‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 32 sur 39 · LES HOTELS ET RÉSIDENCES DES FINANCIERS · texte numérisé non relu

LES HOTELS ET RÉSIDENCES DES FINANCIERS

Au moment où le système des fermiers-généraux va disparître devant de nouvelles idées et de nouveaux intérêts, un travail historique reste à faire sur le génie de ces vieux financiers.

Les beaux hôtels disparaissent chaque jour pour faire place à un luxe uniforme et bourgeois de maisons garnies et de cafés : c'est à l'école économiste , aux souvenirs de Turgot qu'on doit cette monotonie puritaine sans éclat, sans goût, sans initiative, qui ne laisse rien au génie de l'artiste ou aux caprices de la fortune. De là ces grandes casernes qu'on appelle palais, ces longues murailles blanches, ces pigeonniers à mille croisées, ces boiseries vernisées; de l'or sans l'éclat bizantin, de l'argent sans les ciselures florentines, des couleurs sans l'art immortel qui les anime, des meubles sans la gravité des incrustations de Boule ou la fantaisie de l'école Pompadour.

Ce qui distinguait l'école financière du xvin0 siècle, c'est le grand art de savoir dépenser : qui sait dépenser aujourd'hui? on ne se ruine jamais par la générosité du caractère, mais par la prodigalité grossière et les étourdissements qui arrivent aux laquais enrichis. Il me paraît utile après avoir tant parlé des fermiers-généraux, de jeter un regard en arrière et d'examiner comme antiquaire, les quelques restes de leurs belles demeures et de reconstruire ainsi le Paris des fermiers-généraux.

Le plus ancien hôtel des financiers du xvnr siècle, fut celui que Crozat fit élever sur lé terrain de la Grange-Batelière, ce fief de l'évêque de Paris , alors couvert de jardins et de marais : Crozat qui avait accru sa fortune sous l'administration de Chamillard , fit élever en 1704 un véritable palais, près la porte Montmartre, sur plus de neuf arpents du terrain qui naguère formait un cloaque, autour d'un égout : cet hôtel se composait d'un pavillon de centre avec deux ailes splendides et un magnifique jardin avec terrasse, orangerie comme à Versailles qui se développait à la suite de l'hôtel, et pour y parvenir, comme il fallait passer le rempart ou le boulevard, Crozat fit percer un long souterrain,

comme une grotte de Neptune tapissée de verdure, éclairée par des jours admirablement disposés ou par des jeux de lumière à travers le feuillage, sorte de temple peuplé de statues. Crozat mourut vieillard avec le titre de marquis du Châtel et de trésorier de Tordre du Saint-Esprit; véritable créateur de la colonie de la Louisiane il avait obtenu le privilège du commerce pour cette grande colonie ; il eut pour fils et héritier l'élégant numismate et antiquaire Crozat qui consacra sa fortune aux arts : son cabinet devint le plus riche, le plus beau du monde, et il publia le recueil si rare du cabinet de Crozat tant recherché des amateurs.

Derrière l'hôtel Crozat s'étendait un vaste cloaque, sorte d'égout dont la source était à Montmartre. Il fut acheté par le fastueux Bourret, l'excellent fermier-général : quelques-uns disent qu'il lui fut donné gratuitement par le roi, à la charge de l'assainir : tant il y a que dans les mains habiles de Bourret ce terrain devint de l'or; il le céda en partie à Benjamin La borde, tandis que lui faisait construire quelques-uns des beaux hôtels qui parent le faubourg Saint-Honoré autour du palais

qu'habitait madame de Pompadour près , des Champs-Elysées.

L'hôtel Laborde nouvellement construit était aussi situé dans la Grange-Batelière ; là s'élevait aussi celui de M. Lenormand d'Etiolés le mari de madame de Pompadour , avec vue sur ce boulevard. Souvent à cette époque les fermiers-généraux, les financiers changent de demeure; ils suivent en cela leur caprice, leur fantaisie, une des plus douces conditions de la fortune, car ces caprices permettent de déployer tout le luxe des arts et de l'ornementation.

L'hôtel Lambert si bien dessiné, était tombé aux mains des fermiers-généraux. Dupin l'habitait et c'était une belle demeure : les galeries étaient l'œuvre du plus remarquable des architectes, Levau et les peintures de Lesueur et de Lebrun ; quand cet hôtel passa des mains de Dupin en celles de l'opulent fermier-général de La Haye, le nouveau propriétaire dépensa près d'un million en objets d'art, de peintures, meubles et ornements : il fit ainsi cette merveille qui reste encore debout comme un souvenir des splendeurs du passé.

Dans la nouvelle rue Grange-Batelière, on pouvait

aussi remarquer le bel hôtel du fermier- général d'Augny, bâti sur les dessins du plus habile des vieux architectes Brisieux ; les jardins s'étendaient jusqu'au faubourg Montmartre, vers la rue Bergère, avec de magnifiques bains de marbre comme dans les villa de Rome, des écuries pour 60 chevaux, un manège pour l'équitation, une laiterie sous un chalet suisse, et cette demeure princière était sculptée par Pineau. Tous les miroirs et trumeaux venaient de Venise ; les dessus de porte, les devant de cheminée, les ornements des glaces étaient l'œuvre du Lorrain, de Huilleot et de Boucher. Aujourd'hui quelques-unes de ces magnificences ont résisté au temps et aux hommes; l'hôtel d'Augny qui avait appartenu quelque temps à un banquier espagnol, est devenu le bâtiment froid et administratif de la mairie du deuxième arrondissement. Les beaux jardins ont disparu et tout un quartier s'est construit sur les charmilles de l'hôtel.

A l'extrémité du faubourg Montmartre était la petite maison d'un autre financier, Gaillard de la Rouexière et ce qu'il appelait son appartement de garçon. Tout l'hôtel se composait de dix pièces et il avait dépensé 100 mille livres pour les seules glaces et tru-

meaux,et 25 mille livres pour les simples ornements de ses cheminées.

En face de l'hôtel d'Augny, était le petit palais Laborde qui lui était récemment resté des spéculations Choiseul, sur la vente des terrains qui s'étendaient du boulevard jusqu'à la rue Neuve-des- Augustins. Les jardins de l'hôtel Laborde s'étendaient vers la montée des Martyrs; un peu artiste, un peu homme de lettre, Laborde était aussi spéculateur, il vendit tous les terrains qui forment aujourd'hui les rues de Provence, d'Artois (Lafïîtte), la rue Chantereine (emprunté au latin, chant des grenouilles), autrefois un marais. Bientôt plusieurs hôtels s'élevèrent dans cette belle situation : au centre de la rue Lepelletier, dans la rue d'Artois on remarquait celui de M. Saint-Jullien, receveur-général du clergé ; et un autre hôtel au coin de la rue de Provence et d'Artois fut un moment habité par Grimod de la Reynière ; il le quitta pour les Champs-Elysées.

L'antiquaire qui aime à remuer les ruines du passé est profondément ému lorsqu'il passe devant l'hôtel magnifique des boulevards qu'occupe aujourd'hui le Jockey Club. Là vivait au xviif siècle un des plus riches et des plus honorables financiers, ce-

lui surtout qui savait le mieux employer sa fortune; M. Delaage, issu de famille de gentilhomme , dépensait avec une générosité qui n'avait pas de limite, trouvant un plaisir infini à donner presque à la manière des rois : le jour que son fils avait percé sa première dent, Delaage acheta comme cadeau à la nourrice, la maison qu'elle habitait avec vingt arpents de terre : il disait que la fortune n'était utile que par le plaisir qu'on avait à la distribuer. Delaage était vieux déjà lorsque la révolution éclatant vit compromettre son existence. Nous le retrouverons sur l'échafaud.

Je ne veux pas assurément faire l'éloge absolue de ces grandes prodigalités financières : Saint-James fit banqueroute après les mille folies qu'il plaça presque à côté de Bagatelle de M. le comte d'Artois; Bourret fut ruiné par ses adorations fantastiques et sa loyauté enfantine ; et le crédit de Laborde fut plus d'une fois compromis par ses spéculations et ses largesses. On peut blâmer et railler les prodigues amants des filles de théâtre , de ces créatures fardées, la Gogo, la Guimard, la Duthé ou la Prairie; Dieu le leur fit expier rudement; mais je dis, que dans cette classe de financiers il y avait un senti-

ment artistique, un goût raffiné pour le beau, l'élégant, le splendide qu'on ne comprend, ni on n'imite dans un siècle de petites fortunes, de petits cœurs, de petites largesses, de petits vices. La juiverie du moyen-âge tend à se reconstruire; et voilà pourquoi l'esprit chevaleresque s'est réfugié dans l'armée!

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