‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 4)Chapitre 8 sur 31 · DE BÉTHUNE, DUC DE SULLT · texte numérisé non relu

DE BÉTHUNE, DUC DE SULLT

SURINTENDANT DES FINANCES DE HENRI Vf.

Maximilien Béthune , duc de Sullyi fut Tesprit le plus opposé à celui de Zameli et du marquis d'O; chez le duc de Sully point de conceptions hardies « ni d'élégance , ni de luxe : c'est la féodalité huguenote à la tète des finances de Henri lY.

Je n'examine pas le caractère politique de Sully dans cet article ; expression du parti calviniste , tra^ dition abrégée de Coligny, Béthune fut très-souvent un obstacle au gouvernement souple et intelligent de Henri lY : le parti calviniste troublait déjà la France par l'activité de ses intrigues et la petitesse de ses desseins; il entoura Sully qui lui fut toujours dévoué , et qui enlaçait Henri lY d'un collier de fer, pour le livrer aux intérêts de la réforme.

Au point de vue économiste et financier, on peut considérer Sully comme le terre à terre des idées de l'épargne : grossir sa bourse à force d'y met-

le pâturage, et voilà pourquoi il achète, vieil avare qu'il est, tant de terres pour son compte.

Le système de Sully, qu'il applique & l'État comme à lui-même, se résume à ce seul mot : thésauriser. Après avoir examiné et assuré les comptes de l'année , il en dépose le résidu dans une caisse particulière, cadenassée , à la Bastille dont il est gouverneur. Il y accumule écus d'or sur écus d'or; avec cette épargne augmentée pendant douze années de paix, il ne fait rien, il n'encourage rien. Si Henri IV, galant passionné, est protecteur des arts, s'il a le goût des manufactures, Sully grogne et murmure ; il n'échange son argent que contre de bonnes terres et de gras pâturages: le roi ne peut pas faire la moindre dépense sans que Sully s'y oppose; lui, au contraire, est insatiable d'argent; il lui en faut avant toute chose pour acheter Béthune, Sully, Rosny, qui sont bien à lui et lui donnent cinq cent mille livres de rentes qu'il transmettra à sa famille,

Sully est à la fois gouverneur de la Bastille, grandmaitre de l'artillerie , presque suzerain dans le Poitou ; la surintendance des deniers du roi sert sa fortune personnelle : calviniste zélé , il s'est fait pourvoir néanmoins des revenus de trois grosses abbayes

qui lui valent cent quatre-vingt mille livres de rentes, tout en grondant le roi pour quelques prodigalités de manufactures, de plaisirs et de luxe. Sully fut le type et Torigine de Técole financière protestante, austère, rude, inflexible dans ses opérations, ne passant aucune faiblesse aux autres, mais possédée de la plus déplorable de toutes, Tamour insatiable de Tar^ gent et des richesses pour les accroître, les accumuler, acheter, thésauriser, prêter sur hypothèque, non point d'une façon ouvertement usuraire , mais d'une manière si dure , si rogneuse, que le gage doit demeurer en définitive au capitaliste qui prête.

Au reste, soyons juste envers Sully, une idée politique le domine : celle de son parti, le remaniement de r£urope dans les intérêts calvinistes contre l'empire catholique de l'Allemagne et de la maison d'Espagne. Sully, ardent huguenot, sacrifierait la France à sa passion calviniste. Il n'y a pas de parti qui ait des idées plus arrêtées, qui forme une coterie plus serrée que le protestantisme ; économe sur toutes choses, il sacrifie tout à la réalisation de ses idées et à sa domination. Sully se sert de tous ses moyens.

Aussi perd - il son ascendant , tout son pouvoir même financier k la mort de Henri 1V| lorsqua

Marie de Médicis prend la régence. Le système de banque florentine, c'est-à-dire d'un crédit facile, ingénieux, domine une fois encore avec l'esprit de fête, de luxe, de commerce, d'industrie; on bâtit des palais, monuments d'élégance, des quartiers dans Paris; on n'a plus de pourpoints sales et troués, afin d'entasser des écus d'or dans le château de Béthune, et de les compter soir et matin comme un juif. Les manufactures travaillent; les banquiers de Florence, de Venise, de Gênes établissent des agences à Paris ; on négocie largement ; on prête, on emprunte : il se fait un certain mouvement de numéraire autour des carrousels de Marie de Médicis.

Le vieil avare Sully, en se retirant des affaires, fait argent de tout, afin de grossir son trésor. Il vend ses charges de cour plus de huit cent mille livres, ses abbayes trois cent mille; il achète les plus grosses terres de France et la plus belle de toutes, la terre de Villebois, en Beauce, avec des fermes autour qui rendent cent cinquante mille livres de rentes. Comme Sully a beaucoup d'écus disponibles, il place ses fonds en Suisse, en Hollande, à Venise, dans toutes les banques. Avec cette colossale fortune, il fait le mécontent, l'austère à la cour de Marie de Médiciç.

II s'y montre avec un costume suranné ; il n'a pas quitté ses fraises de linon, sa chaîne d'acier, sa vieille épéel En vain il veut se faire remarquer; ce n'est plus l'homme du temps ; on entre dans de nouvelles idées; l'unité du pouvoir se fonde : on lutte avec les huguenots, traîtres et misérables vendeurs

de la France.

Il faut le dire, jamais le cardinal de Richelieu

n'eût accompli sa haute mission sans le concours des financiers italiens , qui fournirent les moyens nécessaires pour conduire vigoureusement la guerre et réprimer la sédition.

Le livre qu'a écrit Sully, sous le titre des Économies royales, est une œuvre médiocre, un système de ménage qui ne peut s'appliquer à l'administration d'un vaste empire. L'économie est certainement un but très-désirable ; mais empiler des écus dans les tours de la Bastille ou dans les caves d'un château» n'a jamais grandi un État qui ne vit que de circulation et d'activité I La capacité financière de Sully est, à mes yeux, très-contestable ; sa renommée, comme celle de Coligny, vient de ce qu'il fut l'homme d'un parti qui voulut l'opposer aux grandes physionomies de Richelieu et de Mazarin. Sully, avec ses hugue-

88 -nots, eussent perdu la France; ils en auraient fait une espèce de Suisse dont Paris eût été la Genève ; la France, secouant le protestantisme, se jeta dans les grandeurs catholiques du siècle de Louis XIV.

Page 1