ROBESPIERRE
Deux sentiments dominent dans les explications données par Robespierre , au sujet des massacres de septembre ; la dissimulation poussée jusqu'au mensonge, et la plus froide cruauté.
D'abord, Robespierre nia toute participation de sa part aux massacres, mais en se tenant dans ce vague d'idées et de paroles, d'où il lui arriva rarement de sortir.
c< J^ignore les faits^ disait-il ; je ne les nie^ ni ne les crois. Je n*ai jamais été chargé d'aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé, en aucune manière, d'aucune opération particulière. Je n'ai jamais présidé un seul instant la Commune, et n'ai jamais eu aucune relation avec le Comité de surveillance, tant calomniée »
Comme il n'était pas aisé alors de contester à Robespierre son inaction et son abstention, ceux qui auraient pu le faire étant ses partisans et ses amis, il persista de plus en plus dans ce système de défense, commun à tous les auteurs des massacres.
a Ceux qui ont dit que j'avais eu la moindre part aux événements dont je parle, ajoutait-il, sont des hommes ou excessivement crédules, ou excessivement pervers. Quant à l'homme qui, comptant sur le succès de la diffamation, a cru pouvoir alors imprimer impunément * que je les avais dirigés , je me contenterais de l'abandonner au remords, si le remords ne supposait une àme. Je dirai pour ceux que l'imposture a pu égarer, qu'avant l'époque où ces événements sont arrivés, j'avais cessé de fréquenter le Conseil général de la Commune. L'assemblée électorale dont j'étais membre avait commencé ses séances ; je n'ai appris ce qui se passait
'Robespierre, Lettres à set commettante, ii. 4, p. 60. * C'est à Louvct tjue Robespierre fait allusion.
dans les prisons que par le bruit public, et plus tard par la plus grande partie des citoyens , car j'étais habituellement chez moi^ »
On le voit, une fois entré dans la voie de ce que les juges criminels nomment un alibis Robespierre y fait^ à chaque mot, un pas nouveau. D*abord, il n'avait point présidé la Commune, et ne s'était mêlé de rien; ensuite, il avait cessé de fréquenter le Conseil général ; maintenant, il va dire qu'il avait même cessé d'aller à la Commune.
a On a osé, dit-il, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais voulu compromettre la sûreté de quelques députés, en les dénonçant à la Commune dans les exécutions des conspirateurs. J'ai déjà répondu à cette infamie, en rappelant que j'avais cessé d'aller à la Commune avant ces événements *. »
La dénégation est donc bien précise et bien formelle, et les historiens superficiels ont pu s'y tromper *. Eh bien ! cette dénégation est de tous points
1 Robespierre, Lettres à ses commettants ^ n, 4, p. 166.
*I6td., p. 180.
' « Nous doutons fort que Robespierre ait pris une part quelconque à cette détermination violente. Si son nom ne se trouvait habituellement sous la plume de quelques historiens de cette terrible époque,] nous ne verrions nulle raison de l'en accuser, nulle raison de l'en défendre ; mais la justice exige qu'aprës tant d'accusations répétées d'après un premier ouï-dire, nous fassions connaître les motifs pour lesquels on doit, selon nous, rajer Robespierre du nombre des auteurs des journées de septembre. > (Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution fran<^aisef t. XVII, p. 404.)
un mensonge ; Robespierre n'a pas quitté le Conseil général pendant les massacres; Robespierre a pris part aux délibérations relatives aux massacres; Robespierre a rempli une mission au sujet des massacres; Robespierre est allé, sinon au Comité de surveillance de la mairie , mais au moins à la mairie, en raison des massacres et pendant qu'ils duraient encore. Et quels garants donnerons- nous au lecteur de ce mensonge? — Le procès-verbal des séances du Conseil général de la Commune, où Robespierre a paru, où Robespierre a parlé, où Robespierre a reçu une mission de se porter au Temple, auquel les assassiiis réservaient le même sort qu'aux prisons.
Quand Robespierre parle des opérations de l'assemblée électorale, chargée de nommer les députés de la Convention, il confond ou il oublie.
Les sections organisèrent les assemblées primaires le 27 août. Robespierre était de la section de la place Vendôme, qui prit, après le 10 août, le nom de section des Piques. A cette séance du 27 août, Robespierre fut nommé président à l'unanimité des suffrages. Il présida en effet les assemblées de cette section, pour la nomination de ses douze électeurs. Robespierre fut nommé le premier ; Arthur, fabricant de papiers, rue Louis-le-Grand, n"" 31, celui-là même qui avait mis, le 10 août, le cœur d'un Suisse à l'eau-de-vie, fut nommé le second; Maurice Du-
play> le menuisier entrepreneur chez lequel logeait Robespierre I fut nommé le onzième. Robespierre
présida le 28, le 29, le 30 et le 31 août'. Quant aux opérations des électeurs, elles commencèrent le 7 septembre, et Robespierre fut nommé, ce jour-li^ député à la Convention, avec Danton et CoUot d'Herbois *. Les massacres furent donc préparés et exécutés entre la nomination des électeurs et la nomination des députés ; et Robespierre partagea, pendant toilt ce temps, les travaux du Conseil général de la Commune.
Le 1^ septembre, Robespierre porte deux fois la parole au Conseil général. La première fois, il demande que le bureau municipal prenne, pour tenir ses séances, une autre salie que celle du Conseil général, pour ne point interrompre les séances du matin. La seconde fois, a il développe, dans un éloquent discours, toutes les manœuvres employées pour faire perdre au Conseil général la confiance publique, et tout ce que le Conseil a fait pour s'en rendre digne. Il se résume, et dit qu'il ne se présente à son esprit aucun moyen de sauver le peuple, que de lui remettre le pouvoir que le Conseil général a reçu de lui *. »
^Registre des délihénUions de la section des Piques, {Archives de la Préfecture de police.)
* Moniteur du 8 septembre 1792.
* Proeis-aerhaux de la Commune de Paris, Séance du l*' septembre 1792.
Manuel répondit à Robespierre, et combattit son opinion sur la résignation des pouvoirs des administrateurs ; mais le discours quMl avait prononcé, et l'adresse quMl avait proposée, furent imprimés chez Duplain, aux frais de la Commune.
Le 2 septembre, à la séance du soir, commencée à quatre heures, le Conseil général décida un grand nombre de mesures relatives aux prisons, qui étaient déjà envahies par les assassins. Il prit des arrêtés en faveur des prisonniers détenus pour mois- de nourrice, pour dettes civiles et pour indiscipline militaire; il fit ouvrir Sainte-Pélagie; il envoya de la force armée au Temple ; il nomma des commissaires chargés de se porter aux prisons : Robespierre, présent à la séaùce, participa à toutes ces mesures. Il fit bien plus encore; au milieu de cette première effervescence du meurtre, il dénonça, avec Billaud- Yarennes, une conspiration ayant pour objet de porter le duc de Brunswick sur le trône K Cette dénonciation désignait très-clairement Brissot et quelques Girondins ; si clairement, que le Comité de surveillance de la mairie fit opérer, le 3 septembre, à sept heures du matin, une minutieuse et sévère perquisition au domicile de Brissot.
Terrifié, à bon droit, d'une pareille mesure, Bris»
1 Procès-t^erhaïuv de la Commune de Parité Séance du S «eptembre 1702.
sot publia^ dans la journée du 3, une Lettre à ses concitoyens : « Hier, dimanche, disail-il, on m^a dénoncé à la Commune de Paris, ainsi que partie des députés de la Gironde, et d^autres hommes aussi vertueux. On nous accusait de vouloir livrer la France au duc de Brunswick, d'en avoir reçu des millions, et de nous être concertés pour nous sauver en Angleterre. Citoyens, on me dénonçait à dix heures du soir, et, à cette heure, on égorgeait dans les prisons... Ce matin, sur les sept heures, trois commissaires de la Commune se sont présentés chez moi... ils ont examiné, pendant trois heures, avec tout le soin possible, tous mes papiers ; en voici le résultat*. )) ~ Suit Pextrait du rapport des trois commissaires, déclarant qu'ils n'avaient absolument rien trouvé dans les papiers de Brissot, qui parût contraire à l'intérêt du bien public.
La perquisition était évidemment le résultat de la dénonciation de Robespierre ; il avoua lui-même ;\ Pelion, le 4 septembre, qu'il avait entendu désigner Brissot, en dévoilant la conspiration ourdie en faveur du duc de Brunswick. « Vous vous laissez entourer, dit-il à Petion; vous vous laissez prévenir; on vous indispose contre moi, vous voyez tous les jours mes ennemis; vous voyez Brissot et son parti. — Vous vous trompez, Robespierre, répondit Pe-
' Moniteur du 7 «epiombre 17P2.
tion; personne plus que moi n'est en garde contre les préventions. Je vois Brissot, néanmoins rarement ; mais vous ne le connaissez pas, et moi je le connais dès son enfance. — Robespierre insista, mais en se renfermant dans des généralités. — En grâce, lui dis-je, expliquons-nous ; dites-moi franchement ce que vous avez sur le cœur, ce que vous savez. — Eh bien ! me dit-il, je crois que Brissot est à Brunswick*. »
Le 3 septembre, les massacres étaient devenus généraux dans neuf prisons de Paris, et Robespierre siégeait au Conseil général de la Commune. Le Temple était sérieusement menacé. Les sections fidèles à la monarchie, notamment la section de la Fontaine de la rue Montmartre, y envoyèrent spontanément des citoyens énergiques, chargés de défendre la famille royale*; mais les sections révolutionnaires voulaient que le roi, la reine et leur famille fussent compris dans le massacre général. Ainsi, on lit dans le procès-verbal de la section du Roi-de-Sicile, devenue, après le 10 août, la section des Droits de PHomme , les lignes suivantes, à la date du 3 septembre : « Plusieurs motions ont été faites tendantes à 'faire respecter
^ Moniteur du 10 novembre 1792, Discourt de Jérâme Petion.
* Registre det délibérations de la section de la Fontaine de la rue Montmartrct Séance du 2 septerabre 1792. {Archives de la Pre^ ftcinre de police.)
la famille royale : on a passé à F ordre du jourK » La Commune de Paris, qui répondait de la garde du roi, fit, de son côté, défendre le Temple, quoique sans luxe d'empressement. Le procès- verbal de la séance du 3, au Conseil général, s'exprime ainsi : a Les commissaires du Conseil, de service au Temple, font passer la note des différents objets'que demande M. Capet, Ajourné à demain. MM. Deltroy, Manuel et Robespierre sont nommés commissaires au Temple, pour y assurer la tranquillité *. »
Ce même jour, 3 septembre, le bruit se répandit dans les sections que Robespierre allait quitter Paris. Était-ce uqe mission qu'il devait recevoir, comme en reçurent Billard- Yarennes et un grand nombre de membres de la Commune? — Nous ne savons ; mais des sections députèrent auprès de lui, afin qu'il restât, a Sur la proposition d'un membre, dit le procès-verbal dé la section de Mauconseil, la section a nommé pour commissaires, pour se transporter à la Commune^ MM. Galimard, Garnerin, Bonhomme et Le Clery, auprès de M. Robespierre, pour l'inviter à rester à Paris, dans la circonstance actuelle ^. »
^ Regittre des délibérations de la section du Roi-de- Sicile, Séance du 9 septembre 1792. {Archives de la Préfecture de police.)
t Procès-verbaux de la Commune de Paris, Séance du 3 septembre au matin.
' Registre des délibérations de la section de Mauconseil, Séance du 3 septembre 1792. [Archives de la Préfechtre de police.
Ainsi, le 1*', le 2 et le 3 septembre, Robespierre prit une part très-active aux délibérations du Conseil général de la (Commune; il parla plusieui*s fois; il dénonça Brissot ; il remplit une mission au Temple; il participa aux nombreux arrêtés relatifs aux massacres; il vécut enfin, comme tout le Conseil municipal, dans cette atmosphère de sang, qui enveloppa, pendant six jours, l'Hôtel de ville et la mairie.
Le 4 septembre, Robespierre accompagna Danton à la mairie, lorsquMl alla faire révoquer le mandat d'arrêt décerné par le comité d'exécution contre Roland. «C'était le 4, dit Petion; et les massacres duraient encore. Danton en fut instruit; il vint à la mairie ; il était avec Robespierre ^ »
Qu'on juge maintenant de la sincérité des dénégations de Robespierre, et des assurances réitérées quil ne fut jamais chargé d aucune commission y quHl avait cessé de fréquenter le Conseil général avant f époque de ces événementSj et quilh*apprit ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public^ et plus tard par la plus grande partie des citoyens.
Le calme impudent avec lequel Robespierre décline toute complicité dans les massacres de septembre, ne saurait être comparé qu'au calme féroce avec lequel il en parle. ^
D'abord, Robespierre justifie le Comité de surveiU
i Moniteur du 10 novembre 1792, Dixcourt de Jérôme Petion,
lance d^avoir illégalement rempli les prisons, sup« primé les journaux royalistes, et distribué leurs presses et leurs caractères oux patriotes, ce Des arrestations illégales? s'écrie-t-il. Est-ce donc le Code criminel à la main quMl faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public, dans les temps de crise, amenés par Pimpuissance même des lois? Que ne nous reprocbez-vous aussi d'avoir brisé illégalement les plumes mercenaires dont le métier était de propager l'imposture et de blasphémer contre la liberté ? Que n'instituez-vous une commission pour recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes * ? )>
Ensuite Robespierre justifie, on l'a déjà vu, les massacres par les résultats politiques qu'ils ont amenés. i( L'univers, la postérité, dit-il, ne verra dans ces événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat ; vous devez les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes
d'État et en législateurs du monde Nous n'avons
point failli ; j'en jure par le trône renversé, et par la République qui s'élève * ! »
Enfin, Robespierre se montre encore plus froidement atroce que Gollot d'Herbois ; l'ancien pensionnaire de la Montansier disait à Manuel : « Donne à
^Robespierre, Lettres à ses commettants, n. 4, p. 160. « JfctU, p. 165.