SURINTENDANT DES FINANCES
Les croisades qui donnèrent une si grande impulsion au commerce, créèrent l'importance des banquiers italiens : les villes telles que Pise, Gènes, Florence, fondèrent des comptoirs à Chypre, Constantinople, en Morée. Ces comptoirs eurent ensuite des agents dans les principales cités de France, à Marseille, à Lyon, et à Paris même en leurs magasins de la rue des Lombards.
Les Florentins surtout furent d'habiles prêteurs d'argent, souvent fort usuriers, mais en tous les cas très-actifs, très-ingénieux dans les moyens de s'en procurer; les Médicis s'étaient élevés à leur royale puissance par de l'argent. Maîtres de la République de Florence, ils traitèrent d'égal à égal avec les sou-
verains, et lorsque le roi Henri II épousa une fille de cette riche maison, Catherine conduisit à sa suite un certain nombre de serviteurs florentins. Parmi eux se trouvait Zamet ou Zameti, né à Lucques, dans la classe des artisans ; quelques mémoires disent qu'il était fils de cordonnier ou même cordonnier. D'abord au service de la reine Catherine de Médicis, quelque temps valet de chambre du roi Henri II, il ménagea si bien les deniers de la cassette qu'il put acquérir une fortune personnelle.
Il s'associa, en 1585, à la ferme du sel ou gabelle pour la somme de 70,000 écus florentins ; et ce fut la première source de sa richesse; la gabelle était de deux liards pour livre de sel, et la ferme s'élevait à 5 millions. C'est sur Zamet que Henri III délivrait des acquits au comptant, toujours exactement payés, ce qui ravissait le roi.
Après la mort de ce prince si chevaleresque, si généreux, Zamet devint le banquier de la Ligue et la providence du duc de Mayenne; la Ligue alors c'était la nation, le peuple, la France; en la secondant par ses avances, Zamet acquit une popularité méritée, et sauva le pays : combattre le parti protestant c'était préserver la nationalité française. Zamet d'ail-
leurs magnifique clans ses banquets, ses galas et ses fêtes, introduisit en France le goût pour les pompes vénitiennes que François Ier avait appliquées déjà aux arts, à l'embellissement de ses palais.
Au milieu des agitations de la Ligue, Zamet avait fait bâtir dans la rue de la Cerisaie, le premier hôtel vaste, gracieux, élégant, que l'on connut à Paris; l'architecture en était florentine; un peu lourde, mais d'une voluptueuse ornementation. Un grand pavillon au centre, deux ailes entourant une cour vaste et commode; de larges appartements pour recevoir la compagnie, de beaux cabinets et boudoirs pour la retraitera sieste de midi ; deux salles à manger, une pour la collation, l'autre pour le souper, un jardin bien planté : fruits, fleurs, haute futaie, et à l'extrémité une salle de bains toute en marbre, exposée en plein soleil, comme à Rome, tout entourée de statues et de charmilles, de roses et de jasmins, puis un petit salon pour le repos mystérieux de la galanterie amoureuse.
L'hôtel de Zamet était en vogue à Paris ; le duc de Mayenne y venait souper familièrement deux fois par semaine et le Journal de l 'Étoile (1593), médisant comme un parlementaire, décrit un dîner que
Zamet donna aux princes, d'une somptuosité incomparable ; on en rapporta le duc de Mayenne dans un état complet d'ivresse.
Zamet qui aimait les plaisirs, fut néanmoins un esprit très-sérieux, mêlé à toutes les négociations importantes de l'époque : contraste qui se produit très-souvent dans l'histoire ; il n'est pas besoin d'être sec, ennuyeux, et même de s'ennuyer pour bien conduire les affaires d'Etat et même ses propres affaires. La fortune immense de Zamet le mettait dans cette situation heureuse d'être utile à tous les partis, et il usa de toute son influence sur la Ligue pour la rapprocher de Henri IV; il agit dans ce dessein avec plus d'efficacité que le duc de Yilleroy, car c'est Zamet qui fournit à Henri IV les écus au soleil qui apaisèrent les chefs du mouvement populaire, depuis le duc de Brissac jusqu'au duc d'Elbeuf. L'argent est une puissante solution dans les difficultés de toute nature.
Sans aucun titre ostensible que celui de banquier, même de traitant ou de financier de la cour, Zamet vécut dans la plus intime familiarité avec Henri IV; le roi venait souvent habiter le bel hôtel de la rue de la Cerisaie, si richement, si commodément meu-
blé que nul palais ne pouvait lui être comparé : « Le lundi, 10 février 1597, le roi arriva à Paris, dîna et coucha chez Zamet, » ainsi parle le Journal de l'Etoile. C'était sa coutume, parce qu'il s'y trouvait bien avec toute l'aisance italienne, glace et fraîcheur l'été, vin de Chypre et large cheminée l'hiver.
Zamet possédait un admirable caractère de patience et d'espérance, qui ne boudait jamais devant les situations les plus difficiles ; le surintendant Sully, on le verra, tout en s'enrichissant d'une façon fabuleuse, grondait toujours Henri IV sur ses dépenses personnelles ; Zamet fournissait tout au roi sans mot dire : les pertes au jeu, les bagues aux maîtresses, l'argent nécessaire pour apaiser Huguenots ou Ligueurs ; il restait ainsi au mieux avec tous les grands seigneurs, Bassompierre, d'Elbeuf, d'Épernon ; et il ne perdait rien dans cette circulation habile de l'argent qui, en définitive, des mains de ces prodigues, revenait toujours au trésor.
Zamet savait se faire rembourser au temps voulu, lorsque l'argent est facile, avec une entente merveilleuse des occasions. Quand Henri IV mettait un impôt, créait des charges nouvelles, le banquier se les faisait céder moyennant des avances nécessaires
dans la gestion de la fortune publique; de cette manière il apaisait les guerres, les mécontentements: y avait-il une affaire difficile à négocier, le roi en chargeait Zamet; l'habile banquier avait la confiance des plus hautes et des plus puissantes familles : il eut la gestion de la fortune des Montmorency.
C'est dans l'hôtel de Zamet que Gabrielle d'Estrée sentit les premiers symptômes de la maladie fatale qui l'enleva subitement, à cette époque d'empoisonnements étranges ; et quelques soupçons pesèrent sur le banquier; le protestant d'Aubigné les rapporte avec sa méchanceté froide et accoutumée; mais Sully, tout hostile qu'il puisse être au banquier du roi, le vengea de ce soupçon. Henri IV ne cessa pas un moment de l'estimer, de l'employer dans les négociations de la fin de son règne, môme pour l'examen des actes du concile de Trente, et les traités avec le duc de Savoie. Zamet avait sous sa main les banquiers des papes et des princes italiens; il tirait sur eux des lettres de change, payait pour leur compte à Paris et maniait avec habileté toutes les négociations d'argent; à cette occasion il fut créé baron de Murât et de Billy. (C'est ainsi que depuis a été désignée sa famille.)
Zamet conclut le mariage de Henri IV avec Marie
de Médicis ; fort lié avec la haute banque de Florence, il leva toutes les difficultés sur les questions de la dot ; il fit des avances aux Médicis et devint le surintendant de la nouvelle reine. A son arrivée à Paris, la reine Marie vint habiter dans l'hôtel de la rue de la Cerisaie, toujours embelli de nouvelles richesses et des plus splendides élégances ; elle y demeura quinze jours durant, jusqu'à ce que les appartements du Louvre fussent préparés (janvier 1600) ; elle préféra toujours l'hôtel Zamet à tous les palais de la capitale.
Après la mort de Henri IV, cette faveur continua. On lit dans les mémoires de Sully : « On m'avertit que la reine dînait chez Zamet ; je ne doutais pas que ce fût lui faire ma cour que d'aller la trouver dans cette maison. » Esprit habile, éminent, Zamet ne sut rompre avec aucun parti ; il ployait et ne brisait pas; il était au mieux avec le maréchal et la maréchale d'Ancre, italiens comme lui, et avec les ducs d'Epernon, de Guise ; il avait en ses mains les Danari (argent). Comme disait Concini, « avec ce puissant levier on arrive à son but. »
Ce qui doit être loué chez Zamet, c'est l'amour infini des arts ; il surveilla et protégea les bâtiments du
roi, leur somptuosité, riche et belle ; il sut particulièrement meubler un hôtel, l'approprier, le rendre commode; il dessinait lui-même les jardins, les pavillons, les escaliers, les appartements, les vestibules à l'italienne ; il suivit la construction de la Place- Royale, du Luxembourg, création florentine; on lui doit le goût des marbres, des fresques et des tableaux, souvenir de l'Italie.
Zamet mourut à 62 ans, le 14 juillet 1614, et avant que la révolution eût tout détruit, on voyait encore son tombeau aux Célestins : il eut deux fils ; l'un fut baron de Murât et de Billy, brave soldat, mort au champ d'honneur maréchal-de-camp de l'armée du roi ; l'autre, aumônier de la reine Marie de Médicis, mort évêque de Langres, fut le protecteur de l'abbaye de Port-Royal et du Jansénisme. Un certain nombre de familles titrées depuis le règne des Médicis étaient issues de financiers.
Quelques gentilshommes, également au milieu des vives émotions de la guerre civile et durant les batailles de la Ligue, avaient pris part aux opérations des finances, et l'on peut compter parmi eux, François , marquis d'O , seigneur de Fresne, issu de race normande; il avait d'abord été pourvu, sous
Henri III, d'une compagnie de gens de guerre ; il se battit courageusement contre les huguenots , ces agitateurs turbulents qui excitaient la guerre civile : Henri III si étrangement calomnié par les faiseurs d'histoires parlementaires, Mézeray et deThou, avait remarqué dans le marquis d'O, avec un dévouement sans bornes un esprit fertile en expédients; jouteur hasardeux, magnifique en ses dépenses, il pourvoyait à tout par les infinies ressources de son imagination ; il ne faut pas oublier qu'on était au milieu des plus ardentes nécessités de la guerre civile, quand le marquis d'O fut élevé au poste difficile de surintendant des finances.
Ce qui distinguait le marquis d'O, c'était un profond dévouement à l'autorité; catholique de conviction, il n'aimait pas les résistances à ces édits nécessaires pour donner des ressources au roi dans la guerre engagée contre les huguenots; il dédaigna les remontrances du parlement de Bourgogne sur de nouveaux édits bursaux, comme un soldat qui luimême ne craint pas les sacrifices, même celui de sa vie : On lui doit deux créations dans le crédit public ; les loteries et les rentes viagères, empruntées
au système de hasard : les loteries qui. je l'ai dit, sur-
excitent si puissamment les prêteurs par l'appât des lots; les rentes viagères qui sont le système d'amortissement le plus naturel et le plus régulier. Le marquis d'O, fidèle au roi, fut bon ligueur et il obtint le gouvernement de Normandie : on le vit toujours auprès de Henri III gouverner les finances avec désintéressement ; il resta dépensier et pauvre toute sa vie. Après la mort de Henri III, il ne fit sa soumission à Henri IV qu'après que le roi eut reçu son absolution du pape; nommé gouverneur de Paris, le marquis d'O mourut sans deniers ni maille, à peine avec l'argent pour se faire enterrer, tandis que le duc de Sully, avec ses façons d'austérité protestante, amassait pour lui-même plus de 800,000 liv. de rentes dans sa surintendance de quelques années, fortune immense qu'il transmit à ses héritiers.