LE DERNIER SALOW FINANCIER
CATASTROPHE PE LA FAMÏLLB SAIHTB-AMARAKTHB.
Ouuidi au poÏDt da vue d'une Bociété régulîtire et patuiblemeut orgauiiée, on caatsmple cette époque terrible et passionnée qu'on appelle la Terreur, on e^t aaUi comme d'un frisionnement d'épouvante; on voit quelque choae qui ressemble aux proscriptionEi du Triumvirat dans Rome, ou aux scfenee sanglantes de la réforme et de l'anabaptisme.
Hais lorsqu'on se reporte k cette fin du xviii* siècle, insouciante et lé(;ire, où tout avait été déplacé, roligioni pen»^. sentimeuts, où la génération vivait AT«0 Rome et la Grèce républicaine, lorsqu'on voit lea théâtres s'ouvrir à la foule émue, les coeurs sourire et s'épanouir aux opéras nouveaux , k Roif 0t CoUu ; d'excellents restaurateurs s'emplir chaque jour au Palais-Royal, à la terrasse des Feuillants ; des fêtes incessantes au dehors ; à l'Elysée, au
Champ-de-Mars, des fleure, des drapeaux, des arcsde-triomphe partout au milieu de l'ivresse publique: il faut bien reconnaître que Paris s'était parfaitement assoupli k ce revoie ; le peuple trouvait ses distractions et ses plaisirs, la satisfaction de ses jalousies ; on a toujmirs tant de raisons à donner contre ceux que l'on tuel Avec les épithètes deconspirateure, ennemis du peuple, accapareurs, liberticides, émigrés et brigands, on pouvait frapper qui l'on voulait et comme l'on voulait, aux applaudissements de la plèbe pariûenne.
Au milieu de cette vie toute en debors, où le peuple s'agitait incessamment sur la place publique, il était resté ouvert peu de salons; la plupart des grands hôtels étaient vides ; les familles considérables émigraient par la crainte de ces dénonciations aux Comités révolutionnaires, quartier par quartier, qui faisaient fuir de Paris tout ce qui avait un peu d'élégance dans la forme et de richesse dans les goûts.
Cependant les chefs du parti révolutionnaire, aux diverses phases du mouvement politique, ne dédaignaient pas le luxe, le bien-être, les joyeuses formes delà vie; si l'on exceptequelques ignobles figures de la révolution, gens de rues, malpropres ou avinés.
il y avait dans ses rangs des gourmands très-experUi et des sensuallstes raffinés. Camille Desmoulins, je l'ai dit, avait un faible invincible pour les bonnes tables; le'fumet exquis des plats truffés te ravissait; Danton convoitait tous tes plaisirs des grands seigneurs, et son bonheur était de vivre au Raincy dans les soupers du duc d'Orléans, au milieu des mille bougies; Barras chassait en féodal, même dans ses missions les plus démocratiques, et Lepelletier de Saint-Fargeau sablait les vins d'Aï et des meilleurs crus de Bourgogne. Robespierre, lui, avait le faible des bonnes manières; il aimaitles gants parfumés, la poudre k la maréchale, l'habit parfaitement coupé, la culotte de soie, les bas chinés de Lyon, les fleurs les plus exquises, les rubans soyeux ; il adorait les réunions spirituelles et s'y tenait bien.
Un des derniers salons restés ouverts dans la grande tempête révolutionnaire était celui de madame do Sainte-Amaranthe, nom très-remarquablement posé parmi les fermiers du bail de 1775. Sainte- Amaranthe, mort en 1782, avait laissé une certaine fortune à sa veuve et k ses deux enfants ; mademoiselle de Sainte-Amaranthe avait épousé le fils de
H- de Sartine, le célèbre lieutenant-général de police, L (5) 25
piiQÎstre 49 la marine optia Loqjs XVI. H- B^tïp. le
Cpntrôleurgénéra) daa ^nancea, était l'oEiclfl defli^^ dame de Saiete-Am^ranthe. famiUe ^e fin^npQ iq^ lée k h magistrature.
Ainsi, veuve avec le besoin de plaire, madame de Sainte-Amaranthe n'avait jamais fermé son salon de i'hôtei Helvétius, rue Sainte-Anne ; soit habitude du monde, soit désir de sauver sa tête et sa fortune, elle continuait à recevoir beaucoup, spécialement les heureux et les princes de la révolution. Madame de Sainte-Amaranthe ne se mêlait en rien de politique; elle faisait assidûment des dons patriotiques à sa section, où elle était bien notée : ce qui l'avait préservée surtout, était la protection ouverte de Maximilien Robespierre, le futur dictateur, qui venait presque chaque soir chez madame de Sainte-Amaranthe ; il y trouvait ce qu'il cherchait surtout : une conversation du monde, le luxe d'une table parfaitement ornée, l'esprit et les mœurs de l'ancien régime, devenus chaque jour plus rares.
Ces salons étaient, au reste, fort mêlés d'opinion^ comme tout ce qui vivait alors, camnie toU£l les salons qui se réveillèreot, après le 9 theripidor, chez ma-
- 3S5 — daroe de Perfflqn, I4 prinçaasp (le Ysudptnoîld P»?-» (lame d^ ^eat^hartiais ou Barras : on y causait, on ^ jouait comme dans des lieux d'oufili etd^ iiei4tr^Iit^ pojitiqi^e dopt ou avait tant besoin.
Ct^eji ifiadatne de Sainte-Amaranthe, les Jacobins do!ni|iaieDt; i} ne làut pas croire que l«s i^cor bin$ fussent des gens saps tenue et sans dîstinç* tion de manières : on les q trop confondus ayep (eg Mar^tistes , Héberti&tes , sans-culotles grossiers et ma! appris; Içs Jacobins étaieqt, en majorité, lettrés, polis, aiipant |es art§ , |a ppésie, en uti (pQt, |^s ddiSr siquea de ïtome. de Sparte çt 4'Athèoes; ppbespierf^ avait beaucoup contribué à imprimer çet^e tepdapçg polie à la société des Jacobjns; tout ce qu'il faj^it ep dehors de ces babitudes était la conséquence plt|s de sa position que de sa pensée; i| dut lifi coûter })eaucoup de sacrifier quelques-uns des grands noms del'ancienrégime.qu'ilauraitvusvolontiersàsacour future pour saluer sa puissance.
Avec Robespierre, chez madqmtî de Sainte-Ainaranthe, venait souvept S^îpt-Just (op le disait foft épris de madame de SarUne), Pavid, le peintre, falma, le citoyen et la citoyenne Trial, la perle des artistes au théâtre de la République et de l'Opéra-
Comique; une longue pléiade de peintres, de sculpteurs et de belles chanteuses ou des ballets de l'Opéra; quelques étrangers de distinction que le Comité de salut public souffrait à Paris, comme des intermédiaires ou porteurs de paroles auprès de la Prusse, de l'Autriche, de l'Espagne ou de la Toscane; car Maximilien Robespierre, déjà trës-considéré par les cabinets, négociait pour la paix avec la plupart des diplomates de l'Europe. Le salon de madame de Sainte-Âmaranthe lui paraissait un terrain neutre facile et parfaitement choisi pour causer avec tous et de tout, une sorte de table d'hôte où l'on se réunissait sans se compromettre.
On y soupait avec une délicatesse extrême , avec abandon comme sous l'ancien régime. Un soir, exalté par un triomphe de tribune, Robespierre, la tête échauffée par des vins généreux, parla de ses desseins d'avenir, de ses espérances, de ses haines, de l'esprit des proscriptions futures; il dit son dernier mot sur la République et sur nue dictature nécessaire pour finir l'anarchie. Saint-Just, le cœur froid et politique, l'écoutaitaveccrainte;!'acteur Trial, très-dévoué à Maximilien, suivait ses paroles le front plissé ; il craignait un retentissement capable de compromettre la situa-
tioD si élevée de Robespierre, mais si périlleuse à la moindre faute !
Quand les fumées du souper furent dissipées et la raison à tous revenue, l'acteur Tria! et Saint-Just dirent à Robespierre le péril auquel l'exposaient les révélations de la nuit, au milieu des bougies étincelantes.On délibéra, et Robespierre,avec son stoïcisme cruel, déclara : « Que la nécessité de la chose publique exigeait que tous les convives du souper qui n'étaient pas ses complices dévoués devaient être traduits au tribunal révolutionnaire et inflexiblement livrés à l'échafaud. »
Madame de Sainte-Àmarantbe, sa fille (madame de Sartine), son fils âgé de quinze ans, une jeune artiste de l'Opéra-Comique , dont la voix douce et fraîche avait plus d'une fois déridé les fronts austères, furent arrêtés le soir même et compris dans une grande fournée que le tribunal révolutionnaire devait juger sans désemparer et composée de trois catégories de crimes confondus par l'accusateur Fouquier-TinvilIe dans un même acte ; 1" le fameux attentat de la ûlle l'Admirai, pauvre auvergnate qui avait, disait-on, menacé la vie de Robespierre (que de pleurs et de gémissements quand la société des
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-^ 358 - Jdoobins avait appris tes dangers du bien-âimé I) â* ia conspiration du baron de Batz, agent secret dont on craignait les révétatioas compromettantes dans ses rapports avec tes cabinets étrangers ; 3* la famille Sainte-Amaranthe, dépositaire d'abandons terribles; elle avait eutendu les ambitieux projetsi
Toutes ces accusations que le Comité de salut public avait réunies en une seule, parties de points différents, avaient néanmoins une grande conneiité, car elles tendaient à préserver le nom et le pouvoir de Robespierre. Le tribunal révolutiondaïre se montra sans pilié; comme dans les proscriptions politiques, tous les accusés furent condamnés k raort en vertu d'un puissant intérêt, la sâreté de celui qui gouvernait souverainement l'État.
Aussi l'échafaud fut-il eavironné d'une solennité particulière. A mesure que les idées d'unité de pouvoir se développaient au sein de la nouvelle démocratie, visant à se personnifier en un homme, on a^ rivait peu à peu aux formes et aux conditions de la vieille monarchie : sous l'ancien régime, le ré^ cide comuie le parricide, allait au supplice revêtu d'une chemise rouge, car il avait menacé le père de rÉtat. Ce spectacle fut préparé pour les soixaote-
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quatre condamaés par le tribunal révolutionnaire. Robespierre était parvenu à un tel degré de puissance que nul monarque ne poiivait lui être comparé; tout tremblait devant sa parole : puisqu'il avait la puissâbce réelle, il devait en montrer l'appareil ! â Rome, les licteurs précédaient le dictateur et les consuls. Cette terrible tragédie du dernier salon financier de Paris fit une profonde impression.
A cette époque et à peine à trois mois de distance (l'un le 10 avril, l'autre le 22 juillet 1794), deux finattciers dû hiêine noin de Laborde, périssaient sur l'échafaud. Le premier Jean-Benjamin de Laborde était le fermier-général dont j'ai parlé, homme d'un véritable génie, le créateur du quartier neuf de la Chaussée d'Antin ; bon musicien, littérateur distingué, antiquaire sérieux, celui qui recueillit dans le moyen-âge tes chansons du sire de Coucy, qui fit la musique d'Jnetle et Lubin de Marmontel, et de VAmadis de Quinault : Laborde, remarquable peintre, graveur, géographe, à ce pointqu'il futchoisi par Louis XVI afin de dessiner les cartes du voyage de Cook, celui enfin dont Voltaire a dit :
At«c tous lu taleoti le destin Tk fait ntUto , 11 Ikit tou» les plaisirs de la sodélâ)
n est né pour la liberté.
Hais il aime bien mieu sob maître.
Voltaire faisait ici allusion au titre de valet de chambre du roi que Jean-Benjamin de Laborde unissait à celui de fermier-général , esprit aventureux, toujours à la veille de la mine et se relevant par de nouvelles et vastes spéculations.
L'autre est Jean-Joseph de Laborde, banquier de la cour, venud'£spagne (de lacna), naturel généreux mais sans l'éclat du premier : protecteur des arts, comme tous les financiers, il brilla d'un certain lustre par ses libéralités. Le roi Louis XVI lui avait voué une amitié incessante depuis que ses deux fils embarqués avec Lapeyrouse avaient trouvé la mort dans le port des Français. Les deux financiers du nom de Laborde n'avaient aucune parenté autre eux ; ils n'eurent d'autre similitude que la mort sur l'échafaud.
Une des plus étranges condamnations rétrospectives fat celle de l'ancien contrôleur^énéral Laverdi, vieillard vénérable, retiré du monde. Lié avec le parti des économistes, Laverdi avait été l'adversaire le plus persévérant de ce qu'on avait niaisement appelé le Pacte de famine [le grenier d'abon-
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daoce) ; Laverdi, partisan de la liberté du commerce des grains, avait voulu abaisser toutes les barrières; il eo résulta uoe cherté excessive dans le prix des blés; les accaparements que Louis XV avait voulu empêcher par le concours de l'État, s'accomplirent k l'aise par les particuliers , au moyen de la liberté des transactions.. Laverdi fut condamné pour avoir voulu affamer le peuple; ilyavaitdecelabien vingtans: ce n'était qu'un prétexe; la raison générale était que le Comité de salut public avait besoin de féconder les opérations de son ministre des finances Cambon.
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