‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 3)Chapitre 8 sur 39 · SURINTENDANT DES FINANCES DE HENRI IV · texte numérisé non relu

SURINTENDANT DES FINANCES DE HENRI IV

Maximilien Béthune , duc de Sully, fut l'esprit le plus opposé à celui de Zameti et du marquis d'O; chez le duc de Sully point de conceptions hardies , ni d'élégance , ni de luxe : c'est la féodalité huguenote à la tête des finances de Henri IV.

Je n'examine pas le caractère politique de Sully dans cet article ; expression du parti calviniste , tradition abrégée de Coligny, Béthune fut très-souvent un obstacle au gouvernement souple et intelligent de Henri IV : le parti calviniste troublait déjà la France par l'activité de ses intrigues et la petitesse de ses desseins; il entoura Sully qui lui fut toujours dévoué , et qui enlaçait Henri IV d'un collier de fer, pour le livrer aux intérêts de la réforme.

Au point de vue économiste et financier, on peut considérer Sully comme le terre à terre des idées de l'épargne : grossir sa bourse à force d'y met-

tre des écus ; quelle intelligence pour savoir cela! Avide et avare» il commence à s'enrichir par le commerce des chevaux , qu'il achète bon marché en Allemagne pour les revendre cher à l'armée méridionale de Gascogne commandée par Henri de Béarn ; Sully avoue que ces premiers bénéfices furent la source de sa fortune.

Ces économies, il les prête à très-fort intérêt au roi de Navarre, toujours si besogneux en son escarcelle; Sully, au reste, brave soldat, grapillant tant qu'il peut et comme il peut , rançonne et revend ses prisonniers, dépouille les couvents et les églises ; parti pauvre de son manoir, il devient le plus opulent des gentilshommes qui entourent Henri IV; aussi le roi de Navarre n'a-t-il rien de mieux à faire que de confier les finances à ce richard. La pénurie était fort grande au camp, il ne faut pas l'oublier; Henri IV avait ses hauts-de-chausses déchirés et son pourpoint troué : l'armée manquait de tout.

Sully est le premier fournisseur qui use des réquisitions; il y procède sans règle, avec violence; il prend un certain nombre de voitures aux paysans et, suivi de gens de guerre, il va de recettes en recettes, rançonnant chaque financier ou receveur d'aides; et*

sous prétexte de faire rendre gorge de leurs vieilles exactions, il les impose arbitrairement au profit du roi: de cette course fructueuse il revient au camp des huguenots avec dix ou douze charretées d'argent, et emplit ainsi efficacement le trésor de Henri IV. Sully coupe l'arbre pour avoir le fruit.

Après de tels résultats obtenus dans quelques voyages de rapines, Henri IV est plein de confiance en Sully, qui continuellement grapille et amasse des écus; homme de parti, il n'est large et facile que pour les huguenots ; il n'entre pour rien dans les transactions qui finirent la Ligue et assurèrent la couronne à Henri IV. Zameti fournit les écus donnés à profusion aux chefs de parti, afin d'obtenir leur soumission.

Le surintendant des finances de Henri IV est dominé par quelques idées fixes qui tiennent à son origine féodale : il rançonne les financiers comme les barons pillaient les juifs au moyen - âge ; il substitue des impôts sur le luxe à la taille qu'il amoindrit. Comme toute l'école calviniste, il n'aime ni les manufactures, ni le commerce ; il voudrait que chacun fût habillé de bure et de linon de Hollande. Il proclame le premier luxe de l'Etat le labourage et

le pâturage, et voilà pourquoi il achète, vieil avare qu'il est, tant de terres pour son compte.

Le système de Sully, qu'il applique à l'État comme à lui-môme, se résume à ce seul mot : thésauriser. Après avoir examiné et assuré les comptes de l'année, il en dépose le résidu dans une caisse particulière, cadenassée , à la Bastille dont il est gouverneur. Il y accumule écus d'or sur écus d'or; avec cette épargne augmentée pendant douze années de paix, il ne fait rien, il n'encourage rien. Si Henri IV, galant passionné, est protecteur des arts, s'il a le goût des manufactures, Sully grogne et murmure ; il n'échange son argent que contre de bonnes terres et de gras pâturages ; le roi ne peut pas faire la moindre dépense sans que Sully s'y oppose; lui, au contraire, est insatiable d'argent; il lui en faut avant toute chose pour acheter Béthune , Sully, Rosny, qui sont bien à lui et lui donnent cinq cent mille livres de rentes qu'il transmettra à sa famille.

Sully est à la fois gouverneur de la Bastille, grandmaître de l'artillerie , presque suzerain dans le Poitou; la surintendance des deniers du roi sert sa fortune personnelle : calviniste zélé , il s'est fait pourvoir néanmoins des revenus de trois grosses abbayes

qui lui valent cent quatre-vingt mille livres de rentes, tout en grondant le roi pour quelques prodigalités de manufactures, de plaisirs et de luxe. Sully fut le type et l'origine de l'école financière protestante, austère, rude, inflexible dans ses opérations, ne passant aucune faiblesse aux autres, mais possédée de la plus déplorable de toutes, l'amour insatiable de l'argent et des richesses pour les accroître, les accumuler, acheter, thésauriser, prêter sur hypothèque, non point d'une façon ouvertement usuraire , mais d'une manière si dure , si rogneuse, que le gage doit demeurer en définitive au capitaliste qui prête.

Au reste, soyons juste envers Sully, une idée politique le domine : celle de son parti, le remaniement de l'Europe dans les intérêts calvinistes contre l'empire catholique de l'Allemagne et de la maison d'Espagne. Sully, ardent huguenot, sacrifierait la France à sa passion calviniste. Il n'y a pas de parti qui ait des idées plus arrêtées, qui forme une coterie plus serrée que le protestantisme ; économe sur toutes choses, il sacrifie tout à la réalisation de ses idées et à sa domination. Sully se sert de tous ses moyens.

Aussi perd - il son ascendant , tout son pouvoir même financier à la mort de Henri IV, lorsque

Marie de Médicis prend la régence. Le système de banque florentine, c'est-à-dire d'un crédit facile, ingénieux, domine une fois encore avec l'esprit de fête, de luxe, de commerce, d'industrie ; on bâtit des palais, monuments d'élégance, des quartiers dans Paris; on n'a plus de pourpoints sales et troués, afin d'entasser des écus d'or dans le château de Bétbune, et de les compter soir et matin comme un juif. Les manufactures travaillent; les banquiers de Florence, de Venise, de Gênes établissent des agences à Paris ; on négocie largement ; on prête, on emprunte : il se fait un certain mouvement de numéraire autour des carrousels de Marie de Médicis.

Le vieil avare Sullv, en se retirant des affaires, fait argent de tout, afin de grossir son trésor. Il vend ses charges de cour plus de huit cent mille livres, ses abbayes trois cent mille; il achète les plus grosses terres de France et la plus belle de toutes, la terre de Villebois, en Beauce, avec des fermes autour qui rendent cent cinquante mille livres de rentes. Comme Sully a beaucoup d'écus disponibles, il place ses fonds en Suisse, en Hollande, à Venise, dans toutes les banques. Avec cette colossale fortune, il fait le mécontent, l'austère à la cour de Marie de Médicis.

Il s'y montre avec un costume suranné ; il n'a pas quitté ses fraises de linon, sa chaîne d'acier, sa vieille épéel En vain il veut se faire remarquer; ce n'est plus l'homme du temps ; on entre dans de nouvelles idées; l'unité du pouvoir se fonde : on lutte avec les huguenots, traîtres et misérables vendeurs

de la France.

Il faut le dire , jamais le cardinal de Richelieu

n'eût accompli sa haute mission sans le concours des financiers italiens , qui fournirent les moyens nécessaires pour conduire vigoureusement la guerre et réprimer la sédition.

Le livre qu'a écrit Sully, sous le titre des Economies royales, est une œuvre médiocre, un système de ménage qui ne peut s'appliquer à l'administration d'un vaste empire. L'économie est certainement un but très-désirable ; mais empiler des écus dans les tours de la Bastille ou dans les caves d'un château, n'a jamais grandi un Etat qui ne vit que de circulation et d'activité ! La capacité financière de Sully est, à mes yeux, très-contestable ; sa renommée, comme celle de Coligny, vient de ce qu'il fut l'homme d'un parti qui voulut l'opposer aux grandes physionomies de Richelieu et de Mazarin. Sully, avec ses hugue-

nots, eussent perdu la France; ils en auraient fait une espèce de Suisse dont Paris eût été la Genève; la France, secouant le protestantisme, se jeta dans les grandeurs catholiques du siècle de Louis XIV.

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