LES FERMIERS GÉNÉRAUX EN PRESENCE DE U RÉVOLUTION
La simple lecture du rapport de CamboD et du décret de la Convention devait convaincre tous les esprits qu'il ne s'agissait, au fond, que d'une guerre déclarée aux riches par le système de la confiscation. La République attaquait ouvertement la propriété, bien qu'elle l'eût déclarée inviolable.
Les fermiers-généraux se trouvaient dans une dangereuse et double hypothèse : ils étaient riches à la fois et créanciers de l'État ; ils ne pouvaient échapper à la proscription.
Depuis la liquidation faite par la Trésorerie ellemême, les fermiers-généraux étaient reconnus créanciers de 48 millions 640,000 francs. I^ compagnie n'en pressa pas le paiement. A cette époque chacun devait justifier de son civisme par des sacrifices faits sur l'autel de la Patrie I Aucune comptabilité régu-
lîère ne pouvait nier que la créance des fermiersgénéraux ne fût liquidée et légitimement due par l'État; et cependant on la retarda de délai en délai jusqu'à la réunion de la Convention Nationale. On entrait dans une époque violeute, riw dans le passé n'inspirait un respect absolu. Le comité des finances ordonna un examen de la créance des fermiers-généraux comme si la liquidation n'en avait pas été déjà faite par l'État.
Sous le gouvernement des Girondins, les fmanciers pourtant ne furent ni inquiétés ni poursuivis. Clavifere n'était qu'un banquier : les Girondins voulaient constituer une République presque élégante, pleine de joie et de luxe. Les fermiers-généraux avaient ouvert leurs hôtels aux Girondins; liavoisier avait mis ses talens au service de la République; le sensuel Camille Desmoulius célébrait les excellents soupers du citoyen Paulze; c'était par ce luxe mis au service des parfumés de la Gironde et de quelques Montagnards avides d'argent que les fermiers-généraux espéraient passer les temps d'orage de 1793.
Cependant les clubs, et spécialement c«lui des Jacobins, avaient plusieurs fois retenti de dénonciations contre les sangsues des peuples « qui r^or-
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geateot d*or U d'argent, tandis que les défenseurs de la République manquaient de pain. » Les Moatagnards, après leur TÎctoire sur les Girondins, marchaient sans se déguiser à la guetire contre les riches. Dès que la République d'Athènes se transformait en Laeédémone sanglante; dès que de Voltaire on passait k Rousseau, et de Mirabeau ji Marat. il était évident que les 6nanciers devient être constd^:^ comme la peste de la République.
Les fermiers-généraux, indépendamment de la légitime créance qu'ils avaient à réclamer sur le Trésor, possédaient à eux tous (ils étaient soixante environ âSSO millions de fortune : splendides hôtels, rentes sur l'État, portefeuilles garnis de boites sur la fVanceet l'étranger : pais des assignats à poignées et une certaine masse de louis d'or si convoités par les plus purs des Montagnards. Déjà plusieurs fois aux Jacobins il avait été question de faire rendre gorge aux financiers de tout l'argent qu'ils avaient volé au peuple : les idées ne changent pas ; on revenait au
Presque aussitôt au sein même de la G<Hiv>eiiitton Nationale se dessinent trois enn^nis acharnée des fennes-générales : te premi^ était le chimiste Four-
croy^ caractère jaloux et ftible , rival de LaVoU sfer, mêlé h toutes les idées de la HoQtagtie, incessammeat à genoux devant les dubd : on vit UU jour Fourcroy s'excuser ridiculetnent aux iacobins de son absence, en invoquant ses devoirs envers kt sans-culottes sa mère, malade, et les sans-culottes s^ sœurs. Il n'y avait, au reste, à établir aucun parallèle possible entre Fourcroy et Lavoisier : Fourcroy, beau parleur de chimie ; Lavoisier, génie d'invention, qui avait graudi ta science, tandis que l'autre ne t'avait qu'élégamment vulgarisée. Le second des adversaire des fermiers-généraux dans la Convention Nationale, se nommait de Hontaut; issu d'une famille noble de l'Aveyron , autrefois cornette dans tes gens d'armes du roi, it abdiquait sa race comme tant d'autres gentilshommes perdus de dettes : le marquis de Samt-Hurugues, le comte de Barras, le marquis d'Ânfeonelle, etc., pour se j^r dahs le club des Jacobins, s'honorant de presser la main de Marat. Montaut n'avait aucune raison particulière de haïr les fermiers-généraux, si ce n'est fe besoin de plaire à la foule ; il n'avait de griefe paWmn^B contre aucun d'eux , mais il ne pouvait souffrir les riches I La Montagne était son autel et le niveau bob
- 33gt culte ; y avait-il sincérité oti peur ? je ne puis le dire. Hais ami ardwt de J.-J. Rousseau et de Marat, de Diderot et d'Hébert, M. de Montaut se déclarait l'homme de la nature et l'adversaire des fermiersgénéraux qu'il dénonçait comme les vautours attachés au flanc du peuple.
L'adversaire le plus dangereux de la compagnie^, parce qu'il avait été initié dans tous les secrets administratifs de la ferme, ce fut un nommé Dupin, membre de la Convention Nationale pour le département de l'Aisne. Antoine Dupin, né dans la province de Champagne, était entré au service de M. Paulze (fermier-général) qui l'avait récompensé et protégé en lui donnant une occupation dans les bureaux du Scnssonnais ; actif, intelligent, Dupin s'était profondément initié dans le vaste mécanisme administratif de Is compagnie ; il avait été ce qu'on appelle un bon employé. Lorsque les fermiers furent supprimés, Dupin se lia fortement avec le parti révolutionnaire, à Soissons, spécialement avec Condorcet, le souverain absolu du département de l'Aisne ; par le patronage girondin et l'un des fidèles de 1793, Dupin, nommé membre de la Convention Nationale et du comité des finances, mit à leui' service des ren-
seigoements administratifs qu'il avaitrecueillissurles
fermes : haut parieur, inconséquent et peureux dans sa démarche, ii vit bien après la chute des Girondins qu'il fallait racheter ses amitiés pour Condorcet par quelque lâcheté; il ne cessa de déclamer dans les comités coiitre les fermiers-généraux qui, autrefois, avaient tout fait pour lui assurer une bonne existence. Cambon, esprit absolu et impératif, n'avait, je le répète, que deux idées fixes en finances : multiplier les assignats pour faire face à tous les services, et donner des gages à ces assignats par la confis' cation révolutionnaire. Cette doctrine brute et sauvage, Cambon l'exprime avec une telle naïveté que, dans son rapport sur le grand livre de la dette publique, il fait entrer dans la masse des extinctions pour les rentes viagères, la mort qui résulte des condamnations prononcées par le tribunal révolutionnaire. Par ses arrêts contre les conspirateurs, ce tribunal avançait le terme de la libération définitive de l'État, car la mort était une solution. Cambon se faisait ici l'expression sincère au reste du Comité de salut public qui donnait souvent ses listes d'après la fortune présumée des victimes ; la République avait besoin de grosses oonâscations, On calculait
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que Ttiq ^es dentiers jugements de c^ terrible tribi^r pal contre les inembres du parlement de Paris avait donné k l'État pour -130 millions de propriétés fon-? cière» : ley parlementaires étaient si riches I
Dupin, pour plaire an Comité de s^lut public, fanait à Cambon un exposé tout détaillé dv| mécanisme de la ferqi&-géqérale sons les trois derniers baux hap- V>d, S^la^ar et Mager : i| conclut qu'il serait possible de forcer les fiprmiers à une restitution par anite de doubles emploi^ et de conçussions dans )es exercices ; ce n'était qu'un triste moyeu et nn prétexte pour motiver le§ rigueurs révolntionn^ires, la vérité était que C^mbon avait soumis au Comité de salut public un précis régulier sur I^ fortune d^S aitfiena fermiers-généraux. Cette fortnoe s'élevait, selon son calcul, à 1B0 millions seulement pour les m^m- Ijres des compagnies pavid, Salazar et Itfager, ]4> Comité, à la suite de ce rapport, décida qu'il était ira:possible de souffrir dans la République uoe classe de financiers, maîtres d'une si grande fortnqe. Ces biens devaient faire retour au peuple par la confiscation.
Four la forme, une commission fut pommée afin de vérifier les ancienpes gestions des fermiers-géné-
rau^t ; c'était étrange que cette rétro9cti^té d'examep appliquée à des sommes déjà liquidées par l'Assemblée Constituante et classées régulièrement dans les dettes de l'État ; cependant l'examen commença sans tenir compte de la liquidation I Le tort des fermiers-généraux fut alors, sur les conseils de Lavoi- $)er, de consentir ^ une remise de 25 millions sur la dette liquidée, sorte d'aveu que tout n'était pas légitime dans la créance des fermiers^énéraux ; ils avaient donc volé la République, on leur faisait rendre gorge: méthode fort simple et très-lé^time au jour de triomphe populaire : le moyen-àge ne traitait pas autrement les Juifs, les Bohémiens et les Lombards.
La commission parcourut avec cette préoccgpation passionnée les comptes des fermiers-généraux, et Dupin dut faire à la Convention le rapport détaillé sur cet examen rétrospectif qui remontait aux trois derniers baux de David, Salazar et Mager : fort initié dans l'administration des fermes, Dupin fouilla, comme un commissaire aux liquidations, tous le détails qui pouvaient justifier les griefs. Ils furent ainsi résumés :
i' Les fermiers-généraux, quand ils voulaient obtenir un nouveau bail de fermes, dressaient de faux états
des revenus et des frais de gestion atin de tromper sur le prix moyen qui devait servir de base à la nouvelle ferme ; 2" ils faisaient supporter à l'État l'iotérèt de l'argent qu'ils avançaient sur tes fermes; 3* comme il existait toujours dans la stipulation des fermes un intérêt assuré à l'État à raison des bénéfices, 5/10" sur les premiers 2 millions jusqu'à 1/10* sur les derniers millions, les fermiers s'arrangeaient de manière à ce que les bénéfices du Trésor fussent les plus médiocres et les plus insignifiants; 4* les fermiers-généraux prélevaient sur les produits de la régie une certaine masse de faux frais, tels que lea examens, les tournées, les gratifications, les inspections, les voyages, les indemnités; 5' depuis la promulgation de la loi sur te timbre proportionnel, les fermiers-généraux t'avaient constamment éludée, violée pour leurs pièces comptables ; 6' afin de rendre le tabac plus pesant et de bénéficier sur son produit, les employés des fermes te détrempaient d'eau dans la proportion d'un vingtième.
Tels étaient, dans te rapport du conventionnel Dupîn, tes griefs qu'il exposait comme la base d'un acte d'accusation capitale. En supposant qu'ils (ussent trè»<xact8 et non couverts par la liquidation dé-
finitiTe,rég)ée en 1791 par f Assemblée Coostituante, les griefs pouvaient tout au pins donoer lieu à une répétition financière contre tes fermiers-^néraux, répétition dont la garantie était assurée par le reliquat que le Trésor avait encore dans les mains. Mais le Comité de salut public ne procédait pas ainsi; il tira du rapport cette conclusion : « que les fermiersgénéraux avaient commis un crime contre le peuple, crime qui devait être châtié par le tribunal révolutionnaire I »
Une délibération du Comité de salut public avait été prise sur l'iDstigatioQ personnelle de Robespierre ; l'état de la fortune de chacun des fermiers-généraux avait été présenté au dictateur; le Comité de salut public en savait tous les détails, et, selon le principe deCambon, laRépubliquetoutà la fois se libérait par le confiscation des sommes qu'elle devait à la compagnie des fermiers, puis elle assurait aux assignats un nouveau gage par la confiscation de toutes les valeurs mobilières et immobilières. Un premier décret de la Convention mit toutes ces propriétés sous le séquestre.
Un mois après [6 mai 179i], les scellés du Comité de sûreté générale furent apposés sur les hôtels des L (S) 22
D,q,i,.cdbvGaogle
. Pariq furent envabÏA par )a gendarmarie : lea fermiers-générauï eax-mémes, arètés depui* ia mois dç févriar, furent conduite iinniédiateiRent à la Conciep* gerie, tant oq avait bâte d'en finir sapa inlarmédiaires «onune d'una de ces afiairea potitiques qu'il f«ut Tit« qieafr il Bfm r^ultat 1
lES FERMIERS GÉNÉRAUX DEVANT ifi TRIBUNAL HÉVOIUTIONNAIHE.
L'JCHAFiUD DE hk PLACE LOU» IJ.
6 BT 8 MAI 1794
H existe encore un journal fort rare au reste, que j*ai souvent consulté et parcouru à la Bibliothèque impériale, c'est le bulletin du tribunal révolutionnaire, imprimé en gros in-i*, sur papier commun, avec une petite vignette qui représente l'image de la République, coiffée du bonnet phrygien et le triangle égalitaire dans les mains.
Ce journal était sans doute destiné k être Vendu chaque soir dans les rues de Paris; les crieurs publics de leur voix rauque et avinée, devaient provoquer les passants; le peuple de Paris lisait ces feuilles avec avidité et sans beaucoup d'indignation, car on lui bisait croire qu'il s'agissait du salut de l'État et de la sûreté publique : à Rome, la plèbe ne iutjamais si heureuse, si satisfaite que sous le Triumvirat «t pendant le règne de Néron, qui laissa de
si profondes empreintes sur son cœar; le peuple de
#Home pleura longtemps autour àatwnulus néronieD.
Le bulletin du tribunal réroludonnaire a ce caractère spécialement curieux qu'il contient tous tes débats m extenso, comme le fait aujourd'hui h Gazette des Tribunaux (le Moniteur, ou le sait, n'en donne qu'un extrait très-sommaire), de sorte que lorsqu'on veut connaître exactement les admirables réponses de la reine Harie-Antoinette,les apostrophes de Danton, les tremblantes et pleureuses phrases de Camille Desmoulios, îi faut recourir nécessairement à cette source presque légale.
L'espiit de cette époque étrange et sanglante est tout entier résumé dans ces vers classiques et presque religieux qu'on lit pour épigraphe sur le frontispice du journal ou bulletin du tribunal révolution-
■Celul qui met ud (ntn iU fanur dea flots,
Sait anssi das mécbantj ftirËter les complota.*
, C'est curieux, n'est-ce pas I et pourtant tout cela s'explique : Robespierre avait proclamé l'existence -de l'Être suprême ; il en était résulté une piété particulière parmi les Jaeobios : comme les Puritains de
Gromwelt, ils avaient du fanatisme, car rien ne se fait d'énergique, sans faDatisme ; ces vers d'Athalie if A ptiqués au tribunal révoIutîoDoaire n'avaient rieo d'absurde pour les Jacobins : ceux que le tribunal frappait de mort avaient fait des complots dont on punissait l'iniquité; ils étaient les méchants peints par Racine. En révolution on se fait une logique particulière et inflexible : il n'y arien d'absurde une fois certainies maximes de salut public posées comme règle fondamentale de l'État. Voilà pourquoi les gouvernements doivent avoir tant de soin à préserver les sociétés des mauvais principes !
A mesure que les arrêts du tribunal révolutionnaire se multiplient, le bulletin devient plus laconique, car il ne peut tout rapporter; les détails sont impossibles, on marche trop vite pour cela ; c'est un peu ce qui arrive pour les fermiers-généraux. Le tribunal procède rapidement ; il y a tant de méchants et de complots qu'on doit châtier promptementl
Les fwmiers-généraux arrêtés étaient au nombre de 35, parmi lesquels beaucoup de vieillards ; Clément Delaage, 7f ans; Antoine de Saint-Amand» 74 ans ; iacques Paulxe, 71 ans ; Gille Harteloux.
68 aas ; François-Iean Vento, 65 «oa; Albert Saolot, fiS ans; Papillon de Haute-Roche, 64; BriceLeper' rier, 68 ans; Gibert Neuitly, 64 m»; Gkude-François Borgeot, 65 ans; Le GourmoDt, 64 ans; Laisuse de Grille, 64 ans; François Ménage de Pressigny, 61 ans; Guillaume Coulurier, 60 ans; Jean Béranger, 60 ans ; François Puissant, 60 ans.
Dans l'âge moyen de la vie, on trouvait Claude- Balthazar Danger fiagneux, 56 ans ; Pascal Saint- Cristaux, 44 ans; Jean-Baptiste Boulogne, 45 ans; Marie de la Hante, 50 ans; Fabien Vemand, 47 ans; Tfoëi Devisme, 44 ans; Paul d'Arlincourt, 56 ans; Jean-FrancoisDidelot, S6 ans; Louis-Philippe Duvancel, 40 ans.
Parmi les fermiera-^néraux arrêtés étaient deux nmis célèbres du xviii^ siècle, Charles Huguot de Lépinay, âgé de 53 ans, le protecteur entliousia^ de J.-J. Rousseau, dont les doctrines triomphaient depuis 1793. Lg Contrat Social était sur la table de Fouquier-Tinville, el Robespierre en faisait sa pkis doue« lecture. Par une felalité étrange, M. de L^iniay avait protégé Dupin (le dénonciateur) dans les ffiruesTgénérales, et Dupin le traînait à l'écbafaud : ces iognUitudês arrivent souvent ; eHes affligent et
fie eoirigent phi les coeun élevés, de leur teodaflfis k feire le inm.
Le second était HétèDe-Laurent Lavolsier, le chimiste, qualifié dans l'acte d'accusation d'ex-noble, membre de la ci-deVant académie 'des sciences, régisseur des poudres et salpêtres. Que lui avait servi de se montrer si zélé pour les hommes et les doctrines de 1789? Fourcroy, si faible pour le bien, ne l'avait pas compris sur la liste des savants que leComité de sàlut public avait mis en réquisition pour le service des armées. Lavoisier avait 50 ans le jour même qu'il fut conduit à la Conciergerie.
Les plus jeunes parmi les fermiers-généraux arrêtés étaient Chartes-Réné Paroeval Frileuse, âgé de 35 ans; Clément-François Delaage fils, âgé de 37 ans; Étienne-Marc de La Haye , 36 ans; Alexandre Farceval, 36 ans- On remarquait un grand nombre de mêmes noms parmi les fermiers-généraux : l«s Qnanciers, vaste famille unie par les liens de parenté, se rapprochaient encore par les mariages, ce qui accumulait d'immenses richesses sur les mêm«s tètes.
De leurs sewpUieux hôtels. Un fermlers^fiitéraux
furent coodoits aux prisons de la GoDciergerie, ce
vestibule de réchafaud: leurs femmes et leurs enfants furent autorisés à les visiter une heure, le lendemain de leur arrestation, par la permission du Comité de salut public: derniers rapports qu'ils eurent avec la vie.
C'était dans le sein même de ce Comité que ta condamnation des fermiers~généraux avait été arrêtée, comme mesure de gouvernement. Robespierre s'était ^écialement occupé de ce coup d'État qui préparait une immense conûscation, un gage pour tes assignats; le Comité dressa l'acte d'accusation, qui fut remis directement à l'accusateur public Fouquier-Tinville; on ne fit pas de grands frais de rédaction ; copie textuelle du rapport fait par Dupin à la Convention, cet acte développait les mêmes griefs ; seulement, comme les délits seuls, alors même qu'ils eussent été prouvés, ne constituaient que le crime de concussion, l'accusateur ajoutait la formule ordinaire : « Que par ces matiœuvres, les ci-devant fermiers-généraux avaient évidemment aidé tes ennemis de la République , corrompu et assassiné le peuple français, » crime qui entraînait la peine de okort et la confiscation des biens au profit de la République, seul
— 34S — but qu'on voulait atteindre. On insistait dans l'acte d'accusation sur l'empoisonnement du peuple par le mélange de l'eau dans le tabac, afm de parler plus vivement à l'imagination des masses : toute la basse classe liimait la pipe, même les guichetiers des prisons ; les furies de la guillotine prisaimt avec dilectlon k la balle, à la Convention, au tribunal révolutionnaire : quel crime à leurs ;eux que de mettre de l'eau dans le tabac, et d'empoisonner ainsi le pauvre peuple !
Le procès ne dura que trente heures, le t«np8 nécessaire pour la lecture de l'acte d'accusation et pour écrire de rapides interrogatoires qui n'atlaieot pas de beaucoup au-delà d'une reconnaissance d'identité de chaque accusé. C'était le 7 mai 1794, jour d'un soleil rayonnant, les bancs de bois grossier, qui servaient de siège aux accusés dans le tribunal révolutionnaire, se remplirent de ces hommes élégants, un peu sybarites, naguère entourés de luxe et de richesse, d'artiste, de gens de lettres, de parasites et de flatteurs. Vieillards et jeunes hommes s'assirent avec dignité pour écouter l'acte d'accusation, qui fut lu rapidement par le greffier avec ce ton d'indifliirence accoutumé à voir planer la
mort chaque jour saoe s'émouvcnf sur de noavellwi
me».
Le Comité de sûreté g^iérale (la police d'alors) aVHit choisi tout exprès le public qui eutourait les accusés; on entendait dire dans l'argot populaire : « Ce sont teft assassins du peuple, les accapareurs de blé et de vîd; quand la guillotine en aura fait ju»* tice, le peuple sera plus heureux et Voa mangera le pain à meilleur marché. » Pas un mot de pitié ne fut prononcé , parce que la richesse déchue n'eu inspire pas. Le président Goishal alla vite en besogne ; le jugement était d'avanee rédigé par le Co^ mité de salut public, et voici en queU termes : h Kt* twdu qu'il est constant qu'il existe un complot contre le peuple français, tendant à favoriser, par tous les moyens possibles, les succès des enn^nis de Ift France, notamment en exerçant toute espèce d'exaetiODS et de concussions sur le pedple français, ea mêlant au tabac de l'eau et des ingrédients nuisibloi k la santé dos citoyens qui en faisaient usage^ es ipeeaanlêkT^.OJQ, tant pow l'intérêt du cautionne^ moit des fermes que pour la mise de fonds nécessaire k leur explMtatiMi.en volant, en pillant ainsi atttant que poénble l« Trésw national pour mtever à la na-
— 34T — tion dea eommea immenses et nécessairei i la gusnv contre les despotes ea armes contre ta HépuUiqua française; les condamne touB à la peine de mort, et leurs biens seront confisqués au profit do Is Républt* que. » Dans l'intervalle trois noms avaient été «ifocés de la liste fatale, ceux de Sanlot, de la Hante et Delaage fils ; Rohespierre les avait rayés par des motife eecrets ou par uu caprice de sa propre souveraineté. La séance fut immédiat«oent levée sam mtre émotion; au même moment on «itendit dans les rues le croassement des crieurs publics, corijeanx sinistres, qui annonçaient « le célèbre jugement rendu par le tribunal révotulionnair«, qui condamnait à la peine de m(vt les accapareurs du num^ raire, voleurs du peuple. » Et il se trouva des applaiH disaoRients pour cet arrêt abominable : les uns stîtoëres, tant on avait corrompu les idées du peuple sur les causes de ses douleUrsl les autres hypocritM et poltrons, car en révolution la plupart des erim«i sont le résultat de la lâcheté humaine. T^ petite boutique aux. abois par le m»aritmun, rapéra même que ees richesses con^squéra feraient aller le oommaw et quede riches capitaux seraient mis en cipculation; les OHvners ne virent là pent'^bv qne le efaàtiment ib
ceux qui avaieut construit les barrières. LoKque les masses se sont imbues des notions du mal, elles se font une lo^que pour justiâer fet exalter leurs plus grands excès.
Lavoisier avait demaudé au Comité de salut public un sursis à son exécution, pour développer une théorie toute nouvelle qui pouvait être utile à l'État et surtout à la science; il sollicita même, dit-oo, le chimiste Fourcroy , âme pusillanime , agenouillée devant la force dominante. Tout fut inutile, on lut répondit que la République n'avait pas besoin de savants.
Si cette réponse a été faite, elle disait un mensonge. La République avait besoin de savants; elle les employait même avec un peu d'ostmtation et de cba^ latanisme; mais en ce moment elle convoitait avidement les portefeuilles, les louis d'or, les valeurs, les propriétés des fermiers-généraux ; ^le battait monnaie avec leurs têtes et ta guillotine servait de balancier.
L'écbafaud se leva hideux, le 8 mai 1794, pour vingt-huit des fermiers-généraux ; tous marchèrent très-calmes à la mort au milieu des vociférations atroces d'une meute de cannibales : l'habitude de la
fortune donne le haut sentiment de soi-même, et quand on a bien tenu un salon, on porte toujours le front levé, même quand la hache va le toucher; on passe avec dignité du banquet de la vie k celui de la mort; on reste &&f, même les mains attachées der^ riëre le dos, comme si l'on était encore sous des habits de soie, dentelles partout , poudre, plumes et diamants, dans les plus élégants hôtels. Les fermiersgénéraux ne firent pas de ces déclamations philosophiques comme les fanfarons de la Gironde; les fermiers moururent en cédant le pas à la vieillesse aux cheveux blancs; ils eurent l'honneur de précéder d'un jour madame Elisabeth de France sur l'échafâud. Si les fermiers-généraux avaient su qu'ils accompagnaient une fîUe de France dans la mort, ils auraient supplié le bourreau de leur laisser revêtir leur habit de cour, car en gens comme il faut, cela se devait à une princesse issue du sang de Hmri IV I Le cortège aurait été digne de la victime. Le peuple applaudit bruyamment quand les vingt-huit têtes tombèrent, comme jadis autour de Hontfaucon la multitude vociférait contre un trésorier de France pendu au gibet. C'est une longue tradition : les financiers sont toujours persécutés, honnis ; puis
on r«vùat Ji eux, on 1« BuppHs de Tsnir en aide à l'État. Les gouvtnieqieQts sont un peu comme ces fils dç famille, si caressante quand Hs ont besoin de l'uBumr, et qui le lendemam le maudissent et le frappent, pour se remettre encore en ses mains aux jours de nécesHté«,8t fréquentes.au reste, dons la vie des Qfttians.
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