L'ABBE TERRAY
Je n'accepte jamais les jugements vulgaires, alors même qu'ils auraient été traditionnellement répétés: il est si facile en histoire d'adopter une opinion toute faite I C'est par les couplets et les noëls contemporains qu'on a jugé l'abbé Terray et le chancelier Maupeou, les deux têtes du ferme système qui rétablit le principe d'autorité en France; comme si les pouvoirs devaient et pouvaient être jugés par les pamphlets qu'on écrit contre eux, pendant qu'ils vivent et qu'ils répriment les passions mauvaises !
Le système financier de l'abbé Terray se rattache à celui de Colbert par l'identité de pensées : l'abbé Terray veut à tout prix balancer les dépenses et les recettes. Il tranche dans le vif; toute dépense onéreuse il la supprime ; il fait pâlir les rentiers à l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier, comme Colbert. Il n'aime ni les fermiers-généraux ni les intermédiaires du Trésor; comme Colbert, il adminis-
tre tout, centralise tout sous sa main ; comme Colbert, il est financier médiocre et porte une atteinte profonde au crédit, en altérant la source de la confiance publique. Ce n'est pas en vain qu'on se livre aux opérations qui blessent les prêteurs; le devoir du ministre, qui préside aux finances d'un grand Etat, ne consiste pas seulement dans le balancement exact d'un compte de recette et de dépense, et dans ce qu'on appelle aux temps modernes la confection d'un budget normal ; il faut encore qu'il ait sous sa main les moyens d'emprunt qui, seuls, correspondent aux besoins extraordinaires du Trésor.
Dans le maniement des finances c'est rester médiocre que de balancer seulement les dépenses par la recette ; il faut encore pourvoir aux crises, préparer les ressources du crédit public menacé.
L'abbé Joseph-Marie Terray, né en 1715, s'était passionnément associé aux parlementaires dans l'affaire de l'expulsion des Jésuites, et il avait joué un rôle considérable en appuyant l'abbé Chauvelin. Ce rôle, alors fort populaire, avait servi sa renommée, et le roi le désigna dès lors comme rapporteur dans toutes les questions financières portées devant le parlement, position importante. Ses travaux y furent
très-recherchés, et le duc de Choiseul lui-même l'appela au contrôle-général des finances, afin de s'associer de plus en plus le parlement.
On était alors entré, comme a toutes les époques de guerre et de diplomatie active, dans un large système d'emprunt; il fallait faire face à tant de services ! l'Etat avait créé des charges, offices et des monopoles, et avait beaucoup emprunté en rente viagère. Le surintendant Laverdi s'était servi de l'intermédiaire des fermiers-généraux pour trouver de l'argent par la simple opération que voici : les fermiers-généraux, maîtres d'un vaste crédit, se procuraient les capitaux nécessaires à l'État sur leurs signatures ; il y avait en circulation pour plus de cent cinquante millions de billets de fermes, dont l'intérêt était acquitté par la caisse de service.
Ce crédit était renouvelé, agrandi selon les besoins, et tout le monde y trouvait avantage : l'Etat par la facilité extrême de réunir les capitaux ; les prêteurs par la sécurité que leur donnait la signature des fermiers-généraux et par l'exact acquittement des intérêts. (On peut comparer ces billets de fermes aux bons du Trésor.)
Ce système était en rapport avec les nécessités ex-
traordinaires de la guerre; à la paix on voulut le changer, et l'on s'y pritviolemment. La pensée administrative et sérieuse de l'abbé Terray, celle qui séduisit son esprit comme elle a préoccupé d'autres ministres considérables, ce fut de balancer la recette par la dépense, sans recourir aux moyens de crédit, et, à cet effet, un expédient simple, attrayant, se présentait à son initiative administrative; cet expédient, je l'ai déjà dit, consistait à retrancher les dépenses et à grandir les recettes. Certainement cette pensée était bonne, et l'on pouvait féliciter un ministre qui prenait cette ferme résolution ; mais les limites légitimes furent bientôt dépassées, et les retranchements de l'abbé Terray, comme ceux qu'avait accomplis Colbert, portèrent sur des obligations du Trésor qu'on ne peut atteindre sans ébranler tout le crédit d'un Etat.
Les dépenses d'un gouvernement se composent : 1 ° de l'intérêt de la dette publique ; 2° de traitements d'employés ; 3° de fonds de service pour les divers départements ministériels.
Retrancher une portion de l'intérêt des rentes sans offrir le remboursement intégral, c'est simplement violer le texte du contrat d'emprunt. A son avéne-
ment , Colbert en avait donné l'exemple , l'abbé Terray fut son imitateur. De là cette malédiction universelle qui s'éleva contre le contrôleur-général parmi les rentiers qui par leurs prêts s'étaient fiés à la parole de l'Etat.
En prenant cette hardie résolution, l'abbé Terray en connaissait toute la portée; il s'était fait un cœur d'airain contre les clameurs populaires ; la rente était appelée le pot-au-feu du bourgeois de Paris; la toucher, c'était frapper la vie municipale des métiers : de là ces couplets mordants contre l'abbé Terray. Sous Colbert , on murmurait tout bas; au xvme siècle, au parlait haut, même contre un contrôleur-général.
Ce n'était pas tout : la dette publique se composait d'une masse d'effets publics en circulation, billets de fermes, anticipations, bons sur les gabelles, les aides ; effets négociés sous la garantie de l'État et payés par une caisse de service. La régularité de ce système constituait le crédit public.
L'abbé Terray, sans scrupule comme sans hésitation, annula une partie de ces effets émis sous la responsabilité du Trésor, en même temps qu'il disposa
des fonds de la caisse de service ; il opéra ainsi la ruine de tous ceux qui avaient traité de confiance avec les fermiers-généraux et les deux banquiers de la cour, Laborde et Magone, qui en étaient les intermédiaires : presque tous les fermiers furent ainsi atteints par les opérations arbitraires, surtout ceux qui avaient pris ces billets de fermes, une des valeurs les plus aimées des capitalistes. L'abbé Terray porta en même temps le bail des fermes de 170 à 180 millions, créant, par ce moyen, les éléments de compensation avec la ferme-générale. Aussi disait-on que l'abbé Terray avait donné les cendres aux fermiersgénéraux, et leur avait rappelé « qu'ils n'étaient que poussière. »
Les clameurs devinrent bien plus vives encore lorsque le contrôleur-général posa le principe des retenues depuis un tiers jusqu'au dixième sur les traitements accordés par l'Etat, pensions et gratifications; on en supprima même beaucoup d'une façon absolue; les pensions servaient l'éclat, le luxe de la cour. L'opposition éclata violente; l'abbé Terray fit tête à l'orage avec la fermeté de ses principes ; comme tout homme préoccupé d'un système il s'était fait des idées précises sur ce qu'il voulait, et une fois
ces idées arrêtées , il marcha droit sans sourciller à leur réalisation.
L'abbé Terray appartenait un peu à l'école économiste, c'est-à-dire à ces hommes à système qui ne reviennent jamais suif leur théorie. En repoussant les facilités du crédit, le contrôleur-général dut recourir à l'impôt, et pour grandir ses ressources, il entra dans l'idée féconde et dangereuse de la liberté absolue du commerce, se séparant ainsi de Colbert et de son système de protection à ce point de vue.
Cette idée il l'appliqua aux subsistances : moyennant le droit d'un vingtième le blé put être exporté de France : ce système donnait un plus grand prix à la propriété en même temps qu'il promettait à l'État un revenu de plus de 10 millions. Jusque-là on avait préféré le système qui assurait avant toute chose la subsistance du peuple. On ne s'explique, je le répète, que par l'esprit de dénigrement cette odieuse calomnie jetée sur le roi Louis XY , accusé d'avoir spéculé sur les blés. L'almanach royal, dit-on, donne le nom et le titre d'un fonctionnaire chargé d'acheter les blés pour le compte du roi. Ce que faisait l'État à cette époque, les empereurs romains l'avaient fait, Napoléon le fit aussi : ce système consis-
tait à lutter contre la spéculation particulière par l'action du gouvernement ; la création des greniers d'abondance empêche le prix excessif des céréales par l'immense quantité de blé qu'elle fait peser sur le marché dans les crises publiques. Voilà ce que faisait le roi Louis XV, et ce qu'une école calomniatrice a dénoncé comme le Pacte de famine.
La liberté du commerce des grains! tel fut le cri de la secte des économistes , qui pendant deux ou trois années de l'administration de Terray, la soutint de ses théories inflexibles et la couvrit un peu de sa popularité. Mais lorsque l'abbé Terray se fut lié au vigoureux système du chancelier Maupeou, à l'énergique répression des parlementaires , alors les pamphlets grondèrent contre lui ; on le raillait sur ses goûts et même sur son langage d'une fermeté rude, spirituellement dur comme celui d'un rapporteur au parlement. Il est difficile de ne pas être l'objet de l'animadversion publique quand on est chargé de lever l'impôt : que n'avait-on pas écrit contre Colbert? Le xvme siècle était plus libre dans ses mille pamphlets ; on prêtait des mots au contrôleur-général et celui-ci entre autres : un engagiste se plaignait au ministre de ce qu'on en viendrait jusqu'au point de
prendre l'argent dans les poches; l'abbé Terray répondit : « Où diable voulez-vous que je le prenne? » Un jour à l'Opéra, la foule était compacte de manière à ne pouvoir se placer, un spectateur s'écria : « Que l'abbé Terray n'est-il ici pour nous réduire ! » Et ces mots à'ana peut-être faits après coup, s'expliquent, carie contrôleur-général marchait fermement par tous les moyens à l'équilibre des finances , et il devait heurter bien des intérêts, quand on songe qu'il parvint à exactement rembourser toutes les charges de la magistrature supprimée par le chancelier de Maupeou.
A cette époque tous les financiers avaient une résidence de prédilection qu'ils ornaient avec goût et qu'ils habitaient avec délices dans leurs moments de repos. Colbert lui-même avait prodigué quelques cent mille écus à l'ornementation de son château de Sceaux avec plus de luxe bourgeois que d'amour réel des arts.
L'abbé Terray fit bâtir une maison splendide rue Notre-Dame- des -Champs , près du Luxembourg; elle devint son séjour de repos et de prédilection. A travers la dureté de ses manières,
l'abbé Terray avait le goût des arts, des lettres, il aii. (5) i&
niait les artistes : sa maison de la rue Notre-Damedes-Champs fut parée des plus gracieuses peintures de Watteau, Lancret, Boucher, et de ces jolis colifichets-Pompadour qui faisaient de charmantes bonbonnières de toutes les habitations de financiers. Les artistes du xvme siècle n'étaient pas pudiques; ils multiplièrent le nu dans les ornements de la maison de l'abbé Terray. On accusa le contrôleurgénéral de n'avoir pas été étranger à cette direction des arts; le bronze des œuvres antiques reproduisait les groupes enlacés de Nymphes et de Satyres, de Pompéia ou d'Herculanum ; l'abbé Terray acheta les trois, Grâces de Wanloo un peu épaisses, que madame de Pompadour, artiste si distinguée, avait flétries par une spirituelle acclamation. Quoique n'aimant pas Greuze , le contrôleur-général acquit pour son cabinet le joli tableau de la Cruche cassée, tant aimé de Marie-Antoinette.
Le goût des chefs-d'œuvre plastiques fit accuser l'abbé Terray d'avoir les habitudes de son temps et les mauvaises mœurs d'une génération corrompue. Je n'ai jamais remué dans la biographie des esprits politiques ce mauvais côté de la vie; le contrôleurgénéral était surtout un homme de travail et d'appli-
cation pratique, fort pénétré de cette idée qu'il est difficile au pouvoir d'être populaire; que dès lors on doit aller droit à son but d'utilité publique et d'intérêt général sans prendre garde aux criailleries qui de tous côtés vous assiègent quand on préside à l'administration d'un grand pays !
Ce but d'utilité que réalisa l'abbé Terray fut, ainsi que je l'ai dit, la création d'un état de finances qui pût balancer les dépenses par les recettes, et il parvint à son but comme Colbert en altérant les véritables sources du crédit; ce crédit il le blessa par son manque de foi à l'égard des fermiers-généraux et des banquiers, toujours en avance envers le Trésor, et par la réduction des intérêts de la dette sans en offrir le remboursement : il ne ménagea pasassez les capitalistes dont le Trésor a toujours besoin dans les crises.
Jamais le contrôleur-général ne fut dominé par les femmes : il sacrifia la baronne de La Garde qui l'avait compromis dans des spéculations, et ses rapports avec madame Destoucbes, femme du secrétaire-général des fermes furent le plus souvent des liens intéressés; les femmes s'offrirent toujours à lui comme une distraction et non comme un gouvernement ; elles s'en vengèrent par mille contes et légendes
contre l'abbé; ceci tenait à l'esprit du siècle tout d'épigrammes et de satires! Dans lesnoëls le nom de la rue Vide-Gousset fut remplacé par celui de Terray; on le représentait comme la sangsue du poète latin qui ne laissait sa proie qu'après l'avoir sucée jusqu'au sang.
... Non missura cutem nisi plena cruoris.
Le temps a fait justice de chaque système : on peut dire de l'abbé Terray qu'il fut excellent. comptable s administrateur distingué; associé aux vastes projets du chancelier Maupeou, il en seconda la partie financière. Un juge fort distingué de l'époque Napoléonienne, mêlé aux opérations du Trésor à cette époque , l'archi-trésorier Lebrun , s'exprime avec une admiration enthousiaste sur l'administration de l'abbé Terray : « Enfin un homme vint qui avait quelque chose du sens de Sully et de la précision de Colbert, qui crut comme Colbert et Sully que la base de toute finance était l'ordre dans la recette et la dépense. » Ce jugement de l'archi-trésorier Lebrun aurait été vrai sur le contrôleur, s'il avait ajouté que l'abbé Terray commit la grave erreur de blesser le crédit public, la source de tout système financier ; faute qu'un État paie toujours fort chèrement.