‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 2)Chapitre 11 sur 30 · JEAN LAW ET LE SYSTÈME · texte numérisé non relu

JEAN LAW ET LE SYSTÈME

Quelques-uns des coDtr6leurs^généraux , esprits purement administratifs, tels que Jean-Baptiste Colbert, avaient voulu secouer le concours des financiers, traitants, fermiers-généraux, et par conséquent ne point recourir au crédit. Les tristes nécessités de la un du rëgne de Louis XIV n'avaient pas permis la réalisation complète de ces idées de régularité excessive et généralement médiocres.

Le système dont nous allons parler tendait également, par l'exagération d'un papier-monnaie, à se séparer des financiers en centralisant les éléments du crédit particulier dans lescomptes d'une banque d'État. L'Angleterre, depuis le règne de Charles I", avait fait plusieurs essais d'une banque à papiermonnaie; il n'existait d'établissement de crédit de quelque importance qu'en Italie, à Gènes, Florence, Venise. Rien ne pouvait égaler la hardiesse du système que T>aw voulait appliquer aux finances de

- H7 — la FntDce, au milieu de ce peuple qui accepte toujours l'étrange et te merveilleux.

Jean Law était Écossais, né k Edimbourg, au milieu des échanges d'or et d'argent : son père était orfèvre, riche état qui se mêlait à toutes les combinaisous ânancières par la nécessité d'une connaissance profonde des métaux précieux. L'éducation pratique de Law fut donc très-complète , et il y mêla une certaine hardiesse à tenter les chances du jeu; il gagna des sommes considérables à la bassette et au lansquenet, si à la mode depuis la cour élégante de Charles IL

Au milieu de toutes ces dissipations ou de ces recherches bruyantes de la fortune, Jean Law publia un livre remarquable, son Essai sur te commerce de l'argent, où se trouve déjà développé son système de banque, et même ce que, dans les temps modernes, on a appelé le crédit foncier, c'est-à-dire la mobilisation de la terre par sa représentation dans un papier-monnaie; Law proposa de représenter tout le revenu des États, toutes les propriétés foncières par un papier d'égale valeur qui, une fois mis en circulation, servirait à liquider la dette publique, les créances particulières, et s'amortirait par annuités :

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d'après Law, la momiaie oe devait plus servir, duos les paiement et les transactions , que comme dépôt représentatif: les métaux n'étant en réalité qu'une garantie des valeurs mises encirculatioq.

Ces idées étaient trop liardies pour l'époque où elles étaient exprimées par Law, même en Angle* terre; il passa sur notre continent, vint à Paris, où il se tit remarquer d'abord par son bonheur extrême au jeu du pharaon ; il y gagna des sommes considé-^ râbles : Law visita ensuite Gènes, Venise, l'Italie entière, s'initiant partout aux combinaisons pratiques des banques. Dans ses voyages d'expérience, Law ne dédaignait pas non plus le commerce des métaux, la joaillerie, les pierres précieuses ; il acheta de beaux diamants, parmi lesquels se trouvait le plus précieux de tous, celui qui, vendu à lU- le due d'Orléans, fut ensuite appelé le Régent. Déjîà maître d'une fortune considérable, Law revint en France à la mort de Louis XIV, lorsque le Régent, esprit très-avancé luimême, cbercliait à liquider la lourde succession du feu roi, en développant au milieu de la paix les éléments de la richesse publique. On n'a pas assez rendu de justice à cet esprit hardi et puissant qui gouverna le pays, pendant quelques années , it tra-

vers les dissipations et les lëtes : je veux parler de Philippe d'Orléans, régent de France (1).

Law lui exposa son plan primitif, si ingénieux : i' création d'une banque sous la raison de Law et compagnie, avec un capital de six millions, représenté par douze mille actions de cinq cents francs, payables un quart en espèces , et les trois quarts en billets d'État; ce qui donnait immédiatement une valeur à ces billets d^réciés ; cette banque se chargeait du recouvrement de toute espèce de créances 6ur les diverses places de l'Europe et de l'Amérique. 3* constitution d'une compagnie commerciale ayant pour but l'exploitation d'un pays immense dont on faisait un tableau féerique, la Louisiane, qu'on disait féconde en métaux de toute espèce. Le Régent accepta ces premières bases d'un établissement qui devait se développer dans de prodigieuses proportions, et lui fournir les ressources actuelles d'un vaste crédit.

La banque de Law émit des billets qui eurent toute la valeur de l'argent; il en résulta une facilité immense dans la circulation : la compagnie commer-

(1) Je renroiatuzUvreaqaeJ'fu publiés sur le Régeat et Lixim XV.

ciale de la Louisiane acquit les privilèges de l'exploitation du Mississipi , du Sénégal, et le monopole du commerce de l'Inde ; les actions, quoique portées snccessivement au chiffre de vingt-einq mille, triplèrent de prix, et la circulation des billets s'éleva même à plus de deux cents millions.

Désormais la banque de Law devint le grand et unique centre financier, destiné à remplacer toutes les autres institutions du crédit public : elle se chargea de la fabrication de la moanaie et de l'affinage -des métaux; en 1718, le contrat des fermes étant expiré, on ne le renouvela pas avec une autre compagnie, afin de confier la gestion de tous tes impôts à la banque de Law qui, par ses billets de circulation, acquittait les services et les dettes de l'État ; une notable partie ^e l'arriéré qu'avait laissé le règne de Louis XIV fut liquidée : enfin , on accorda à Law l'immense privilège de la compagnie des Indes et d'Afrique ; tout vint aboutir à la banque. Ses premiers bénéfices furent incalculables ; elle donna 202 p. 0/0-

Aussi , à la fin de 1719, époque brillante du système, les actions de 500 Trancs de la banque de Law s'étaient élevées à 10,530 Ir. ; on venait en acheter

de tous les points du monde au marché ou bourse

qui se tenait depuis la place des Victoires jusqu'à la rue Quincampoix , quartier du centre et alors parfaitement habité. La foule s'y pressait pour négocier, vendre et acheter des actions; on payait jusqu'à l'air et l'espace dans la rue Quincampoix au poids de l'or : des hommes se louaient dix écus pour servir de pupitre en plein vent, en abaissant le dos ; il se Bt des fortunes colossales et de grandes ruines, rapidement et par le hasard, dans les secousses de hausse et de baisse : on fut riche ou pauvre du jour au lendemain. Ces étranges mutations trop rapides dans les fortunes privées ont sans doute un grave inconv^ient: souvent elles amènent des dangers pour les mœurs, pour les situations sociales ; mais il en résulte aussi un avantage immense de circulation, un laisser-aller, un abandon dans ta dépense de chacun , qui crée la prospérité de l'industrie générale : la richesse résulte de la mobilité des capitaux ; rarement il faut en rechercher la cause, quelquefois dangereuse,souventimmonde,etquinéanmoins comme le fumier, prépare les fruits^avoureux. La plupart des beaux hôtels, des splendides maisons de plaisance , à Paris et dans les environs , da-

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toit du systëme : ce qu'on g^e vite, on le i^tnae peut-être plus vite encore Les financieps, les anciens fermiers-généraux , ceux, enfin qu'on appelait les traitants, quoique restés en. dehors du système, ne l'exploitèrent pas moins au profit de leur colossale fortune ; disposant de capitaux considérables, ils les jetèrent habilement dans la circulation t iU se rendirent maîtres de la hausse et de la i>aisse des actions de ta banque de Law.

C'est avec l'argent du système que furent bâtis les plus beaux hôtels de la place Vendôme , de la place des Victoires, le palais du duc de Penthièvre [la Banque}, le Palais-Boupb(m . les bâtiments de Chantilly {les Condé, monsieur le Duc eu tète, avaient fait une fortune immense avec le système). L'élégance, le luxe des meubles, des bijoux, datent de Law ; on fut prodigue de toute chose ; et avec quelques groeses poignées d'actions , monseigneur le duc d'Orléans, je le répète, acquit aa profit de la couronne cette belle pierre qu'on appela depuis le Régent^ du nom de son heureux possesseur. Jamais Paris n'avait été plusbrillm, plus joyeux, plus riche, plus profondément agité que pendant le système; grands seigneurs 9U laquais inondaient la rue Quincampoix,

avec une égalité qui se traduisait eo ruades grossiÈres.

Jusqu'en l'année 1720, la hausse des actions n'eut pas de terme; on prit à passion de dédaigaer le numéraire comme un vil métal ; tout fut soldé et accepté en billets de banque ; la plupart des créanciers de l'État échangèrent leurs coupons sur l'Hôtel-de-VilIe, leurs pensions tontïnières contre les actions au porteur de la banque; et, de cette manière, la lourde dette du règne de Louis XIV fut presque entièrement liquidée. (Une des grandes erreurs historiques a donc été de dire que cette dette a pesé sur les destinées de la monarchie), car elle avait été convertie en billets au porteur éteints par le système.

Les causes de décadence, pour la théorie de Law, vinrent de deux sources ; l'exagération de l'idée même ; le caractère français qui prend et délaisse un système avec le même entrain; après l'espérance vient la peur ; il n'y avait pas eu de limites à la hausse des actions, il n'y en eut pas non plus à la baisse rapide, profonde, ruineuse. •

En vain, pour reconquérir la confiance générale, Law avait été nommé contrôleur-général, avec poij-

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Toir de centraliser dans ses mains tous les revenus et les éléments de la fortune publique. La décadence du système marchait si vite, que Law devait être impuissant pour l'arrêter ; alors seulement on s'aperçut que la valeur du gage donné aux billets de crédit émis par la banque avait été exagérée outre mesure dès l'origine ; la Louisiane, le Sénégal, la compagnie de l'Inde et de la Chine, dans leur état actuel, étaient plutôt des charges que des gagea réels; les revenus de l'État, des termes, des régies couvraient à peine l'intérêt des billets créés et des actions de la dette contractée : le système devait donc nécessairement crouler, quand l'opinion publique éclairée, pénétrerait la véntable situation de la banque, impuissante pour rembourser ses billets en numéraire où par des valeurs équivalentes.

On voulut en vain lutter contre le discrédit des billets : en finances, il n'y a pas do force capable d'arrêter la chute d'un système qui repose sur la confiance exagérée : la violence n'arrête pas plus que les paroles retentissantes et prometteuses. Un arrêt du conseil défendit en vain aux particuliers de garder du numéraire en leurs mains : les écus se cachèrent, et voilà tout; les billets perdirent leur valeur, et les ac-

tioQS devinrent des feuilles de papier mortes aux mains des porteurs.

Dans cette décadence du systiime, j'ai compté jusqu'à vingt-six ^dits qui cherchent, par des moyens extrêmes, à lutter contre la dépréciation du papier^ monnaie ; le contrôleur-général fixe te taux de l'or et de l'aident par une sorte de maximum ; il ordonne la fonte des bijoux, de l'argenterie, et impose le cours forcé aux billets de la banque. Les actions, qui en 1719 étaient cotées à 20 mille livres, le furent à S livres le 31 décembre 1720. Il se fit donc un terrible bouleversement dans le royaume ; le Régent, qui avait pris Law sous sa protection, parce qu'il appréciait hautement ses vastes idées de crédit, le fit évader en présence d'un arrêt du parlement qui ordonnait sa prise de corps.

Un moment nommé ministre de France en Bavière, Law voyagea de nouveau dans toutes les parties de l'Europe, sans rien perdre de la considération qu'il inspirait généralement, tout plein de son idée et de sa réalisation possible; il mourut à Venise en 1729, environné d'une sorte d'éclat.

Il ne fautpas dédaigner son système, qui se fonde Bur des bases très-larges et rationnelles : 1* une ban-

que chargée de tous les recouvrements, même de Timpât, et par conséquent appelée à acquitter les dettes de l'État, ou au moins à servir les intérêts par ses billets ; S* l'établissement d'un crédit foncier i>eprésentant toute la propriété de la France par des billets destinés à acquitter les hypothèques et les lourdes dettes en évitant l'usure.

Comme toujours en France, l'imagination tua le système par l'espérance exagérée et par la terreur infinie; elle brisa l'idée en forçant ses limites raisonnables ; mais on ne peut nier l'impulsion industrielle que la banque de Law imprima partout : elle déprécia l'aident; elle multiplia les capitaux fictifs, et donna, par ce moyen, une immense élasticité à la dépense. Le chancelier d'Âguesseau avait raison sans doute, comme ma^strat supérieur, de dénoncer le luxe immoral introduit dans la société par le système de Law ; mais il produisit cette richesse de l'art au xTiii* siècle, cette éclatante auréole d'élégance dans les bâtiments, les meubles, les vêtements. La France ' prit dès lors la hante main dans l'industrie.

Law, créé en Ecosse baron de Lauriston, eut une fille qui épousa lord Wallinford ; son fils mourut eh-

faut. II avait deux neveux, dont t'un fut maréchal de camp des armées du roi Louis XV, très-protégé par les Condé, dont Law avait grandi la fortune. (On disait que la pelouse de Chantilly était fumée par les actions du système.)

Le ftls aîné du maréchal de camp Law de Lauriston fut le marquis de Lauriston, ofHcier si distingué comme aide de camp de l'empereur Napoléon, puis ministre de la maison des rois Louis XVIII et Charles X, mort maréchal de France.

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