LE SURINTENDANT FOUQUET
On sortait des troubles de la Fronde : il s'était fait une vive agitation dans les esprits et dans les intérêts comme après toutes les guerres civiles ; on avait du vaincre, apaiser ou acheter les gentilshommes mécontents ; Mazarin couronnait la guerre contre les huguenots commencée par le cardinal de Richelieu. Les grands gouverneurs de province détournaient à leur profit, la source presque tarie des revenus publics; le système des intendances s'organisait difficilement parce qu'on repoussait alors toute forme, toute expression d'un pouvoir centralisé. Dans ces graves circonstances, Mazarin confia la surintendance des finances à Fouquet.
Nicolas Fouquet n'appartenait pas à une des familles aventureuses et habiles de ces Italiens que le cardinal avait amenés en France autour de lui : il était fils de François Fouquet, comte de Vaux,
conseiller d'État du roi Louis XIII, un de ces eprits d'intelligence et de fermeté très-appréciés par le cardinal de Richelieu ; sa mère était une Maupeou, de la race parlementaire qui, plus tard, brisa les résistances à l'unité du pouvoir.
Né en 1615, Nicolas Fouquet, esprit brillant et d'une noble tournure, fut fait maître des requêtes à vingt ans et procureur-général au parlement de Paris à vingt-sept ; la reine-mère le désigna au cardinal Mazarin comme l'homme le plus capable de grandir le système des finances et de jeter quelque éclat sur la régence. Fouquet se dévoua passionnément à cette mission ; il adopta le mode des emprunts à l'étranger, en Italie, en Hollande , habitude de crédit presque inconnue jusqu'alors, et qui permit de ne pas pressurer le peuple par des impôts trop onéreux au moment difficile d'une minorité royale.
Fouquet fut aidé dans cette mission nouvelle par les relations personnelles du cardinal Mazarin, l'ami de tous les banquiers de Gènes, de Florence, de Venise, prêteurs faciles et ne considérant que deux choses : les garanties et l'intérêt à de courtes échéances; moyennant quoi, ils renouvelaient les titres et n'exigeaient pas le remboursement de la dette : quel-
ques-unes de ces avances dataient des campagnes dltalie, sous François!", le roi fort emprunteur pour les nécessités de la guerre.
A la mort de Mazarin et quand Tinfluence de Louis XIY se fit sentir dans les afHiires, la position de Fouquet fut un peu amoindrie; il espérait à force de services et en secondant ce goût de luxe et de fêtes , qui animait le jeune roi Louis XIV , garder une situation qu'il avait créée et conquise par ses services. Fouquet portait à un haut degré la protection des arts et des lettres; le château de Vaux était aussi magnifique que la cour de Saint-Germain; Versailles n'était point encore achevé ; les jardins de Vaux avaient été tracés par Le Nôtre ; les bâtiments d'une élégance infinie, étaient couverts de splendides peintures, de glaces de Venise à bandelettes d'or et de soie ; on ne parlait à la cour que des fêtes du surintendant, pleines de galanterie et de goût.
Dans ce magnifique château de Vaux, poètes, artistes, savants, recevaient une douce hospitalité; Fouquet avait pour convives habituels la splendide pléiade de Corneille, Pélisson, La Fontaine, Molière, qu'il protégeait de sa puissance éclairée, comme il les aidait de ses pensions personnelles, accordées
avec grâce : aimé des femmes, glorieux de toute espèce de succès, c'est pour lui qu'on avait écrit ces vers :
tt Jamais surintendant n*a trouvé de cruelle. »
Un esprit chevaleresque, aventureux, brillait dans le surintendant Fouquet, et l'on dit même qu'il osa s'élever jusqu'à mademoiselle de La Vallière, au point de donner de la jalousie au jeune roi Louis XIV. Qu'avait donc de si attrayant mademoiselle de La Vallière, laide, maigre, boiteuse et un peu intrigante ? ce îie peut être la cause véritable de la disgrâce de Fouquet. — Non, la cause de cette disgrâce éclatante, il faut la chercher dans la transformation du principe même du gouvernement. Louis XIV voulait régner seul : nul éclat ne devait se comparer à son soleil ; il fallait des commis au roi et non plus des ministres à idées et à systèmes.
En partant de cette donnée, on devait chercher des prétextes : ils ne manquèrent pas; on attaqua d'abord le luxe de Fouquet, ses dilapidations : « Il avait dépensé, disait-on, plus de 30 millions à orner la seule résidence de Vaux. »Puis on invoqua d'autres griefs : ses rapports avec les vieux frondeurs, son
ambition insatiable qui lui faisait rêver le premier ministère à la façon de Richelieu et de Mazarin.
Mais ce qui prépara la disgrâce de Fouquet, ce furent les intrigues d'un commis à Tesprit remuant et bourgeois, du nom de Colbert. Au milieu des bur reaux du contrôle-générali on voyait un des chefs de cabinet , à la figure vulgaire, exact à son poste, fort en chiffres, qui suivait et pointait les recettes et les dépenses du Trésor avec exactitude; le cardinal Mazarin Tavait placé à )a tète d'une des divisions de la surintendance; quelquefois il travaillait avec le jeune Louis XIY, et bientôt il gagna la royale confiance par le contrôle médisant qu'il exerçait sur toutes les opérations de Fouquet, actives et fécondes.
Ne pourrait-on pas trouver le symbole de eette lutte, de cette guerre d'un haut et entreprenant esprit attaqué par une intrigue étroite , persévérante dans les armoiries mêmes de Fouquet et de Colbert? Fouquet portait un écureuil dans ses armes, avec ces mots en légende : Çud non ascendam ? « Où ne pourrai*-Je m' élever? » devise pleine d'orgueil et d'une vérité audacieuse I Colbert portait une couleuvre avec son dard menaçant, perfide symbole d'un vilain esprit et d'une vigilance jalouse. Les mor-
sures de la couleuvre tuent. L'effet fut bientôt produit et la disgrâce décidée dans la pensée du roi.
Louis XIV commençait à régner par lui-même : on lui avait tant parlé des prodiges du château de Vaux qu'il voulut le voir et assister à une des fêtes du surintendant : le roi annonça donc sa visite dans cette belle résidence : désireux de plaire et de répondre à un si grand honneur, Fouquetfit des préparatifs dignes de Louis XIV : le château se transforma en palais d'eau et de feu à l'imitation des jardins d'Ârmide ; il y eut festin et ballet, carrousel et tournois ; on y joua la comédie, et c'est pour cette fête que Molière composa sa pièce des Fâcheux^ pour la première fois représentée à Vaux le 15 août 1661, avec un prologue en l'honneur du roi, composé par Pélisson.
Louis XIV avait-il déjà résolu la disgrâce de Fouquet? Golbert avait-il sournoisement travaillé contre lui? on lui supposa toute sorte de desseins, un réveil même de la Fronde, dont le siège serait placé à Belle- Isle que Fouquet venait de faire fortifier. La véritable cause de la disgrâce fut que Louis était résolu de changer de système, d'abaisser, de frapper tout ce qui élevait trop la tête, afin de constituer l'unité
royale sur tous les débris du système de Mazarin et de la reine-mère.
Quelque temps encore Fouquet vint au conseil : Louis XIV parut lui accorder de nouveau sa con* fiance; il lui parla toujours avec affection jusqu'à ce qu'un soir, en sortant de travailler avec S. H., le surintendant fut arrêté au nom du roi par un capitaine de mousquetaires , M. d'Artagnan ; on le conduisit d'abord au château d'Angers, puis à Amboise, comme pour subir une simple détention de prisonnier d'État ; enfin à la Bastille où commença son procès par commission : le parlement n'était pas assez soumis pour qu'on pût espérer une condamnation inflexible.
Je rappelle qu'on avait trouvé dans les papiers de Fouquet un projet de fortification de Belle- Isle et que peut-être à ce projet se liait quelque souvenir de la Fronde I II est à remarquer que tous les anciens frondeurs, en y comprenant madame de Sévigné et mademoiselle de Scudéry, les beaux esprits du Marais, prirent chaudement le parti de Fouquet : était-ce instinct? Une opinion même apaisée et vaincue n'oublie pas les siens : on ne passe pas d'une époque d'agitation et de licence à un
gouvernement d'unité sans éprouver de vifs mécontentements; Louis XIV le comprit et le procès sévèrement suivi contre Fouquet fut une manifestation hautaine du pouvoir absolu qui voulait établir ses droits aux yeux de tous.
La commission qui jugea Fouquet fut à la fois financière et politique; présidée par le chancelier Séguier, elle montra d'autant plus de sévérité que les Séguier avaient été autrefois plus compromis dans la Fronde, et ils avaient besoin de faire oublier à Louis XIY leur conduite durant sa minorité. Le surintendant fut livré et jugé I Nulle affaire n'eut un plus long retentissement. Pélisson publia plusieurs mémoires d'une haute éloquence pour justifier l'administration financière de Fouquet, qui s'était résumée dans le système d'emprunts contractés à l'étranger par Mazarin et ses banquiers Cénami et Maserani, de Florence. Fouquet préférait l'emprunt à l'impôt, et on l'accusait d'avoir fait des bénéfices par le jeu naturel du crédit public, accusation banale contre les financiers : quoi de plus légitime que de grandir sa fortune avec et par l'État^ quand on le fait sans nuire à la chose publique?
Devant ses juges, Fouquet conserva un sang-froid
et un caractère de fermeté remarquables; il répondit à tous les griefs» discuta toutes les accusations de péculat et de complots, tandis que Golbert montrait un acharnement indicible à le perdre; la couleuvre poursuivit l'écureuil jusqu'à ce qu'elle l'eût atteint au cœur en l'enveloppant de ses replis I II intervint donc une condamnation étrange; neuf membres de la commission, parmi lesquels se trouvait Fussort. l'oncle de Golbert, osèrent voter pour la mort; la majorité de seize voix suivit l'opinion du rapporteur, M. d'OrmessoUi qui conclut au bannissement et à la confiscation des biens.
Après l'arrêt, on implora auprès du roi la grâce de Fouquet. La Fontaine lui-même, tout égoïste qu'il fût, dans son oàe auai Nymphes de Vauap, voulut, mais en vain, toucher le cœur de Louis XlV par la triste peinture de tant de disgrâces :
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes, Et qne TAnqueuil enflé ravage les trésors Dont les regards de Flore ont embelli ses bords*
Vaux était en effet la plus belle résidence du monde; ses embellissements servirent de modèle à ceux de Versailles; les eaux abondantes mQrmUraient
en cascades au milieu des vases couverts de fleurs rampantes. Ici des Nymphes, des Faunes , des Naïades; là, des bosquets mystérieux, des escaliers de marbre, des conques de porphyre : c'est sur les jardins de Vaux que le divin Watteau dessina ses fantastiques campagnes.
Louis XIY changea la peine de bannissement que la commission avait appliquée à Fouquet en une prison d'État. Fouquet fut conduit à Pignerol « où il demeura fort digne et fort réservé, comme un homme politique que la tempête a brisé. Mille voix s'élevèrent toujours en vain pour implorer la clémence de Louis XIV (1).
Oronte (Fouquet) est à présent un oljet de clémence; S'il a cru les conseils d'une a?eugle puissance, n en est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Fouquet n'a laissé aucun travail particulier sur son administration financière très- hardie : pour la première fois le crédit de l'État avait fait un large appel aux capitaux étrangers par l'appât de mille combinaisons : loteries, rentes viagères, tontines, in-
(1) Voyez mon travail sur Louis XIV.
téréts combinés et amortis ; les banquiers italiens étaient féconds en ressources.
La famille de Fouquet était liée aux plus grands noms de Fance; sa fille avait épousé un d'Usés, son fils aine fut comte de Vaux, son second entra dans les ordres, le cadet fut le remarquable marquis de Belle-Isle, la source de ces maréchaux qui marquèrent si glorieusement le siècle de Louis XV dans les campagnes de Flandre et d'Allemagne. Si l'esprit des Fouquet s'était transformé, il restait incomparablement habile et brave.
COLBERT (Jeàn^Baptistb).
J'ai déjà fait connaître le caractère de Colbert, sa conduite déloyale envers Fouquet. Je continue ce portrait avec la même indépendance de jugement : Il y a dans Jean-Baptiste Colbert deux homme» » l'administrateur et le financier. Comme administrateur, le ministre est actifs remarquable; son génie crée et embrasse un vaste système protecteur et centralisé sous la main du roi Louis XIV : commerce, industrie, beaux-arts, navigation, rien n'échappe à la prévoyance magistrale de Colbert; il se révèle en lui une tendance lourde mais instinctive pour environner d'éclat le règne du monarque qu'il sert avec adoration.
Colbert financier est un esprit médiocre, sans idée, sans initiative, avec l'emploi de petits moyens, tels que la suppression des quartiers de rentes, les avanies contre ceux qu'on appelle traitants et ban-
quiers, eonfiseation des charges, etc.; despotiame étroit et violent que se permettent tous les pouvoira absolus et qu'ils payent souvent bien cher en leurs jours de besoins et de misère. Ce qu'il y a de plus économique pour les gouvernements^ c'est l'exact ao* quittement des dettes légitimement contractées : tôt ou tard, ne sont^ils pas dans la nécessité d'emprunter, et alors on leur fait payer cher leurs avanies de la veille I
Jean-Baptiste Colbert était né à Reims, le 19 avril 4 609 ; Henri IV régnait encore ; on donnait deux origines à sa famille. Les uns la faisaient descendre d'un manufacturier marchand de draps, les autres lui donnaient pour ancêtres une illustre famille d'Ecosse, les Castel-Hill. Cette généalogie, dressée par Mesnage, prévalut à l'époque de la toute-puissance de Colbert. Je crois plutôt à l'origine bourgeoise ; elle était dans les actes, le caractère et les habitudes de Colbert, qui tout jeune homme, hâtivement élevé, entra comme commis chez les banquiers florentins Cénami et Maserani, chargés de toutes les opérations financières du cardinal. Colbert put ainsi s'initier dans les détails des changes et des monnaies, de place en place, la science de la banque.
Colbert voyagea dans les diverses parties de l'Europe, en Hollande, en Italie» avec des missions de Mazarin, de Fouquet ; et quand cette sorte d'éducation d'affaires fut achevée, il fit partie des bureaux de Le Tellier, l'homme de confiance du cardinal Mazarin ; Colbert put dès lors étudier le système financier de cette époque suffisamment pour en connaître les côtés aventurés ; mais trop faible encore, il garda ces renseignements devers lui pour en faire usage contre ceux-là même qui l'avaient initié. Il y eut toujours dans Colbert ce vilain côté de caractère, la dénonciation. Conseiller d'État, intendant du duc d'Anjou, il travailla directement avec le jeune roi Louis XIV, lors de la dernière maladie du cardinal, exerçant son contrôle froid et amer sur toutes les opérations de Fouquet, son supérieur, qui jusque-là lui avait accordé toute sa confiance.
Le roi Louis XIV s'accoutumait à ces petites révélations : les souverains aiment ce contrôle exercé sur le ministre tout-puissant, afin de préparer ces disgrâces qui rappellent à tous qu'il n'y a qu'un seul maître. Colbert pouvait être ingrat ; il était surtout froidement habile ; il avait compris la politique du roi. L'idée de centraliser toutes les forces de la
société autour du pouvoir devait plaire à Louis XIV, et Golbert, au lieu des pensées libres et indépendantes de l'homme d'État, offrait la soumission d'un commis actif et préparé à tout ; il venait de poursuivre Fouquet, son supérieur, d'une façon implacable et de préparer sa ruine : comme récompense il obtint la place de contrôleur-général des finances.
Je le répète, je n'ai pas pour le système financier de Golbert toute l'admiration qu'on a paru professer jusqu'ici ; tout est violent et vulgaire dès l'origine. Que signifie d'abord cette avanie faite à ceux qu'on appelait traitants par la chambre de justice créée tout exprès? système oriental qui faisait rançonner les banquiers, préteurs légitimes à l'État. On fait aux traitants des procès criminels, et pourquoi? qu'ont-ils à se reprocher? n'ont-ils pas traité librement par contrat? n'ont-ils pas fait les avances qu'on leur a demandées? N'est-ce pas en vertu d'un ordre du roi que Mazarin a traité avec eux? leur argent, leurs fournitures, leur crédit n'ont-ils pas servi k apaiser la guerre civile, et puissamment aidé les ressorts de la guerre étrangère?
Quand le procès criminel est commencé contre les
financiers, Golbert leur fait proposer de changer ses u (5) 6
forte impulsion, et c'est ici le beau côté de son ministère.
On lui doit également le système des compagnies ou associations d'actionnaires : il en créa pour toutes les vastes branches du commerce et de Tindustrie; compagnies des Indes, du Mexique, du Sénégal, du Canada, à Timitationde ce qui avait lieu en Hollande, en Italie; les intérêts privés durent être groupés et protégés. Colbert assure à ces compagnies quelques fonds d'encouragement; plus tard, elles devaient devenir des moyens et des instruments de crédit. Et pourtant ce que le crédit peut fournir de prospérité, Colbert ne le comprend pas ; ses idées sont simples, matérielles; l'État protège et féconde tout ce qui est sous sa main ; mais le ministre n'a pas l'esprit assez hardi pour développer les causes qui font, qu'à son tour, l'État recourt au crédit général pour développer sa prospérité particulière.
Ainsi Colbert renouvelle le bail des fermes; il le grandit dans son prix de loyer; mais l'action fécondante des fermiers-généraux dans les mesures de crédit, il la dédaigne; les fermiers payent leur bail, les assignations que le roi fait sur eux, les dons stipulés dans le contrat; mais on ue les associe pas aux
opérations du Trésor. Golbert grossit les impôtSt augmente leur produit, mais il n'élargit pas les bases de cette confiance qui prépare les facilités de l'emprunt aux jours exceptionnels ou difficiles. Voilà ce qui rend son administration si dure pour le peuple, si odieuse à tous : Tbabileté dans les finances consiste à demander des ressources simultanément au crédit et aux impôts, de manière à ne pas trop charger le présent au profit de l'avenir, et l'avenir au profit du présent. Trop user de l'emprunt, c'est aliéner la vie future d'une nation ; trop exiger des contribuables quand il s'agit d'efforts extraordinaires, par exemple d'une guerre d'invasion, d'une défense du territoire, c'est épuiser une génération tout entière. Aussi fit-on ces vers douloureux et amers sur l'administration de Golbert :
J'ai souvenances Des soufirances Qu*a souffert Paris sous Golbert.
Il y a dans Jean-Baptiste Golbert deux hommes, comme il y a deux périodes dans le règne de Louis XIV. Tant qu'il ne s'agit que d'administrer les diverses branches de la fortune publique avec ordre
~ 88et régularité» de fonder des manufactupes, de proté^ 9^ lea iadustries nouveUea, Golbert est un ministre Fenaarquable. Si ses conceptions ne sont pas toujours vastes et eomplëtes, s'il se m^Ie dans ses création» qu^Iqqe chose de bourgeois, corrigé par les idéçs de grandeur de Louis XIY, ii y a néanmoins un incontestable désir de développer les forces industrielles du pays : manufactures de glaces, de poi^ celaines, de tapis, de draps, Colbert protège tout, et il seconde ainsi les magnifiques intentions du roi. Il en est de même pour les bâtiments qu'il embellit par les ordres du prince ; car il ne pourrait lutter, sans compromettre sa position ministérielle, contre qe goût de Aiste et de richesse qui est dans le cœur et Timagination du roi. Colbert n*est ni artiste ni prodigue : il est gauche dans ce qu'il ordonne personnellement, bourgeois dans ce qu'il fait exécuter ; ses générosités tant vantées envers les poètes de cour, ses pensions accordées, tant en France qu'à l'étranger, aux savants, aux érudits, ne s'élèvent au budget qu'à 69,500 liv. par an ; mais il les place bien, entre les mains surtout de ceux qui louent le spleadide règne de Louis XIY : il sait pensionner utilement. Tout marehe ainsi tant qu'il ne g'agit q«e de
immw les tonops ordinaires, au milieu des prospérités et de la victoire. Pour ces jours d'épopées une bopQo administration suiBt : tout se développe par sa propre ifppnlsion. liiorsqu'il faut recourir à des res*^ sources ei.traordînaires^ parce qu'il y a péril et lutte à l'intérieur et à l'étrangeri ^lors \\ faut w% affaires des esprits à refMOureea « même un peu aventureuSt qui puissent conjurer la tristesse de la situation par leur génie actif, et Colbert devenait tout-à-fait impuissant*
L'État devait recourir à ceux que le ministre avait dédaignés et insultés, au commencement du règne, 60US le nom de traitants et de financiers, à ceux qu'il av^it fait dépouiller par des avanies , aux rentiers qu'on avait réduits avec violence. Les financiers attendaient patiemment de prendre leur revanche par les dures conditions qu'ils imposeraient ï l'État emprunteur dans le besoin ; car l'argent est facile en représailles. Comme il sait que tôt ou tard on aura besoin de lui, il attend les circonstances favorables et il regagne en une seule fois ce qu'on lui a fait perdre en cent autres.
Colbert avait attaqué, brisé l'administration de Fouquet par le tableau plein d'exagération des em-
prunts que le surintendant avait contractés à l'étranger, en Hollande, à Gênes, à Florence, à Venise. Aujourd'hui lui-même était obligé de recourir à ces emprunts; il devait faire mal ce qu'il avait blâmé; il devait surtout ne pas trouver un concours sincère dans les financiers qu'il avait autrefois rançonnés et dépouillés. De là cette disgrâce véritable que subit Colbert depuis les guerres difficiles et les grands besoins de Louis XIV: il n'est plus la capacité de la situation; les circonstances le débordent et le dépassent ; Louvois, le véritable homme d'État de cette illustre famille des Le Tellier dont le noble titre de gloire était la révocation de l'édit de Nantes (révocation qui sauva la France), avait démontré à Louis XIV l'insuffisance de Colbert, ses petits calculs, ses minces combinaisons qui mettaient l'État en péril. Dix ans avant sa mort Colbert n'avait plus qu'une part trèslimitée dans les affaires de France; il était débordé, dépassé par les vastes opérations de crédit que nécessitait la guerre européenne. Colbert n'était plus qu'un surintendant des bâtiments et de la maison du roi ; un vieux serviteur respecté mais laissé à l'écart.
LES DEBNIÈRES OPÉRATIONS FINÀTiCIËRES DU RÉGNE DE LOUIS XIV.