VOLTAIRE FINANCIER
Parmi tous les faiseurs de pamphlets, l'écrivain, le poète qui a le plus vivement attaqué l'abbé Terray, c'est Voltaire. Il avait certainement d'excellentes raisons pour exhaler sa haine contre le contrôleur. Voltaire, grand capitaliste, avait pris pour plus de 250 mille livres en billets de fermes, qui furent refusés par le contrôleur-général : la banqueroute l'avait donc atteint avec cruauté : aussi parle-t-il de l'abbé Terray, dans ses lettres à d'Argentaï, au maréchal de Richelieu, avec une colère indicible.
Voltaire en garda un long souvenir. Trop habile pour se compromettre par un pamphlet tandis que le contrôleur-général était encore en place, il attendit la disgrâce de l'abbé Terray , à l'avènement de Louis XVI, et dans un conte en vers, qui porte la date de 1775, Voltaire commence par ces jolis vers pleins d'acrimonie contre les financiers :
Quand Terray nous mangeait
Et le poète finit par cette autre épigramme :
« C'est ainsi qu'on travaille un royaume en finances. »
Tant il est vrai qu'un des torts chez les hommes d'Etat qui ont souci de la postérité, c'est de ne pas ménager assez les écrivains qui font les renommées sérieuses : autrement il arrive que ceux-ci formulent certaines idées, certaines opinions systématiques ou méchantes, adoptées ensuite comme des vérités historiques, qu'on a toute sorte de peine à détruire par l'expression simple de la réalité.
Au commencement de sa vie du monde, Voltaire s'occupa beaucoup de sa fortune, et il avait raison : n'est-elle pas la première condition de l'indépendance de l'homme? l'aisance est nécessaire à la liberté de la bonne et haute littérature. Quand on tend la main, ou l'on est insolent comme un mendiant espagnol, ou humble comme un lazzarone napolitain. Comment alors garder de nobles idées? rarement on exprime des vérités solennelles pressuré entre deux créanciers.
Ce ne furent pas les premiers livres de Voltaire qui firent sa fortune. La Ligue [la Henriade), publiée à Londres par souscription, ne lui donna qu'environ
1 000 livres sterling, y compris le don de la reine Elisabeth , qui paya la dédicace louangeuse par sa munificence : Voltaire avait loué Elisabeth d'avoir secouru Henri IV; il ne dédaigna pas luimême un subside.
Les liaisons de Voltaire avec le contrôleur-général Desfort lui furent bien plus profitables encore; il gagna des lots d'emprunt avec un bonheur indicible ; on l'intéressa dans la compagnie d'Afrique; il fit des spéculations sur les blés ; enfin les frères Paris le mirent dans les fournitures de l'armée d'Italie; pendant les quelques années qu'il y fut intéressé, il réalisa 500 mille livres de bénéfices, sans compter sa participation aux avances que les frères Paris faisaient au Trésor, et qui doublèrent par les loteries et les amortissements à son profit.
Toutes les premières amitiés de Voltaire se renferment dans le cercle des financiers : il voit beaucoup le président Hénault, dont toute la famille est dans les fermes et les recettes générales, le vrai Lucullusdu xvme siècle, fameux par ses soupers; le marquis de Villète, qui n'est pas le moins du monde gentilhomme malgré son titre, est le fils d'un receveur de l'extraordinaire des guerres, riche à 150 mille li-
vres de rentes et qui a acheté un marquisat; madame du Chàtelet est fille de M. de Breteuil, sorti des intendances et des recettes provinciales; Helvétius, si aimé de Voltaire, est fermier-général. Le vieillard de Ferneyne voit pas de plus grand saint faisant plus grand miracle que Samuel Bernard.
Dans ce pays, trois Bernard sont connus.
L'autre Bernard est celui de Plutus !
Bien plus grand saint, fesant plus de miracles.
Maître d'une belle fortune, Voltaire est très-habile à la faire valoir; qui peut lui en faire un reproche? Essentiellement capitaliste, tous ses fonds il les place dans les emprunts à loterie, tontine, en billets de fermes qui rendent 6 à 7 p. 0/q. Il vit bien, avec une distinction et un goût d'aristocratie, presque toujours chez les autres pendant les premières années de son existence ; il voyage en Angleterre, en Hollande, à Berlin, spéculant avec bonheur. Il touche rarement à ses capitaux, car il reçoit des pensions de plusieurs souverains, ou bien il réalise des bénéfices de librairie assez considérables pour mener une belle vie. On se fait un plaisir, une gloire de l'héberger ; il paie tout en petits vers charmants,
en poésies galantes et en stances harmonieuses ; les salons financiers, dont il fait l'orgueil et la gloire, le paient en l'associant à leurs opérations.
Voltaire gagne beaucoup d'argent dans le jeu des actions de la compagnie des Indes et d'Afrique : la seule perte considérable qu'il éprouva est celle de 250 mille livres, sous le contrôle-général de l'abbé Terray. Il ne la pardonne pas, il en parle à tous, je le répète, dans sa correspondance publique et privée, en vers et en prose : cependant la fortune de Voltaire n'en est pas ébréchée; s'il ne supporte pas cette perte en philosophe par le silence, il n'en fait pas non plus un prétexte pour parler de sa ruine; la banqueroute de l'abbé Terray passe sur son existence sans l'ébranler et même sans l'altérer.
À la fin de sa vie Voltaire devint possesseur de Ferney ; mais l'achat de cette vaste propriété est encore une spéculation ; les terres qu'il acquiert sont presque toutes en friches ou en mauvaises cultures; le prix d'achat est nul ; Voltaire met ces terres en valeur; il en boise une certaine partie, il plante en vignes, sème des prairies, des potagers, et au bout de cinq ans, les deux seigneuries de Gex et de Ferney ont triplé de valeur.
L'esprit de spéculation financier est inhérent à François Arouet de Voltaire, génie fécond qui donne à la vie une activité heureuse ; Voltaire fait bâtir, dans le pays de Gex, des maisons blanches et proprettes, qu'il groupe en village; le bois de construction est à bon marché au pied du Jura, les matériaux, la main d'œuvre sont presque à rien. Une fois ces maisons construites , ou il les loue à longs baux, ou il les vend à viager, de manière à doubler son revenu : il n'y a certes rien que de trèslégitime dans ces opérations, mais tout est parfaitement combiné et suppose de longues habitudes de calculs et de finances.
Ce n'est pas tout encore! Afin que les habitants paient exactement leur loyer ou le prix de la vente, il faut créer une industrie active au milieu d'eux; Voltaire appelle donc à Fërney un bon nombre d'ouvriers de Genève, habiles à faire des montres et des bijoux en tous métaux. Ses nombreuses relations avec les ministres et les favorites lui facilitent les débouchés eri Europe pour sa nouvelle industrie; Voltaire fait pour ainsi dire (avec une extrême convenance au reste) le courtage de ses montres de Ferney. Plus d'une des lettres de sa correspondance avec Cathe-
rine II ou Frédéric de Prusse sont relatives à ce comnerce de bijoux; il prie impératrice et roi de placer les montres de Ferney, d'en acheter le plus possible, sous prétexte de faire prospérer la colonie. Le philosophe veut même exploiter la question d'Orient et la marche des Russes vers Constantinople pour les intérêts de son commerce : les Turcs aiment les riches montres, et de toute part on en envoie dans le Levant; ne pourrait-on pas stipuler quelque disposition de traités pour en rendre le commerce libre de manière à enrichir Ferney? Toutes ces demandes commerciales sont présentées avec l'esprit, avec la grâce habituelle que Voltaire met en toute chose ; mais le but n'en est pas moins atteint, et Catherine surtout commande des centaines de montres à Ferney, en même temps qu'elle envoie des médailles d'or de son règne à Voltaire pour une valeur de plus de 120 mille livres en échange de quelques vers de louange ou d'une dédicace.
Loin de faire à Voltaire un reproche de son constant désir de faire sa fortune, je le répète, il faut l'en louer: c'est à sa fortune de financier autant qu'à son inimitable esprit, que Voltaire doit sa renommée, la dignité de son nom , la puissance de ses œuvres. Je déteste le
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mal qu'a fait au monde moral et religieux ce grand coupable du xvme siècle aux yeux de Dieu et des hommes ; je dis seulement que Voltaire a fait sortir les gens de lettres de la domesticité; il les a élevés au-dessus des gentilshommes et des grands seigneurs; il les a placés à côté des rois, et tout cela parce qu'il fut grand seigneur lui-même et qu'avec son immense supériorité il n'eut pas besoin de tendre la main pour mendier la vie : tendre la main, c'est toujours ce qui dégrade les lettres : n'est-ce pas le besoin souvent qui fait écrire ces mauvais pamphlets, ces livres immondes qui déshonorent toute une génération? La fortune est la première condition de l'indépendance et de la dignité humaine; elle crée le plus profond dédain pour ces pauvres diables qui se nourrissent de calomnie parce qu'il faut vivre, et que le scandale donne quelquefois le pain quotidien.