LES FRERES PARIS
Le système de Law, en exagérant les forces du crédit, aivait jeté une profonde perturbation dans les intérêts : il était impossible d'arriver à la régularisation immédiate des affaires du Trésor. Law avait dédaigné les financiers, les fermiers-généraux, en sV dressant h la partie aventureuse des opinions : sa chute avait amené une telle secousse, une telle ruine, qu'il en était résulté une véritable impuissance de faire face aux engagements. Toutefois, et c'est une triste chose à dire, lorsque la ruine est générale, lorsque la catastrophe est commune, il en naît une certaine facilité d'arrangements : on joue table rase 9ur un monceau de papier-monnaie. Dans cette circonstance difficile, le fiégent, et après samort, M. le duc de Bourbon, s'adressèrent aux remarquables financiers de cette époque, les frères Paris.
Une force immense dans les affaires de banque
résulte toujours de l'uDion intime de plusieurs membres d'une même Emilie, qui se prêtent mutuellement la puissance de leur crédit : on peut alors opérer de place en place avec une extrême confiance en se donnant la main.
Les financiers Paris étaient cinq frères ; l'aîné se nommait Antoine et le second la Montagne; le troisième Joseph ; le plus capable prit le nom de Duverney, et le cadet s'appelait enfin Paris Montmartel. Tous appartenaient aux mêmes opinions financières, à ce système qui proclame qu'en tenant ses engagements avec fidélité, on peut tout espérer dans les opérations du crédit. Ils étaient loin d'avoir une ori- ^ne bien illustre ; nés h Bfomay, en Dauphiné, ils avaient reçu peu d'éducation, sous les yeux d'un père qui tenait une auberge à l'enseigne de la Montagne. En souvenir de cette Qrigine un peu humble, un des frères Paris garda te nom de la Montagne même au milieu de ses immenses prospérités.
On était en pleine guerre sur les frontières de la Savoie; les magasins de l'armée devaient se former dans le Dauphiné ; les jeunes frères Paris, d'une activité sans pareille, secondèrent les fournisseurs-généraux; connaissant bien le pays, ils réunirent les I. (S) »
y'mti9 pécessptreïl à 1>|rnaéf! ; l'Jiidn8|rie priyée 3g|t viffl et plps efficacemeat qiie l'^iJpiinistrptjftB puW»": qi^e quand il s'agit de ppurvoir de gHfld? çQrp§ en fliprphe. A la sgite de pe haut téipoigoage (j'vfpe activité féconde et de leur zèle indq^trîei}]^, ]p^ ff^rçg Fâris furent mêlés k toutes |p3 {)pérati{)p§ ^p ^mW^' tanpes de l'arinée ^'Italie, ppis ^ r^lj^PHtatiPR des provinces dufant quelques ^^^ép& de désQlatiqn e\ dç famine; enfin Us entrèrent tlans 'fis bureau"' f^^ munitÎQpnaire général ^ Versailles. Bientôt il^ %fipt hors ligne par leur prévQyaqce ftttentive et les jpiniaginahles ressources de leur pspnt;
Une dea carapqgpea les pluÉi djlficile^, aii pqijtt ^ç vne financier et de^ suhsist^nces, fut celle qug ï^ouis HY sQutinf. cpntre l'Kurope eptièrp, djips s^p jpur^ dq tristesse et de pïsllteur, ep 1T04; (^e Tréspr était épuisé, les vivres manquaient presque partPHt; les frères Paris se ph^rgèrpqt, sops leur prftprÇ responsabilité, dç fournir k toutes Jes n^çe^sjtés dg l'afr mée principale, celle qui devait tajre panipagne (i«ns les Flandres. Ce fut tnprveille; riep ne "panqp», pi solde, ni vivres; les frères Paris usèrent 4^ lepr cr^ dit sur toutes les places du monde pnyr reipplir leurs eng^gcRients.
P^n^ lin meqipnt (J'eïntjftrrîig, S^mne] flfmar^ s'entendit aY^c eu$ pour pn prêt dfi H ipillifins d^ livres; le secret de leuf crédit résultait de l'e^^tr^nte jld^ltté d^pa leitra engagements ; )U emprppt^iept, ^pr leurs cinq signa^urea, des sommea copsidér^^jes k \q}^s tea ^nwpiers de Tf^grope, apï ttanqp^ d^ Poilaiifle ^t ^'It^lje, et ces sommea ila le^ ^Y^IQ^lRt ap Tréapr : ^veç, l'aide de )a caiase ^e servtpç, M? payaient intégralement les intérêts ^u^ prMepra s^!)3 déficit et Bftps ret^r^ ; Ip sjstèpie de rpfrapclïeHipnt suivi par Çûlltert leyr ewt paru sapa digpîté.
On passa de pette manière les jours di$lici|es dp rè^e (]e I^Qpis XÏV, spps l'adniipislration ipcotitea- Ifiblement ^up^rieure f^e Desiparets, l'up des ipinisr très les plus capables, car il eut à répondre à la sjtpatipp ja glus PiDbarraasée, cellp d'pne longue guerrp eptreprise sans argent.
^ouis Xiy, à peine dans la tombe, le Régent duc d'Orléans ne se préoccupa d'abord que d'assurer l'économie dans les fmances par les bienfaits d'une longue pai:(;Pesmarets fut forcédeijonner sadémissiop; les frères Paris le suivirent pn monient dans sa disgrâce. Hais le Régent, qui avait un haut sentiment des capacités, fit bientôt rappeler les frères Paris, et
surtout celui qui prenait le nom de Duveraey, mtelligence à grandes ressources; et en échange d'avances considérables, il concéda aux quatre frères le bail des fermes-générales. Par une admirable et nouvelle comptabilité, celle introduite par Paccioli {la partie double), ils firent produire aux fermes des revenus d'un tiers plus haut, sans grever la France de nouveaux impôts : la bonne administration est toujours une providence.
C'est l'époque des vastes travaux d'érudition financière des frères Paris. Comme ils voulaient se rendre compte de tous les impôts et des revenus de l'État, ils en écrivirent l'histoire; sous leur ordre et avec leurnom, ils firent préparer desTraités sur les nwwnaiea, depuis l'origine de la monarchie ; sur les domaines du roi, les gabelles, les rentes, les charges, les aides, tes finances. Ce n'étaient pas seulement des travaux d'érudition, mais encore des études qui tendaient à rectifier l'assiette des impôts par une meilleure répartition . Les frères Paris s'occupèrent surtout de la révision des titres, travail immense d'ordre financier. Ils défalquèrent de la dette publique, avec un respect profond néanmoins pour tout titre légitime, 357 millions de faux titres et de mauvais emploi.
La banque de Law vint dérouter bientôt les idées calmes, positives des frères Paris; et afin de secouer le fardeau d'un trop lourd arriéré, M. le duc d'Orléans se jeta dans les aventures. Les frères Paris, financiers sérieux, ne pouvaient approuver le système de Law; ils exposèrent dans plusieurs mémoires placés sous les yeux du Régent, combien l'exagération du crédit grandissait la dette publique : le papier de l'État n'ayant plus de représentation réelle, on serait nécessairement entraîné à la banqueroute I
Le Régent, trop engagé envers Law pour écouter ces conseils, enleva aux frères Paris le bail des fermes, qui fut réuni à la gestion de la compagnie des Indes et du Canada sous la main de Law, toujours pour donner un gage sérieux et matériel au papier-monnaie. Les frères Paris non-seulement durent se retirer des affaires, mais encore ils reçurent un ordre d'exil, avec injonction de ne pas gêner les combinaisons financières de Law.
Quand le système croula, le Régent rappela les frères Paris pour les charger de l'opération difficile d'examiner une seconde fois cbaque titre de la dette publique auquel le visa dût être accordé ou refusé ; les frères Paris y apportèrent la plus scrupuleuse
sbtlicittidé et deviiiretit, par ce mojreil, lîlâltfeë de la sitliâtioh Ënàticière du pays, bette longue opéràtîott permit enfin de reconnaître le véHtable chiffre dé la dette piibiique, qui s'éleva, d'après le cortlptë exact i-einis au Régent, à 1631 miltiohs, exigeant un intérêt de lO^ millions, car Une fraction de la fente était viagère : l'extinction de la dette pdr la iiioft dil titulaire était l'amortissement naturel sous la vieille monarchie. L'intérêt moyen était Je 8 p, O/Q.
Cette liquidation se fit d'une façon définitive pendant le ministère du dUc de Bourbon et SoUs l'influence de la marquise de Prie , la gracieuse femine d'aflali-es, comme l'écrit Voltaire, fille de lUrtde Pléneiif.uQ des fmanciers ou traitants les plus coiisidérables, et amie du duc dé Ëoufbon ; lès quatre frères Paris formèrent le conseil des financés, et la liquidation s'accomplit avec une grande régularité : là marquise de Prie fut pour éûx d'un excellent secours, car elle avait le concours des fefmiersgenéraijx, des financiers; elle évita ta banqueroute que la dépréciation du papier -monnaie devait nécessairement entraîner; le duc de Sourbon (et c'était fort extraordinaire pour un Condé) fut Un des princes qui s'occUpâ le plus de Chances et d'àgiotàge. tl
aVatt ^gnê une soixantaine de millions dans le système : H en employa, je le répète, une partie à embellir Chantilly et à élerer le palais Bourbon [aujou^ d'hui le Corps législatif). Qiiaud là disgrâce vint frapper M. le Dliti et madame de Prie, les frères Pâ- H» fUrètit ctittipHâ dâtls l'exil ; la cardinal de Fleuiy, esprit exact, économe, ne dépassait pas les limites de la plus stricte administration en finances ; il s' éloigna des banquiers, gens d'affaires, il les fit niètne rançoiiiier Éomme Colbert, mauvaise et coûteuse méthodCj i^r les hommes de finances étant une nécessité dâtis les États, ils t-ecouvrent le lendemain avec usure ce qu'on leur a enleré la Veille avec injustice et violence.
LeeardiUal de Fleury fit mettre un moment Paris Duverney k la Bastille; après un procès solebnel suivi au parlement. Il fut acquitté d'abord, pUis exilé de la cour; trayailltitir infatigable, il présenta [ilusieùrs mémoires slir la situation financière dé la France. Lorsque le gouvernement de Louis XV, comme celui dé Son prédécesseut-, se trouva dans dé grandes nécessités par suite des guerres et des dépenses extrao^ binaires, il eut encore recours aux frères Pârls; Ceux-ci avaient occupé leur loisir et employé leurs
3,q,i,.cdbvGooyIe
capitaux dans de vastes entreprises comraerciaies et marchandes ; ils avaient pratiqué la commandite en grand, c'est-à-dire fourni des capitaux a toutes les affaires considérables , aux ateliers, aux manufactures de France, aux expéditions maritimes.
L'esprit ingénieux des cinq frères également s'appliqua aux travaux publics : on leur doit la fondation de l'École militaire, les aqueducs d'Arcueil, l'irrigation des terres en France par les canaux et le système régulier de distributions des vivres dans les armées par des entreprises permanentes. Cette vie active fut trèslongue et s'étendit presque jusqu'à la fm du règne de Louis XV (1770). Pâi-is Duverney ne laissa pas d'enfants; son neveu, le comte de la Blache (1), fut l'héritier de son immense fortune. Les financiers, par l'acquisition des terres nobles, changeaient de nom et prenaient les titres de gentilshommes.
Son frère cadet, Jean Paris de Montmarteli garde du Trésor royal, banquier de la cour, exerça la plus haute influence sur toutes les opérations du règne de Louis XV; il fut moins remarqué dans sa vie que son fils, le marquis de Brunoy, esprit original et oisif, qui remplit le siècle de sa renommée. Son goût exclusif
(1) Célèbre par ssu procès
pour les cérémonies d'église le fit accuser de folie dans ce siècle d'indifférence; il dépensa des sommes considérables pour les processions de ta Fête-Dieu ; il y réunit jusqu'à cinq cents prêtres des environs. La terre de Brunoy, près de la forêt de Sénart, était admirable de goût et d'élégance; le marquis de Brunoy en 6t une petite chapelle. Monsieur, comte de Provence, qui l'acheta 1,500 mille livres, la transforma en bureau d'esprit : 1^ serres et les volières seules avaient coûté plus d'un million.
En résumé, le système financier des frères Paris fut un mélange de hardiesse.de prévoyance, de crédit régulier, de revenus, d'impôts et d'emprunts ; ils appliquèrent le système de visa à toute la dette. Une fois cette dette admise, ils prirent tous les moyens pour l'exactement acquitter. Les frères Paris étaient àla fois banquiers, commerçants, financiers de l'État et fournisseurs de l'armée , cause active de bénéfices considérables, parce qu'une branche s'enlace à l'autre et forme un admirable tout : la fabrique préparait les marchandises manufacturées que les frères Paris vendaient au commerce ou fournissaient à l'État; puis la banque venait assurer de son crédit, de ses facilités, un maniement de fonds immense que
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LE TURCARET de LESAGE.