‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 22 sur 39 · HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

HELVÉTIUS

C'est à la faveur particulière de la reine, femme de Louis XV, la pure et céleste Marie Leczinska , que Claude-Adrien Helvétius dut , à l'âge de 23 ans , un des brevets de fermier-général, position financière si élevée ; il appartenait à une famille de médecins qui, par une heureuse application du quinquina et de l'ipécacuanha , avaient opéré des cures merveilleuses. Helvétius , le père du jeune fermier-général , avait sauvé les jours de Louis XV, enfant, dans sa première et funeste maladie sous le Régent : de là , cette fortune merveilleuse, car la cour désormais n'eut pas d'autre médecin.

Quand le jeune Helvétius reçut le brevet de fermier-général, il avait été déjà initié dans l'administration des fermes par un esprit d'une certaine étendue , tête d'application spéciale, et d'une vieille famille financière, M. d'Armancourt, parent de sa fa-

mille, directeur des fermes à Caen; Helvétius déploya une aptitude particulière pour la répartition des produits de la régie ; et, comme un des plus jeunes des fermiers-généraux , selon l'usage, il reçut la mission d'inspecter les divers bureaux de province.

Déjà un goût très-prononcé l'avait porté vers les lettres, la passion de son siècle ; Helvétius s'était lié avec Fontenelle, Marivaux, Saurin : généreux à l'excès, il faisait des pensions à cette école attrayante et libertine. Marivaux, esprit charmant, recevait mille écus chaque année d'Helvétius, bien qu'il passât sa vie chez un autre financier, M. de La Popelinière. Mais la liaison d'Helvétius avec Voltaire était plus tendre, plus affectueuse , sur un pied de plus haute égalité. Voltaire adressait à Helvétius ces jolis vers si connus :

Apprenti fermier-général , Très-savant, maître en l'art de plaire, Chez Plutus, ce gros dieu brutal, Vous portâtes mine étrangère.

Mais chez les Amours et leur mère, Chez Minerve et chez Apollon, Lorsque vous vîntes à paraître, On vous prit d'abord pour le maître Ou pour l'enfant de la maison.

Dans un voyage qu'il fit en Languedoc , en Lor-

raine, en Bourgogne, Helvétius visita Montesquieu à la Brède, puis Voltaire à Cirey, et Buffon à Montbar, les grandes divinités de la philosophie : épris de tout ce qui touchait à la renommée, de toute distinction clans les lettres , il ne négligeait pas les intérêts de la ferme-générale; Helvétius organisa sur des bases nouvelles l'aide des vins et des eaux-de-vie (depuis les droits réunis) ; il agit avec douceur et habileté, mais remplit parfaitement les instructions de la ferme et son devoir de délégué de l'administration centrale. Le soir, au souper, il écoutait le Mahomet de Voltaire, et le lendemain il résumait avec une aptitude particulière les chiffres de la régie; à Montbar, il souriait de bonheur à quelques-uns des plus élégants récits de Buffon sur les beautés de la nature; puis il visitait les vignobles de la Bourgogne pour les faire cadastrer dans l'intérêt de l'impôt.

A Paris Helvétius était de tous les plaisirs, de toutes les bonnes fortunes dans cette société élégante et facile : doué d'une figure charmante , d'une tournure faite à ravir, avec les grands moyens de séduire, il jouissait de tout ce que sa fantaisie désirait avec une liberté ardente qu'il tempérait par des études sérieuses. Enfin il se fatigua des devoirs im-

posés par l'administration de la ferme, et avec l'autorisation du roi, il vendit son brevet 1500 mille livres: possesseur d'une fortune immense acquise par trois générations heureuses, il acheta des terres et les plus belles de France , celle de Voré dans le Perche (qui valait 300 mille livres de rentes), il y fit son séjour habituel, livré à ses études chéries, à des plaisirs aimés et souvent vulgaires. Helvétius rachetait tout par sa passion pour la chasse comme un vieux féodal, et dont il jugeait les délits avec une inflexible rigueur.

À Paris, il habitait son bel hôtel de la rue Sainte- Anne, qui prit le nom d'Helvétius durant la révolution française, et sa ravissante maison d'Àuteuil où il composa son livre célèbre de YEsprit , qui eut au moins le mérite d'une épouvantable sincérité. Helvétius, sans aucun ménagement, même d'expression , fit l'éloge de la matière , conséquence logique du système de Locke sur la souveraineté des sens. Voici le résumé de son livre : « Les actions de l'homme sont déterminées par le plaisir, par l'égoïsme. » Ce livre qui fait peur, Helvétius l'écrivit pourtant comme une distraction, sans réfléchir aux conséquences , sorte de jet irréfléchi de sa plume abandonnée : « Ce

qu'il pensait il le disait ; » et pourtant pauvre goutteux déjà, comment pouvait-il se faire illusion sur la tristesse de la matière?

Le livre de Y Esprit fit une sensation profonde ; le roi qui aimait ce nom d'Helvétius s'en alarma; homme du monde, protégé de Louis XV et de Mesdames, naguère fermier-général, honoré des bontés de la plus pure, de la plus sainte des reines, Marie Leczinska, Helvétius écrivait une triste satire contre la religion de ces nobles âmes !

Le scandale fut si grand, l'alarme si répandue, que Rome même lança une bulle solennelle contre le livre de V Esprit, bulle prophétique qui annonçait la révolution française. Helvétius, je le crois, fut vivement contrarié de l'effet produit par son livre ; il ne l'avait ni espéré ni voulu ; surtout il n'en avait pas compris la portée ; la société riche, élégante d'alors était ainsi faite qu'elle se détruisait elle-même le plus agréablement possible ; elle marchait gaiement à sa ruine en tuant toutes les croyances, tous les prestiges. En vain Helvétius déclarait-il hautement qu'il n'avait voulu attaquer aucune des vérités révélées parle christianisme ! Le livre de V Esprit n'en détruisait pas moins les fondements de la société civile etpolitique : riche, volup-

tueux , fermier-général, Helvétius ne voyait-il pas s'élever devant lui d'autres appétits, d'autres égoïsmes, ceux de la démocratie et de la révolution? La matière qu'il avait célébrée l'emporta bientôt dans les accès d'une goutte remontée (avril 1771), laissant sa veuve plus philosophe encore que lui, vieille incrédule qui dans sa maison d'Àuteuil n'eut d'autres amis que les idéologues Cabanis, Volney, Destutt de Tracy , les chats, les chiens et les serins : sa maison d'Àuteuil devint un centre d'opposition politique que le Premier Consul surveillait et raillait avec son juste dédain pour l'idéologie!

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