ADMINISTRATION POLITIQUE ET FINANCIÈRE DE M. DE BRIENNE
Le franc et loyal système du comte de Galonné s'était appuyé sur des idées nettes et pratiques en matière de crédit public : l'impôt territorial et l'emprunt accompli dans des proportions décroissantes, de manière à ce que dans l'espace de dix années le déficit fût entièrement effacé par un simple amortissement de la dette. Pour couvrir immédiatement l'emprunt, M. de Calonne n'avait pas même besoin de s'adresser aux banquiers; les fermiers-généraux en renouvelant leur bail fini en 1788 offraient de fournir 100 millions d'avance en numéraire ou en billets de fermes négociables à la caisse d'escompte ; ils ne demandaient en échange que de prendre à bail l'impôt territorial, dont la perception leur serait confiée pour cinq ans.
M. de Calonne tombé devant l'opposition des notables, des parlements et les taquineries de Monsieur,
comte de Provence et des princes du sang, les finances furent confiées un moment à M. de Fourqueux, sorti des intendances ; mais les notables, au lieu de voter les ressources nécessaires aux services, enlevèrent toute force morale au pouvoir par des discussions politiques, et enfin tous les moyens de crédit au Trésor par de longs gémissements sur la misère publique. Il fallait pourtant pourvoir aux nécessités urgentes du service; les fermiers-généraux répétaient : « qu'ils se contenteraient des deux édits sur l'impôt territorial et sur le timbre pour couvrir immédiatement le déficit. » Les banquiers, eux aussi, offraient les avances nécessaires; seulement ils y mettaient pour condition le rappel de M. Necker avec lequel ils avaient conclu toutes les opérations financières de l'avénement de Louis XVI et de la guerre d'Amérique. Mais le rappel de M. Necker au ministère était tout un changement politique. Le roi avait une juste crainte d'innover dans les anciennes formes de la monarchie de Louis XIV.
Dans le but de tenir un juste milieu, le roi confia les affaires à M. de Brienne, archevêque de Toulouse, prélat mondain, philosophe à la manière de l'abbé Talleyrand et qui, parmi les notables, s'était
fait remarquer par une certaine opposition à M. de Calonne : il avait parlé de couvrir le déficit par les retranchements et les économies. Ces sortes de propos donnent toujours une certaine popularité. Les notables ne votèrent rien ; cette assemblée tout en parlant d'économie avait coûté, pendant son séjour à Paris, 2 millions 500 mille livres : chaque député avait reçu une indemnité de 8,000 livres; tous l'avaient parfaitement émargée, même M. le premier président d'Aligre, possesseur de 700 mille livres de rentes en fonds de terre : ce que produisent de plus clair les assemblées politiques, ce sont des paroles pleines d'aigreur et de séditions, puis les dépenses pour indemniser ceux qui préparent les agitations publiques.
Autour de M. de Brienne, le roi composa un conseil des finances avec M. le duc de Nivernais, les maréchaux de Castries et de Ségur, partisans des innovations, le marquis Dossun, le baron de Breteuil, comte de Montmorin, de Malesherbes, M. de Fourqueux, de Villedeuil, d'Ormesson et Lambert : capacités considérables du conseil d'État, et qui tous connaissaient parfaitement l'administration publique. La mission qu'ils reçurent pour obéir au vœu des
notables, ce fut d'opérer des retranchements et des économies.
Que d'élégantes et antiques choses furent alors supprimées pour arriver à ces petitesses ! Que de prestiges enlevés à la royauté, telle que l'avait comprise et constituée Louis XIV ! la petite écurie, haras de choix pour les chevaux de race, la noble fauconnerie, suppression à jamais regrettable: depuis, où se sont envolés les fiers oiseaux éperonnés que portaient au poing varlets et damoiseaux au moyenâge, et que cherchent aujourd'hui en vain les débris de la société élégante ! On détruisit les louveteries à Paris et en province, privilèges des gentilshommes dans les manoirs de France : on licencia les belles compagnies des chevau-légers de la reine, les mousquetaires noirs et gris que Turenne et Villars avaient commandés dans les grandes journées : les gardesdu-corps même furent considérablemeni réduits. Te roi vit ses chenils, ses faisanderies, ses meutes, l'admiration de l'Europe, vendus à l'encan. Ce fut pitié de considérer ce système de vilenies, commandé par les novateurs mesquins et bourgeois. On alla plus loin même : on délibéra sur la vente prochaine du
château de la Muette, des bois de Vincennes, des I. (5) 20
châteaux de Choisi et de Blois, par petits lots de terres ; on supprima les encouragements et les pensions que faisait la reine à Gluck, Piccini, Greuze et David ; on cherchait la grosse popularité par des ladreries colportées avec le ballot des constitutions mises à la mode par tous ces remueurs Francklin, Lafayette et Washington. À travers ces misérables retranchements il fallait arriver aux voies et moyens, et la chose n'était pas possible sans l'impôt territorial et le timbre tel que le comte de Calonne l'avait demandé aux notables; le conseil du roi se consulta longtemps et- l'on crut répondre à l'opinion générale, après les économies retentissantes, en recourant à la vieille formule de l'enregistrement des édits d'impôts par le parlement. On n'avait pas assez calculé les mauvaises tendances de l'esprit de corps et l'action de l'opinion bourgeoise sur les parlements qui aspiraient à la popularité et à une direction politique dans l'Etat. Il y avait alors assis sur les bancs de la magistrature une foule de beaux esprits, tels que Lepelletier de Saint-Fargeau, d'Esprémenil, Fréteau, Sabatier de Cabre, Malesherbes, gâtés par les lectures les plus hardies, aspirant à la vie politique du parlement d'Angleterre^
Il suffit que le conseil du roi se fût adressé au parlement de Paris pour que celui-ci invoquât solennellement de larges prérogatives. Pour la première fois, avant de donner son enregistrement, le parlement déclara qu'il exigeait la communication des comptes de finances , immense innovation, car les cours de justice aspiraient ici à l'administration publique ; le roi manda les magistrats à Versailles, où il tint un lit de justice, et le parlement en masse fut exilé à Troyes avec des formes très-sévères. Oh ! que Louis XVI dut avoir alors de regrets de s'être séparé du système de Louis XV, puis du chancelier Maupeou qui avait retiré la couronne du greffe, et du système financier de l'abbé Terray qui avait comblé le déficit par de vigoureuses restitutions I
Une fois le lit de justice tenu et les exils prononcés, le roi ne devait-il pas accepter les propositions des fermiers-généraux qui offraient l'argent nécessaire au Trésor, pourvu qu'on leur cédât la perception des nouveaux impôts créés par les édits? Hommes de finances très-pratiques, les fermiers-généraux déclaraient : « qu'ils se contenteraient, pour lever l'impôt, de la publication des édits, tels qu'ils avaient été arrêtés dans le conseil, et que pour eux l'enregis-
trement par lit de justice leur suffisait comme formes légales; en vertu de ces édits, il se chargeaient de répartir l'impôt et de le lever sans grande contrainte dans les provinces. »
Le conseil des finances n'était pas de cet avis, et à défaut de la sanction parlementaire, il avait décidé qu'on s'adresserait à la cour des comptes pour obtenir l'enregistrement que la magistrature refusait. Les intrigues se développaient plus puissantes qu'elles n'avaient jamais existé : le duc d'Orléans faisait déjà une opposition publique; Monsieur, comte de Provence, malgré son gros ventre, essayait un rôle de petit frondeur; le seul comte d'Artois, loyal et franc jeune homme, soutenait le roi. Il avait dit un mot plein de menaces en présence des séditions : « Avec dix livres de cordes je viendrais à bout de tous ces mutins. » Un gouvernement fort n'a pas besoin de sévir pour obtenir l'obéissance, il lui suffit de faire savoir qu'il le peut si on lui résiste.
Pourquoi n'acr eptait-on pas les offres des fermiers- - énéraux? Ceci tenait encore à une intrigue dirigée par M. Necker qui disposait des banquiers de Paris 1 1 de l'opinion publique fort tendue, appelant la convocation des états-généraux,^ idée fixe de quel-
ques gentilshommes brouillons, niais ou ruinés, de la bourgeoisie parleuse, idée qui descendait alors de labasoche chez le peuple. Les offres que faisait M. Necker différaient de celles des fermiers-généraux en ce que ceux-ci ne demandaient aucune concession politique, rien qui pût changer l'ordre antique de la monarchie , la hiérarchie des droits de la couronne. Il n'en était pas ainsi du plan de M. Necker et des banquiers ; ils exigeaient une satisfaction immédiatement donnée à l'opinion publique et offraient toutes les ressources nécessaires au Trésor, à la condition que les états-généraux seraient convoqués. Les banquiers savaient que la situation devenait de plus en plus délicate : il fallait en finir, car le Trésor était vide, le déficit ne se comblait pas et la caisse d'escompte était à la veille de suspendre ses paiements. Dans ces circonstances graves les fermiers-généraux
offrirent encore leur crédit à l'Etat, en se chargeant de toute la responsabilité du nouvel impôt territorial, du cadastre des terres du royaume; ils offraient de renoncer à la gabelle et au droit -des barrières, ils renouvelaient l'offre du prêt de 100 millions écus et de 50 millions en billets de fermes, garantis par la compagnie à trois et six mois d'échéance. Le conseil
n'osa point accepter, car l'émeute commençait à gronder et M. de Brienne disait au roi qu'il n'y avait qu'une solution possible dans la crise imminente, le rappel de M. Necker au ministère et la convocation des états-généraux.
Si M. Necker n'avait été qu'un banquier, chef d'une compagnie financière , il n'y aurait eu dans son avènement au pouvoir , qu'un moyen de grandir le crédit ; car c'était un esprit fertile en ressources ; il inspirait confiance aux banquiers, et il pouvait, par leur concours, procurer 150 millions au Trésor par Genève, Hambourg, Amsterdam, Londres et Gènes; mais il y avait dans M. Necker plus qu'un banquier ; sa vanité politique l'avait créé chef de parti. Son avènement au ministère était un engagement pour la convocation des états-généraux, grave épisode dans la constitution de la monarchie, qui allait perdre la politique et les finances de la France.