‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 31 sur 39 · ACHÈVEMENT DES BARRIÈRES DE PARIS · texte numérisé non relu

ACHÈVEMENT DES BARRIÈRES DE PARIS

A travers tous les systèmes financiers des contrôleurs, la mobilité infinie de leurs idées, la tendance plus ou moins ingénieuse de leurs expédients, la compagnie des fermiers-généraux restait immuable et fixe dans ses bases, parce qu'elle reposait sur des intérêts privés qui ont une intelligence admirable des besoins et des situations. On peut se fier à eux pour trouver des expédients à chaque nécessité.

Cette compagnie composée d'hommes essentiellement pratiques ne se jetait ni dans les aventures ni dans les systèmes ; le rouage de ses opérations était simple et organisé de manière à produire des résultats immanquables. Chaque comité avait ses hommes spéciaux qui ne se préoccupaient que d'une seule pensée : la fécondité et le développement de chaque branche du revenu public. Jamais les fermiers-gêné-

raux ne manquèrent à leurs engagements ; ils aidèrent loyalement le Trésor dans toutes les crises et même les contrôleurs qui leur étaient le moins favorables; ils n'avaient ni rancune ni répugnance; ils ne voyaient que les affaires.

Le bail David expirant en l'année 1780, il fut renouvelé le 28 septembre 1780, sous le nom de Nicolas Salazar ; puis sous celui de Jean - Baptiste Mager, au mois de décembre 1786 ; il est essentiel de bien retenir le souvenir de ces baux de fermes, car ils furent le prétexte de ces étranges et fatales accusations devant le tribunal révolutionnaire, qui conduisirent les fermiers-généraux à la mort sur l'échafaudde 1794.

Avec les noms des anciens soumissionnaires des fermes, on trouve dans ces baux renouvelés ceux de MM. Delaage, de La Hante, Paulze, Parseval, de Saint-Amand, de Saint-Prix , Taillepied de Bondi, d'Arlincourt; tous appartenaient à la haute bourgeoisie de Paris, à la banque; quelques-uns avaient obtenu des lettres de noblesse, et comme tous les fermiersgénéraux possédaient des grandes terres, des fiefs, vicomtes, marquisats, ils en prenaient légalement le titre, comme le faisaient les parlementaires (origine.

de la noblesse de finance et de robe) ; la libérale institution de l'abbé Terray, dont j'ai parlé, avait également établi une noblesse de commerce, d'arts : le roi décernait chaque année vingt épées de gentilshommes à ceux des négociants ou des artistes qui avaient bien mérité du pays pour leurs travaux, leurs talents et leurs découvertes.

Une des stipulations du bail de Nicolas Salazar avait été l'obligation pour la compagnie de construire un mur d'enceinte avec des barrières, pour la perception des droits de la ville de Paris : le texte du bail ne portait pas d'autres obligations ; la compagnie pouvait donc se borner à faire badigeonner en plâtre une muraille de pierres sèches, à suffisante hauteur pour éviter la contrebande; puis aux barrières construire de simples bureaux de perception pour les employés. Le bail n'imposait pas d'autres clauses. Telle n'était pas la manière large et libérale dont les fermiers-généraux procédaient dans l'exécution de leurs engagements, car ils aimaient les arts, le faste. Jamais un fermier-général n'avait conçu une idée petite, mesquine ; et la compagnie tenait à cet esprit. Au lieu de s'adresser à un architecte vulgaire, à un maçon, la compagnie choisit un artiste

vraiment original et fécond, Claude-Nicolas Ledoux.

Ledoux, né à Dormans en Champagne, élève de Blondel et surtout de Servandoni (l'artiste éminent qui avait dessiné et exécuté le portail de Saint-Sulpice), avait profondément étudié les anciens; son imagination s'était passionnée pour l'art grec et romain, expression de la pensée païenne, c'est-à-dire, de cet art qui s'attache à la décoration extérieure : grandes rues, grands monuments, avec l'oubli du bien-être de l'individu. Rome était pleine de cirques, d'arcs de triomphe, de palais, de statues et il n'y avait pas de maisons commodes pour la plèbe. Ledoux, qui avait débuté dans l'architecture par les portiques deshôtels d'Uzès et de Thélusson, avait dessiné et construit Lucienne pour la comtesse du Barry et le temple de Terpsichore pour la maison de plaisance de mademoiselle Guimard ; il avait conquis la renommée d'un fantaisiste remarquable; il rêvait toujours et dessinait merveilleusement ses rêves; une fois, il avait conçu la pensée de bâtir une ville consacrée à la science, aux lettres, au commerce, cité fantastique ornée de monuments, de statues, d'hippodromes, de gymnases comme chez les anciens :

les fragments publiés du Voyage cTAnackarsis avaient troublé bien des têtes; on ne rêvait que d'Athènes et de Rome. Les cartons de Ledoux respiraient une folie ingénieuse et féconde; on traite souvent de fou, le génie qui sort de la vulgarité.

C'est à cet artiste original et rêveur que les fermiers-généraux s'adressèrent pour construire les barrières de Paris : on peut penser si cet esprit dut s'emflammer à l'aspect de la grandeur de l'entreprise. L'imagination toute pleine de la lecture des anciens, il ne vit rien d'assez splendide pour orner la vaste entrée d'une superbe capitale; il présenta son plan à la compagnie des fermes; la dépense devait s'élever à 50 millions ; la compagnie recula devant ce devis fantastique, elle demanda un second plan à Ledoux qui fit un devis de 20 millions de livres. La révolution l'empêcha d'accomplir toutes ses créations; mais ce qu'il en reste encore suffît pour en donner une idée : à Passy, deux rotondes simples presque égyptiennes, surmontées de colossales statues; à l'Etoile, deux bâtiments de fantaisie, au centre, un portique grec, un arc de triomphe et au rond-point, un cirque peuplé de statues, rangées en cercle comme dans les places

publiques ou les hippodromes de la Grèce ou de l'Italie ; à Monceaux, de petits temples façonnés en rotonde, comme les chapelles domestiques élevées à Vénus, à Mars, à la Fortune, dans les rues d'Athènes ou de Rome ; ces temples se répétaient à chaque barrière jusqu'à celle du Trône, ornée de colonnes rostrales de la plus belle forme. À la barrière d'Italie, Ledoux construisait de vastes maisons à la manière des anciens, sur les modèles trouvés dans les fouilles de la villa Adriana, de Tivoli et de Pompéia.

Ledoux, dans son imagination antique, n'avait oublié qu'une chose, l'usage auquel les barrières étaient destinées ; elles devaient, en effet, servir de bureaux aux employés pour la perception des droits, aux soldats du guet pour maintenir l'ordre; et chose bizarre, c'était ce dont l'ingénieux architecte s'était le moins occupé; tout absorbé dans la forme, l'aspect et la perspective, il négligea ces détails, comme s'ils n'entraient pas dans son plan. Ainsi sont les artistes qui, trop épris de l'antiquité, délaissent l'art chrétien, protecteur des petits et des faibles; ce que le paganisme donnait aux larges voies, aux

formes , il l'enlevait au bien-être de l'individu, i. (5) 19

L'antiquité ne voyait de l'homme que la parure; le polytéisme élevait des monuments et négligeait le foyer; rien de misérable comme les habitations de la plèbe et des esclaves à Rome : l'air et le jour leur manquaient.

Les barrières de Paris et leur vaste enceinte furent une des grandes causes de l'impopularité des fermiers-généraux; ce n'était pas eux pourtant qui en avaient sollicité la construction. Le contrôleur-général M. Bertin, dominé par les idées des économistes, le premier avait conçu la pensée de l'octroi; l'octroi n'avait aucune similitude avec l'impôt volontaire que les villes libres et municipales du moyen-âge s'imposaient pour leur propre gouvernement : l'octroi du xviir siècle ne devait pas être exclusivement appliqué aux besoins de la cité, il entrait pour une part dans les revenus de l'État, destiné au payement de la dette, pensions, rentes de l'Hôtel-de-VilIe créées par les édits du roi.

Une fois le revenu assuré, on le donna en ferme : c'était l'habitude du temps : les fermiers-généraux ne firent que mettre en valeur la pensée du contrôleur-général Bertin, expression des économistes : et contre eux cependant s'élevaient les clameurs des

multitudes ; on leur fit même un crime de la splendeur artistique qu'ils avaient déployée dans la construction monumentale des bâtiments qui servaient de bureaux ; il y avait sept lieues de muraille parfaitement exécutée en moins de deux ans : Paris se crut et se dit emprisonné. Après avoir jeté quelques plaisanteries contre cette chemise de pierre, qui l'enlaçait dans sa liberté et ses plaisirs, le peuple de Paris se mit en colère contre l'octroi. Les droits pourtant n'étaient pas considérables ! La pièce de vin payait 3 livres et la viande 10 sols le quintal. Les barrières devinrent désormais un prétexte et un théâtre de séditions : dès que l'institution prévoyante des greniers d'abondance, produit de l'achat des blés pour le compte du roi, eut été dénoncée comme un pacte de famine et que Louis XVI y eut renoncé, il se fit des accaparements sous le manteau de la liberté. Le prix du pain s'accrut considérablement ; les farines manquèrent sur les marchés. Les mécontents purent faire des disettes factices, et les conspirateurs ne manquèrent pas d'employer le moyen d'affamer et de soulever le peuple. Les greniers pour le compte du roi étaient calqués sur le modèle des greniers de Joseph en Egypte! Après les sept années

grasses, les sept années maigres ! Quoi de plus prévoyant?

Quand la sédition éclata violente, sa première irritation se porta contre les barrières, on tenta de les brûler, d'en chasser les gardes et les commis; on prit en profonde haine les traitants et les fermiersgénéraux ; et cependant ce n'était pas eux qui avaient établi les droits ! Ils étaient même intéressés à ce qu'on n'en créât pas de nouveaux, afin de mieux exploiter les anciens qui leur étaient concédés.

Tel est l'espri t habile et actif de la spéculation dans de hautes intelligences, que malgré les dépenses considérables que les financiers avaient faites pour la construction des barrières et du nouveau mur d'enceinte, ils gagnèrent des sommes immenses par la hausse du prix des terrains. J'ai dit que Bourret et Beaujon élevèrent la plupart des hôtels du faubourg Saint- Honoré. Laborde acquit tous les terrains vagues et mal habités des Porcherons et la rue Basse-du-Rempart. Paulze et Saint-Amand firent de belles constructions vers la rue Bergère, la demeure d'un certain nombre de financiers. La spéculation s'étendit même à la rue Charonne et au faubourg Saint- Antoine pour la construction de vastes fabri-

ques et usines. La puissance active et féconde de l'argent est si grande qu'il trouve une source de richesses dans les dépenses même. La véritable science du financier consiste à combiner une opération de manière à la faire toujours produire, alors même que son principe exige une mise de fonds considérable : il n'y a pas de mérite à gagner de l'argent dans une opération régulière ; le talent consiste à faire des bénéfices dans une mauvaise affaire et de tirer l'argent de l'abîme profond où on l'a jeté à pleines mains.

Page 1