ARGENTIER ET TRÉSORIER DU ROI
On était encore dans le moyen-âge, à cette époque où la perception de l'impôt, morcelée, irrégulière, n'offrait aucune ressource fixe au trésor. Par la fatalité de la guerre civile, Paris même était au pouvoir des Anglais. La royauté de Charles VII continuait à se renfermer dans Bourges sans un denier, presque sans armes ; si bien que lorsque La Hire vint trouver le roi en son hôtel :
n'avait pour tout festoiement
Q'une queue de mouton
Et deux poulets tant seulement.
Alors parut l'homme extraordinaire qui prépara, plus qu'Agnès Sorel et Dunois, la délivrance du territoire. Jacques Cœur naquit à Bourges dans la maison de son père, orfèvre, état qui embrassait alors toutes les opérations monétaires incessamment remaniées; on suivait à cette époque la méthode aujourd'hui con-
servée en Orient; on altérait la monnaie pour en grandir le prix nominal et en multiplier les signes : Jacques Cœur, très-habile dans l'affinage, fut d'abord attaché à la monnaie de Bourges. Il y rendit des services considérables au trésor.
Son génie lui fit entrevoir les éléments et les avantages des échanges ; en envoyant des armures de fer en Italie, en Orient, il se procura des sequins d'or, des draps de soie, des épices de l'Inde, et par ce commerce étendu sur une vaste échelle, il acquit une fortune immense : le roi Charles VII le créa maître de la monnaie à Bourges, puis son argentier, et tous les revenus de la couronne, fermes, impôts, vinrent désormais dans ses mains. Jacques Cœur les fit fructifier avec une activité féconde.
Sa méthode était simple : faire servir le commerce à multiplier les revenus de l'Etat et réciproquement, employer les deniers de l'Etat à protéger le commerce par un emploi mutuel et habile.
Tout fut conçu en grand dans ce système financier qui avait la spéculation commerciale pour base : Jacques Cœur avait partout des agents, en Egypte, dans la Perse, en Arabie, en Espagne, au nord et au midi de l'Europe; les chroniqueurs portent à trois cents le
nombre de ses commis et facteurs à l'étranger, qui vendaient et achetaient pour son compte. Sa fortune devint si considérable, qu'on avait l'habitude de dire en toutes les cours du monde : « Riche comme Jacques Cœur. »
Les vastes relations de l'argentier du roi aidèrent Charles VII à délivrer la France de l'étranger : et l'on ne peut dire toute sa puissance dans les affaires; il négocia la reddition de Gênes, au grand avantage du trésor, car la République était le centre d'un vaste commerce , et sa bourse était toujours prête à s'ouvrir pour la France. Jacques Cœur prêta de ses propres deniers 200,000 écus d'or au roi (1448) pour l'aider dans la conquête de la Normandie; la pauvreté de Charles VII était proverbiale à Bourges ; la couronne dut sa force et son éclat à l'activité habile de l'argentier Jacques Cœur.
Il fit construire à Bourges un beau palais, dans la forme vénitienne mélangée aux traditions du moyenâge, on eût dit la place Saint-Marc transportée en France; il acheta et défricha des terres immenses, parmi lesquelles la baronnie de Saint-Fargeau qui contenait à elle seule vingt-sept paroisses. Le luxe fut partout : Agnès Sorel non-seulement protégea Jacques
Cœur, niais encore quand la mort vint la saisir, elle le nomma pour exécuter son testament et disposer de sa fortune.
Jacques Cœur négocia presque toutes les sérieuses affaires de son temps, même celles de l'Eglise, assistant comme un clerc aux conseils. Il brilla de tout l'éclat de ses richesses à la cour, un peu trop orgueilleux, toujours placé à côté du roi, dans les rangs de la plus haute gentilhommerie.
Mais après la conquête du royaume, province par province, on voit se développer la rivalité inhérente à toutes les générations entre l'homme d'armes et le financier, l'éternel débat entre le soldat et le fournisseur : comment pourrait-il y avoir une armée sans les ressources qui la font vivre? Les plus violents accusateurs de Jacques Cœur, l'argentier du roi, furent Dunois et Chabannes, chefs des expéditions militaires; l'argentier fut dénoncé comme ayant altéré les monnaies, vendu des armes aux mécréants en échange de leurs marchandises ; puis pour avoir levé des impôts arbitraires sur les provinces. Une commission royale présidée par le comte de Chabannes lui-même fut désignée pour examiner les griefs imputés à Jacques Cœur,
Ces griefs absurdes étaient la conséquence de ses propres relations commerciales ; Jacques Cœur avait acheté et vendu des marchandises partout en Europe, en Asie; le commerce ne considère pas la religion de l'acheteur et du vendeur, mais ses propres besoins et ceux de la consommation ; si les musulmans manquaient d'armes, Jacques Cœur leur en vendait comme simple opération mercantile, et en échange il avait reçu les produits de l'Orient ; quant aux tributs levés sur les provinces; imposés par les besoins de la guerre, ils avaient servi à payer les hommes d'armes, ceux-là même qui l'accusaient de péculat quand la guerre était finie et la pacification à sa fin.
La commission fut inflexible ; cela devait être, car la confiscation allait profiter aux commissaires et aux princes. Jacques Cœur possédait de splendides terres, des châteaux, des seigneuries de plus de dix lieues de tour, et cela faisait envie aux hommes de guerre. L'arrêt est du 19 mai 1453; si Jacques Cœur obtient grâce de la vie, ses biens sont confisqués et, indépendamment de cette confiscation, il doit payer 400,000 écus d'or au roi , comme restution de sommes indûment perçues.
Cette clause peut paraître extraordinaire ; comment
après la confiscation de ses biens Jacques Cœur pouvait-il trouver 400,000 mille écus d'or? c'est que l'orfèvre du roi avait des crédits dans toutes les banques : à Venise, Pise, Florence, on lui devait des milliers de sequins que seul il pouvait recouvrer par son activité et sur sa signature. Le comte de Chabannes eut pour son lot la belle terre de Saint- Fargeau qui faisait depuis longtemps son envie ; tous les biens de l'argentier furent distribués ou vendus à vil prix aux liommes d'armes, gentilshommes qui entouraient les victoires de Charles VII.
Jacques Cœur, condamné au bannissement, relégué pour quelques mois au couvent des Cordeliers de Beaucaire, s'en échappa, vint à Florence, puis à Rome; et son génie commercial, toujours actif, trouva des ressources pour fournir au pape Calixte III tous les fonds nécessaires à l'immense armement préparé contre les Turcs. Jacques Cœur suivit l'armée de sa personne pour assurer les vivres, les vêtements du soldat; c'est l'argentier, le fournisseur tout à la fois, doubles fonctions qui supposent un génie actif et fertile en ressources au milieu de ces vastes mouvements d'affaires. La maladie le saisit à Chypre, où il mourut au mois de mars 1461 ; son tombeau était
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encore dans l'église des Cordeliers. Modeste et simple, Jacques Cœur avait démontré cette vérité : « Que la capacité du fournisseur est souvent supérieure à celle du général, et que dans la guerre il périt plus de soldats faute de subsistances, de soins, de vêtements, qu'il n'en tombe sous les coups des ennemis. » Jacques Cœur, argentier et orfèvre du roi , est le premier type de l'habile et riche commerçant français.
ZAMETI OU ZAMET,