 ventôse an III, — 8 mars 1795, — * Piette, député des Ardennes, confirmait et complétait cette donnée de Mathon de la Yarenne :
(( Lors des massacres de septembre, elle couvrit son père de son corps pendant plus de vingl^cinq heures ; quatre fois elle l'arracha au tribunal de sang. Ses efforts, son dévouement déterminèrent des témoins de ces scènes d'horreur à solliciter un sursis
> Mathon de la Yarenne, Histoire particulière des événements, etc., p. 353. ,
pour prendre des renseignements sur l'infortuné vieillard^ aux Invalides et 'à la section du Gros- Caillou, qui attestèrent de la manière la plus satisfaisante son civisme, son humanité et sa bienfaisance ^ »
- Après des heures d'une lutte et d'une attente horribles, mademoiselle de Sombreuil attendrit les juges de son père : Maillard prononça l'acquittement; et, tel avait été Tentralnement exercé par cette héroïque jeune fille, que ces assassins la prirent dans leurs bras et la portèrent en triomphe dans la rue, ainsi que ce vieillard, moins brisé par ses trente-cinq anciennes blessures que par l'admiration que lui avait inspirée son enfant.
Une longue tradition, consacrée par des poètes, veut que les juges de M. de Sombreuil aient forcé sa fille à racheter la vie de son père eu buvant un verre de sang. Certes, les jurés de Maillard étaient bien capables d'imposer une telle rançon, et mademoiselle de Sombreuil était assez sublime de tendresse et de courage pour la subir. La vérité de cette tradition , quoique dépourvue de témoignages extérieurs, ne saurait être révoquée en doute, puisqu'elle s'appuie désormais sur l'attestation de mademoiselle de Sombreuil elle-même.
Madame de Fausse-Lendry , qui était dans la même chambre que mademoiselle de Sombreuil, et
« Moniteur du 10 mar« 1795.
qui raconte avec attendrissement son dévouement héroïque, ne fait pas la moindre allusion à ce verre de sang *.
Peltier, qui était à Paris pendant les massacres de septembre, et qui imprima son livre, si curieux et si exact, au commencement de 1793, n^en parle pas \
Le rapport de Piette, fait dans Tintéi^èt de mademoiselle de Sombreuil , et sur des renseignements fournis par elle, se tait complètement à cet égard.
Arrêtée, avec son père et avec son jeune frère, mademoiselle de Sombreuil fut conduite à la prison de la Bourbe le 31 décembre 1 793 . Voici comment s'exprime, à ce sujet, le journal d'un des prisonniers :
« Du 11 nivôse, an II.
<c L'on amena aussi la famille Sombreuil, le père, le fils et la fille : tout le monde sait que cette courageuse citoyenne se précipita, dans les journées du mois de septembre, entre son père et le fer des assassins, et parvint à l'arracher de leurs mains. Depuis, sa tendresse n'avait fait que s'accroître, et il n'est sorte de soins qu'elle ne prodiguât à son père, malgré les horribles convulsions qui la tourmentaient tous les mois, pendant trois jours, depuis cette lamentable époque. Quand elle parut au salon, tous
* De Pajsac, marquise de Fausse-Lendry, Quelque»-'ins des fruits amers de la Révolution, p. 76,77.
* Peltier, HUtoire de la Hévolufion du 10 aoilt 1793, t. H, p. 346.
les yeux se fixèrent sur elle et se remplirent de larmes'.»
On voit que ce récit, quoique voisin de l'époque des massacres, ne fait non plus aucune mention du verre de sang.
Enfin, la compilation de Matlion de la Yarenne, composée, après les événements de fructidor an Y, de matériaux si bien choisis , raconte et loue avec enthousiasme le dévouement de mademoiselle de Sombreuil, mais ne dit rien de Taffreux sacrifice au prix duquel elle aurait racheté la vie de son père '.
Le devoir de Phistorien serait donc de douter, mais le doute devient impossible en présence de Tattestation suivante, qui nous est adressée par le fils de mademoiselle de Sombreuil, devenue plus tard comtesse de Yillelume : #
a Ma mère, Monsieur, n'aimait point à parler de ces tristes et affreux temps. Jamais je ne l'ai interrogée; mais parfois, dans des causeries intimes, il lui arrivait de parler de cette époque de douloureuse mémoire. Alors, je lui ai plusieurs fois entendu dire que lors de ces massacres, M. de Saint- Mart sortit du tribunal devant son père, et fut tué d'un coup qui lui fendit le crÀne; qu'alors, elle cou-
» Tableau des Prisons de Paris sous le règne de Robespierre, p. 93. * Mathon de UVarenne. Histoire particulière des événements, etc., p. 352.
vrit son père de son corps, lutta longtemps et reçut trois blessures.
« Ses cheveux, qu'elle avait très-longs, furent défaits dans la lutte ; elle en entoura le bras de son * père, et, tirée dans tous les sens, blessée, elle finit par attendrir c^s hommes. L'un d'eux, prenant un verre, y versa du sang sorti de la tète de M. de Saint-&Iart, y mêla du vin et de la poudre, et dit que si elle buvait cela à la santé de la nation, elle conserverait son père.
a Elle le fit sans hésiter, et fut alors portée en triomphe par ces mêmes hommes.
« Depuis ce temps, ma mère n'a jamais pu porter les cheveux longs sans éprouver de vives douleurs. Elle se faisait raser la tète. Elle n'a jamais non plus pu approcher du vin rouge de ses lèvres, et, pendant longtemps, la vue seule du vin lui faisait un mal affreux. r>
a Signé : comte de Yillbluke Sombreuu.. »
La première trace écrite de la tradition relative au verre de sang bu par mademoiselle de Sombreuil pour sauver son père se trouve dans une note du Mérite des femmes , par Legouvé , qui parut en 1801 . Dans une ode intitulée : Mademoiselle de Sombreuil, M. Victor Hugo exprima et consacra ainsi ce souvenir, que M. Thiers a depuis lors admis, sans autre examen, dans son Histoire de la Révolution française:
S'clançanl au travers des armes :
— Mes amis^ respectez ses* jours!
— Crois-tu nous fléchir par les larmes?
— Oh ! je vous bénirai toujours; C'est sa iille qui vous implore; Rendez-le-moi ; qu'il vive encore !
— Vois-tu le fer déjà levé ; Crains d'irriter notre colère ; Et si tu yeux sauver ton père,
Hois ce sang — Mon père est sauvé !
Mademoiselle de Sombi^uil perdit son père et son jeune frère, %é de vingt-six ans, qui périrent sur Téchafaud le 22 prairial an 11,-10 juin 1794, — et son frère aîné, Charles de Sombreuil, qui fut fusillé à Vannes, en juin 1795, après Texpédition de Quiberon.
Sortie de prison et de France, après le 9 thermidor, mademoiselle de Sombreuil épousa un émigré, M. le comte de Yillelume, qui fut nommé, sous la Restauration, gouverneur de la succui*sale des Invalides à Avignon. Mademoiselle de Sombreuil y est morte en 1823.
TU
Peltier et Mathon de la Varenne ont placé au 2 septembre, à cinq heures du soir, l'héroïque dévouement de mademoiselle Gazotte, sur la foi de ce passage de Jourgniac de Saint-Méard :
« A cinq heures : — Plusieurs appelèrent fortement M.Gazotte ; un instant après, nous entendîmes passer sur les escaliers, une foule de personnes qui parlaient fort haut, des cliquetis d'armes, des cris d'hommes et de femmes. C'était ce vieillard, suivi de sa fille, qu'on entraînait. LorsquMl fut hors du guichet, cette courageuse fille se précipita au cou de son père. Le peuple touché de ce spectacle, demanda sagrÀce, et l'obtint*. »
Jourgniac de Saint-Méard, qui a jugé sur des cris confus poussés dans un escalier, et entendus à travers la porte de la chapelle de la prison de l'Abbaye, que Cazotte avait été conduit devant Maillard, le 2 septembre, s'est trompé, et a induit en. erreur ceux qui ont suivi son témoignage. Madame de Fausse-Lendry , qui était dans la chambre des femmes, avec mademoiselle Cazotte, place l'événement au 3 septembre, et le raconte ainsi :
(i ... On nous fit remonter dans notre chambre... Nous fûmes suivies par des hommes ensanglantés, armés de sabres et chargés de pistolets ; l'ivresse du vin et celle du carnage étaient peintes sur leurs visages afi'reux... Dans cette horrible situation, mademoiselle Cazotte demanda avec instances de voir son père ; elle montra tant de sensibilité, et une vertu si sublime, que cela lui fut accordé. On la conduisit
I Jourgniac do Saini-Méard, Mon agonie de trente-huit heures,
dans la chambre où il éiait, et presqu'aussitôt, on la conduisit dans la nôtre .
« Quelques moments après, cette jeune personne si intéressante, entendant son père qui descendait pour subir son sort, s'élança au travers des gardes, s'attacha à ce vieillard infortuné, et il ne fut plus possible de Ten séparer. Elle déploya le même héroïsme dont mademoiselle de Sombreuil avait donné le rare modèle. Comme cette fille généreuse, mademoiselle Cazotte parvint à attendrir les meurtriers dont son père allait éprouver la fureur *. »
Jacques Cazotte, Tune des victimes les plus touchantes et les plus nobles de ce temps de délire, avait alors soixante-quatorze ans.Il était de Dijon,
I De Paysac, marquise de Fausse-Lendry, Quelques-uns des fruits amers de la Révolution, p. 78.
Nous devons ajouter que le Bulletin duTrihunal révolutionnairej dans l'analyse qu'il donne du discours de Julienne, défenseur de Cazotte devant le tribunal du 17 août , s'exprime ainsi :
« Il a tracé le tableau intéressant de ce qui s'est passé dans Vaprès-nhidi du 2 septembre dtirnier, lors du massacre des prisonniers de l'Abbaye »
Ce passage semblerait donc confirmer le témoignage de Jourgniac; mais l'écrou de Cazotte et de sa fille Elisabeth porte ces mots, écrits en marge :
«4 septembre , ont été mis en liberté M. et Mademoiselle Cazotte après leur jugement dudit jour. »
Cette mention semblerait, d'un autre côté, infirmerie témoignage de madame de Fausse-Lendry; mais la phrase du Bulletin est rédigée d'une manière vague, et réduit à l'après-midi du 2 septembre les massacres de l'Abbaye, et la mention marginale de l'écrou n'est pas de la main de Maillard. Elle a été, comme plusieurs autres, consignée après coup, par la commission qui fut chargée de dresser la liste des victimes.
Le récit de madame de Fausse-Lendry reste donc le seul précis et exact, fondé sur l'autorité d'un témoin oculaire.
Il avait été élevé chez les Jésuites, et en avait rapporté un goût très- vif pour les lettres, qu^il cultiva avec succès .
En 1747, Cazotte partit pour la Martinique avec une charge de contrôleur des Iles-sous-le^Vent. Il y passa près de quatorze ans, et y composa le poème à^ Olivier, le principal de ses ouvrages. En 1760, il obtint sa retraite, et s'en alla vivre avec le titre de commissaire général de la marine, au village de Pierry, près d'Épernay, où il était depuis trentedeux ans, en 1792. Il était devenu, depuis la Révolution, maire de sa commune, où Talné de ses deux fils était commandant de la garde nationale.
Quoique exalté et mystique, et ayant appartenu trois ans à la secte des martinistes^, Cazotte était un homme de bon sens. La stérilité de Pagitation révo- Jkitienmire le frappa bientôt, et il n^espéra rien de cette bourgeoisie turbulente et ambitieuse, qui voulait fonder un gouvernement pour sa vanité et pour son bavardage, et qui ne fonda rien que le chaos.
Il avait dans Tadministration de la liste civile un ami intelligent, nommé Ponteau ; et, du fond de sa retraite de Pierry , il lui écrivait, en style vif, original et fantasque, Timpression que les événements successifs faisaient sur son &me.
« Je ne sais rien de si alarmant, disait-il un jour,
i Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ l'^ partie, n. 7»-
que la position de Paris avec ses Jacobins, son maire jacobin, ses députés jacobins, et les Jacobins de la légion de Jourdan, qui y arrivent avec l'uniforme des sans-culottes; que le roi se hâte de se donner une garde à lui. Je crache sur les gardes de la porte ; quand même quelques-uns d'entre eux auraient bien fait, ces lâches petits bourgeoisons de Versailles ne pouvaient ignorer les trahisons méditées par kCommune. Il faut casser tout cela, et le remplacer par des gens non mariés, qui n'entourent pas le roi de truandaille^ ))
Cette légèreté, ce délire avec lequel Paris se jetait dans la Révolution, et y entraînait la France, ne sortaient pas de l'esprit de Gazotte.
« A Paris, écrivait-il, tout est criminel, depuis le salarié du Manège à 18 livres, jusqu'au rentier qui touche froidement se$i rentes, tandis que son roi, torturé de mille manières, sert d'otage à la sûreté de la ville, et de gage de fidélité aux engagements publics. Cependant, les femmes se parent, courent les spectacles de toutes les espèces, ne respirent que dissipations, tandis que nous, consternés et prosternés, nous appelons la vengeance et la miséricorde. Les femmes de Paris me sont odieuses, et je demande pour elles l'entière exécution du deuxième ou troisième chapitre d'haïe, dans lequel le prophète
* Bulletin du Tribunal révolviionnaire, V* j)artie, ». 16.
dit « que quand Dieu aura rendu au peuple ses prina ces et ses juges^ toutes les femmes seront rasées. » Je demande que la duchesse de Bour. . . soit à la tète,
avec la demoiselle d'Auv , la Larochef , la
Coig..^ mon amie, et tant d'autres, en finissant par les femmes de la Halle. Ce sont les femmes amou« reuses de Tindépendanceet de la nouveauté, qui ont perduées hommes; elles mériteraient le fouet; qu'on les rase et on obéit à Dieu ^ »
Ces lettres pleines de boutades, et illuminées par des éclairs de bon sens, furent saisies parmi les papiei*s de la liste civile. Cazotte et sa fille Elisabeth, arrêtés à Pierry, furent conduits à Paris et écroués à TAbbaye le 24 août *. Le fils aîné de Cazotte, garde du roi, s^était dérobé aux suites du 10 août ; son second fils était émigré.
Elisabeth Cazotte pouvait seule sauver son père. Elle parla pour lui, et trouva, comme mademoiselle de Sombreuil, des paroles si éloquentes et d'une tendresse si persuasive, que ces bourreaux à demi ivres se sentirent émus, et mêlèrent leurs larmes aux siennes. Quatre d'entre eux chargèrent le vieillard sur leurs épaules; et, suivis d'Elisabeth, ils franchirent le guichet extérieur en criant : Vive la
I Bulletin du Tribunal révolutionnaire, V* partie, n.i]. ' Voici le texte de leur écrou :
K Du 94 auût 1793, M. et Mademoiielle Caiotte ont été écrouOt An vertu d*iin ordre duComitr de sûreté jçént'rale. »
nation I Les grâces de cette héroïque enfant séduisirent les bourreaux du dehors, comme elles avaient désarmé le tribunal de Maillard ; et Cazotte et sa fille sortirent ainsi par un triomphe des étreintes d'une mort affreuse, miraculeusement évitée.
Ce triomphe ne fut pas long. Cazotte, arrêté de nouveau, fut écroué à la Conciergerie le 12 septembre, et traduit, le 24, devant le Tribunal révolutionnaire institué par la loi du 17 août. Son procès dura deux jours, et se termina, le 25, par une sentence capitale. La malheureuse Elisabeth assistait à Taudience, près de son père ; et, lorsque la condamnation fut prononcée, le président Lavaux donna Tordre de consigner Elisabeth dans une chambre de la Conciergerie jusqu'après Texécution, qui eut lieu, le soir même, à sept heures , sur la place du Carrousel.
C'était alors encore l'usage, conservé des Présidiaux et des Tournelles, de prononcer un discours aux condamnés; on nous pardonnera de reproduire ici le discours adressé à Cazotte, après sa condamnation, par Lavaux, qui remplaçait Osselin au fauteuil du Tribunal révolutionnaire :
c( Faible jouet de la vieillesse! victime infortunée des préjugés d'une vie passée dans l'esclavage ! toi, dont le cœur ne fut pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jus-
qu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières paroles de tes juges ; puissentelles verser dans ton àme le baume précieux des consolations ! Puissent-elles , en te déterminant à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stolcité qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que la loi nous a imposé à nous-mêmes!
(( Tes pairs Cont entendu, tes pairs t'ont condamné ; mais au moins leur jugement fut pur comme leur conscience ; au moins, aucun intérêt personnel ne vint troubler leur décision par le souvenir déchirant du remords. Va, reprends ton courage, rassemble tes forces ; envisage sans crainte le trépas ; songe qu'il n'a pas droit de t'étonner ; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi.
« La patrie gémit sur la perte de ceux mêmes qui voulaient la déchirer. Ce qu'elle fait pour les coupables en général, elle le fait particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancsau'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation ; que oe spectacle porte en toi le repentir, qu'il t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort, pour effacer jusqu'à la moindre trace de tes complots, par un regret justement senti ! Encore un mot : tu fus homme, chrétien, philosophe, initié; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;
c^est tout ce que ton pays peut encore attendre de toiM»
Ce discours, ajoute le journaliste, frappa de stupeur une partie de Fauditoire, mais ne fit aucune impression sur Jacques Cazotte. A ces mots : Va, reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas; songe qu'il ri a pas droit de t' étonner ; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi, il leva la main et secoua la tête, en levant les yeux au ciel avec un visage serein et décidé.
Elisabeth Cazotte ne sortit que le lendemain de la Conciergerie; et quand elle demanda des nouvelles de son père, un prêtre lui remit un paquet de cheveux blancs, coupés la veille au soir par le bourreau.
Le chevalier François Jourgniac de Saint- Méard doit clore la liste du petit nombre de ces prisonniers de TAbbaye, qu'un caprice de Maillard sauva de la mort commune.
Arrêté le 22 août et conduit d'abord à la mairie, il fut écroué à l'Abbaye le lendemain matin. C'était
^Bulletin (Ut Tribunal révolutionnaire, l** parlio. n. 18.
un ancien capitaine au régiment du roi, homme d'esprit et de verve, collaborateur de Peltier dans les Actes des Apôtres y le journal le plus spirituel publié pendant les deux premières années de la Révolution.
Jourgniac de Saint-Méard fut placé, lui dix-neuvième, dans la chapelle de T Abbaye; on lui donna le lit de CoUenot d'Ângremont, mort sur l'échafaud le 28 août, la première victime du Tribunal révolutionnaire. Il vit partir de Rozoi le 24; et le 2 septembre, il serrait la main du capitaine Reding, lorsque les assassins vinrent Tarracher de son lit. Une des tourelles de la prison, celle qui était à Tangle de la rue et de la place Sainte-Marguerite, avait une étroite baie par laquelle les prisonniers de la chapelle avaient le spectacle des massacres exécutés en face du guichet, et il n'y eut pas, pendant trois jours et deux nuits, un coup porté par les égorgeurs ou un cri poussé par les victimes qui ne retentit au fond de leur cœur.
Cest même par cette baie de la tourelle que Jourgniac et ses compagnons, qui durent se croire voués à une mort certaine, étudièrent la façon d'être égorgés avec le moins de douleurs inutiles.
« Notre occupation la plus importante, dit-il, était de savoir quelle serait la position que nous devions prendre pour recevoir la mort le moins douloureusement, quaud nous entrerions dans le lieu du mas-
sacre. Nous envoyions de temps à autre quelquesuns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle pour nous instruire de celle que prenaient les malheureux qu'on immolait, et pour calculer, d'après leur rapporty celle que nous ferions bien de prendre. Ils nous rapportaient que ceux qui étendaient leurs mains souffraient beaucoup plus longtemps, parce que les coups de sabre étaient amortis avant de porter sur la tète ; qu'il y en avait même dont les mains et les bras tombaient avant le corps, et que ceux qui les plaçaient derrière le dos devaient souffrir beaucoup moins.
(( Eh bien ! c'était sur ces horribles détails que nous délibérions. • ., nous calculions les avantages de cette dernière position, et nous nous conseillions réciproquement de la prendre quand notre tour d'être massacrés serait venu ^ »
Le lundi soir, à onze heures, Jourgniac et ses compagnons furent appelés une première fois devant Maillard.
i( Dix personnes , dit-il , armées de sabres et de pistolets, nous ordonnèrent de nous mettre à la file les uns des autres , et nous conduisirent dans le second guichet, placé à côté de celui où était le tribunal qui allait nous juger. Je m'approchai avec précaution d'une des sentinelles qui nous gardaient,
f Jourgniac de Saiift-Méard , Mon agonie dr trente-huit he^ires, p. 30.
et je parvins peu à peu à lier une conversation avec lui. Il me dit dans un baragouin qui me fit comprendre qu'il était Provençal ou Languedocien, qu*il avait servi huit ans dans le régiment de Lyonnais. Je lui parlai patois; cela parut lui faire plaisir, et l'intérêt que j'avais de lui plaire me donna une éloquence gasconne si persuasive, que je parvins A l'intéresser au point d'obtenir de lui ces mots qu'il est impossible d'apprécier quand on n'a pas été dans le guichet où j'étais \ ^ Né té cougneichi pas, mé apértant né péinsi pas gué siasqué un tréste; au a contrairi, té crési un boun gouyat *. » Je cherchai dans mon imagination tout ce qu'elle pouvait me fournir potur le confirmer dans cette bonne opinion . J'y réussis, car j'obtins encore qu'il me laisserait entrer dans le redoutable guichet pour voir juger le prisonnier. . .
ccGe que je venais de voir fut un trait de lumière qui m' éclaira sur la tournure que je devais donner & mes moyens de défense, d
Ramené dans la chapelle , Jourgniac ne subit qu'à une heure du matin la redoutable épreuve.
(( Enfin le mardi, à une heure du matin, dit-il, après avoir souffert une agonie de trente-sept heures, qu'on ne peut comparer même à la mort ; après avoir
1 Traduction : Je ne te connais pas, mais (>ourtant je ne pense pas que iu sois un traître ^ au contraire, j> te croi% un bon
garçon.
bu mille et mille fois le calice d'amertume, la porte de ma prison s'ouvre : on m'appelle; je parais. Trois hommes me saisissent et m'entraînent dans Faffreux guichet.
a A la lueur des deux torches, j'aperçus le terrible tribunal qui allait me donner ou la vie ou la mort. Le président, en habit gris, un sabre à son côté, était appuyé debout contre une table, sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes et quel-ques bouteilles. Cette table était entourée par dix personnes, assises ou debout, dont deux étaient en veste et en tablier ; d'autres dormaient étendues sur des bancs. Deux hommes en chemises teintes de sang, le sabre à la main, gardaient la porte du guichet ; un vieux guichetier avait la main sur les verrous. En présence du président, trois hoaimes tenaient un prisonnier qui paraissait Âgé de soixante ans.
Cl On me plaça dans un coin du guichet; mes gardiens croisèrent leur sabre sur ma poitrine et m'avertirent que, si je faisais le moindre mouvement pour m'évader, ils me poignarderaient. Je cherchais des yeux mou Provençal, lorsque je vis deux gardes nationaux présenter au président une réclamation de la section de la Croix-Rouge, en faveur du prisonnier qui était vis^i-vis de lui. Il leur dit « que « ces demandes étaient inutiles pour les traîtres. » Alors le prisonnier s'écria : « C'est affreux; votre jua gement est un assassinat. » Le président lui ré-
ponclit : « J'en ai les mains lavées; condui$«z
(c M. Maillé » Ces mots prononcés, on le poussa
dans la rue, où je le vis massacrer par l'ouverture de la porte du guichet.
«Le président s'assit pour écrire, et après qu'il eut apparemment enregistré le nom du malheureux qu'on expédiait, je l'entendis dire : A un autre.
n Aussitôt je fus traîné devant cet expéditif et sanglant tribunal...
« Le président j vn* adressant la parole. — Votre « nom, votre profession ?
« Un des juges. — Le moindre mensonge vous «perd.
« — L'on me nomme Jourgniac Saint^Méard, j'ai « servi vingt -cinq ans en qualité d'officier, et je cora- «parais à votre tribunal avec l'assurance d'un « homme qui n'a rien à se reprocher, qui, par con- « séquent ne mentira pas.
a Le président, — C'est ce que nous allons voir ; « un moment... Savez-vous quels sont les motifs de « votre arrestation ?
K — Oui, Monsieur le président, et je puis croire, « d'après la fausseté des dénonciations faites contre « moi, que le Comité de surveillance de la Commune <& ne m'aurait pas fait emprisonner, sans les précau- « tions que le salut du peuple lui commandait de « prendre.
« On m*iaccuse d'être rédacteur du journal anti-
« Feuillant^ intitulé : De la Cour et de la Ville. La « vérité est que cela n'est pas. C'est un nommé Gau- « tier, dont le signalement ressemble si peu au mien, ce que ce n'est que par méchanceté qu'on peut m'a- €c voir pris pour lui ; et si je pouvais fouiller dans «ma poche... »
<c Je fis un mouvement inutile pour prendre mon portefeuille ; un des juges s'en aperçut et dit & ceux qui me tenaient : « Lâchez Monsieur. » Alors, je posai sur la table les attestations de plusieurs com* mis, facteurs, marchands et propriétaires de maisons chez lesquels il a logé, qui prouvent qu'il était rédacteur de ce journal et seul propriétaire.
« Un des juges. — Mais enfin il n'y a pas de feu « sans fumée; il faut dire pourquoi on vous accuse c< de cela !
c( — C'est ce que j'allais faire. Vous savez, Mes- « sieurs, que ce journal était une espèce de tronc, <x dans lequel on déposait les calemboui^, quolibets, fi( épigrammes, plaisanteries, bonnes ou mauvaises, c< qui se faisaient à Paris et dans les quatre-vingt- « trois départements. Je pourrais dire que je n'en <c ai jamais fait pour ce journal, puisqu'il n'existe <x aucun manuscrit de ma main ; mais ma franchise « qui m'a toujours bien servi , me servira encore c< aujourd'hui, et j'avouerai que la gaieté de mon « caractère m'inspirait souvent des idées plaisantes a que j'envoyais au sieur Gautier. Voilà, Messieurs,
« le simple résultat de cette grande dénonciation, a qui est aussi absurde que celle dont je vais parler « est monstrueuse. On m'accuse d'avoir* été sur les « frontières, d'y avoir fait des recrues, de les avoir « conduites aux émigrés... d
(( Il s'éleva un murmure général, qui ne me déconcerta pas, et je dis en haussant la voix :
«( Eh ! Messieurs, messieurs, j'ai la parole, je prie a Monsieur le président de vouloir bien me la mainci tenir ; jamais elle ne m'a été plus nécessaire.
«( Presque tous les juges dirent eti riant : C'est f( juste, c'est juste : silence !
<( — Mon dénonciateur est un monstre ; je vais c( prouver cette vérité à des juges que le peuple «n'aurait pas choisis, s'il ne les avait pas cruscac( pables de discerner l'innocent d'avec le coupable. c( Yoilà, Messieurs, des certificats qui prouvent que m je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois c( mois. Yoilà trois déclarations de maîtres de maice sons chez lesquels j'ai logé depuis ce temps qui a attestent la même chose, d
a On était occupé à les examiner, lorsque nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un prisonnier qui prit ma place devant le président. Ceux qui le tenaient dirent que c'était encore un prêtre qu'on avait déniché dans la chapelle. Après un fort court interrogatoire, il fut envoyé à la Force. Il jeta son bréviaire sur la table, et fut entraîné hors du guichet,
où il fut massacré. Cette expédition faite, je reparus devant le tribunal..
« Un des juges. — Je ne dis pas que ces certificats « soient faux ; mais qui nous prouvera qu'ils sont « vrais?
« — Votre réflexion est juste. Monsieur, et pour « vous mettre à même de me juger avec oonnaî»- « sance de cause, faites*moi conduire dans un cachot, « jusqu'à ce que des commissaires, que je prie M* le <( président de vouloir bien nommer, aient vérifié « leur validité. S'ils sont faux, je mérite la mort.
<( Un des juges, qui, pendant mon interrogatoire, parut s'intéresser à moi, dit à demi-voix :^<*<c Un « coupable ne parlerait pas avec cette assurance.
« Ufi autre juge. — De quelle section êtes- vous?
a — De celle de la Halle-au-Blé.
« Un garde national, qui n'était pas du nombre des juges. — « Ah ! ah ! je suis aussi de cette section. (1 Chez qui demeures-vous ?
« — Chez M. Teyssier , rue Croix'^des-Petits- « Gtiamps.
a Le garde natùmal. — Je le connais ; nous avons « même fait des affaires ensemble ; et je peux dire a si ce certificat est de lui... v) Il le regarda et dit : « Messieurs, je certifie que c'est la signature du ci- « toyen Teyssier. »
« J'allais faire le résumé de mille raisons qui me
font préférer le régime républicain à celui de la Constitution ; j'allais répéter ce que je disais tous les jours dans la boutique de M. Desenne, lorsque le concierge entra tout e£Earé, pour avertir qu'un prisonnier se sauvait par la cbeminée. Le président lui dit de faire tirer sur lui des coups de pistolet ; mais que, s'il échappait, le guichetier en répondait sur sa tête. C'était le malheureux Maussabré. On tira contre lui quelques coups de fusil, et le guichetier voyant que ce moyen ne réussissait pas, alluma de la paille. La fumée le fit tomber à moitié étouffé; il fut achevé devant la porte du guichet.
« Je repris mon discours, en disant : a Personne, a Messieurs, n'a désiré plus que moi la réforme des «c abus...
a Un juge, d'un air impatienté. — Vous nous dîtes « toujoturs que vous n'êtes pas ça ni ça : Qu'êtes-vous a donc?
c( — J'étais franc royaliste. »
<c II s'éleva un murmure général qui fut miraculeusement apaisé par le juge qui avait l'air de s'intéresser à moi, qui dit mot pour mot :
« Ce n'est pas pour juger les opinions que nous «( sommes ici ; c'est pour en juger les résultats.
« Un des juges. — Je verrai bien si vous avex « servi au régiment du Roi. Y avez- vous connu ccM. Moreau?
a — Oui, Monsieur; j'en ai même connu deux : « Tun y très -grand y très-gros et très - raisonnable ; « Tautre, très-petit, très-maigre et très... »
« Je fis un mouvement avec la main, pour désigner une tète légère.
« Le même juge. — C'est cela même ; je vois que « vous Tavez connu. »
« Nous en étions là, lorsqu'on ouvrit une des portes du guichet qui donne sur l'escalier, et je vis une escorte de trois hommes qui conduisait M. Margue..., ci-devant major, précédemment mon camarade au régiment du Roi, et mon compagnon de chambre & l'Abbaye. On le plaça, pour attendre que je fusse jugé, dans l'endroit où l'on m'avait mis quand on me conduisit dans le guichet.
« Yoilà, Messieurs, tout ce que je peux dire de ma a conduite et de mes principes. La sincérité des « aveux que je viens de faire doit vous convaincre c< que je ne suis pas un homme dangereux. C'est ce a qui me fait espérer que vous voudrez bien m'aca corder la liberté que je vous demande, et à laquelle « je suis attaché par besoin et par principes.
<c Le président, après avoir ôté son chapeau, dit : « — Je ne vois rien qui doive faire suspecter Mona sieur ; je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis?
« Tous les juges. — Oui ! oui ! c'est juste t »
« A peine ces mots divins furent-ils prononcés,
que tous ceux qui étaient dans le guichet m^embnssèrent. J'entendis au-dessus de mœ, aj^laudir et crier bravo 1 Je levai les yeux et j'aperçus plusieurs tètes groupées contre les barreaux du soupirail du guichet ; et comme elles avaient les yeux ouverts et mobileSi je compris que le bourdonnement sourd et inquiétant que j'avais entendu pendant mon interrogatoire venait de cet endroit.
tt Le président chargea trois personnes d'aller en députation annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Pendant cette proclamation, je demandai à mes juges un résumé de ce qu'ils venaient de prononcer en ma faveur ; ils me le promirent...
a ... Les trois députés rentrèrent , et me firent mettre mon chapeau sur la tète ; ils me conduisirent hors du guichet. Aussitôt que je parus dans la rue, un d'eux s'écria : « Chapeau bas /. . . Citoyens, voilà « celui pour lequel vos juges demandent aide et se- «( cours. » Ces paroles prononcées, \e pouvoir exécu" /i/ m'enleva, et, placé au milieu de quatre torches, je fus embrassé de tous ceux qui m'entouraient. Tous les spectateurs crièrent : Vive ta natùm * / »
t JourgnUc de Saint-Méard, iCon o^oma d« IrmUê-kuii K«iires. p. 36 à 54.
A mesure que les massacres , exécutés devant le guichet de la prison , encombraient de cadavres la rue Sainte-Marguerite , des hommes les prenaient par les pieds et les traînaient, dans le ruisseau, jusqu'à la grande cour intérieure de l'Abbaye, où siégeait le comité des Quatre-Nations. C'est là, et en présence des commissaires , que les cadavres étaient dépouillés de leurs vêtements avant d'être livrés aux charrettes du voiturier Noël, chargé de les porter aux carrières de Yaugirard.
Cette œuvre horrible et immonde du dépouillement de ces cadavres sanglants eut lieu avec une sorte de solennité. Tous les yeux convoitaient les bijoux, les bagues, les montres, les boucles de souliers des victimes; et il n'y avait pas un de ces monstres qui n'eût envie de se faire voleur, après s'être fait assassin.
Un procès-verbal do comité des Quatre-Nations, en date du 2 septembre, nous fait connaître comment et par qui il fut procédé au dépouillement :
,c( Les citoyens de la section des Quatre-Nations, réunis dans la cour ci-devant Conventuelle de la cidevant Abbaye , ayant désiré avoir connaissance de tous les effets qui peuvent se trouver sur les cadavres, en conséquence, le peuple souverain a nommé six
' commissaires pour prendre connaissance de tous les effets, et leur en rendre compte, lesquels sont, savoir : le citoyen Gibory; Pierre Gentilhomme; Antoine Portes, canonnier de T Abbaye-Saint-Germain; Joseph Cabrol, de la compagnie du citoyen Yiaud; François Lefèvre, rue des Marais, menuisier; Oiseau, traiteur, rue Mazarine, en présence desquels la fouille a été faite, et ce qu'on y a trouvé mis dans différents sacs et cartons. » Le même procès- verbal contient sur le dépouille-
ment des cadavres une sorte de déclaration conçue en ces termes :