‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 10 sur 31 · DES NOUVEAUX FINANCIERS · texte numérisé non relu

DES NOUVEAUX FINANCIERS

Le système de la terreur avait tendu tous les ressorts de la société d'une façon étrange et fébrile; il en étaitrésulté, surtout après la chute des Dantoniens, en 1794, une certaine simplicité dans les affaires, une sorte de rigidité dans les habitudes. Il n'y avait plus désormais d'autres fêtes, d'autres pompes, que celles qu'ordonnait la Convention nationale et que dessinait le peintre David. Il faut avouer qu'elles avaient une certaine majesté mythologique ; ces chants d'opéra , ces danses publiques , ces hymnes récités en chœur, ressemblaient à ces fêtes antiques, telles qu'elles sont décrites par Virgile ou reproduites sur les bas-reliefs de Pompéia : on essayait de faire revivre le paganisme avec ses pompes de fleurs et de parfums. On mettait en scène le voyage d'Anacharsis.

Après le 9 thermidor, il se fit un retour indicible

vers les dissipations et les plaisirs : un peuple si léger, si ami des distractions, la nation française en un mot, ne pouvait se vouer indéfiniment aux brouets de Lacédémone;il lui fallait des intrigues, des façons d'être joyeuses et distraites, et les Parisiens surtout, quand ils furent un peu débarrassés des terribles étreintes de la terreur, qu'ils avaient au reste préparée en saluant d'enthousiasme leurs turbulentes journées de 1789; les Parisiens, dis-je, coururent aux bals, aux jeux, aux festins. Dans la marche des sociétés , la richesse ne disparaît pas d'une façon absolue, seulement elle se déplace, elle vient en d'autres mains plus ou moins élégantes et gracieuses : l'argent que la terreur avait fait disparaître se retrouva quelque peu quand la sécurité reparut. Il se fit de nouveaux riches : les premiers en tête furent les fournisseurs ; ils avaient spéculé avec audace au milieu des mille périls de la révolution , la banqueroute et la mort; ils avaient eu de la hardiesse; après la bataille gagnée ils voulurent jouir. En effet depuis l'affaire de l'abbé d'Espagnac et l'échafaud dressé pour les fermiers généraux, il y avait bien quelque courage à se faire fournisseur des armées : si l'on échappait aux dures plaintes des soldats qui man-

quaient de tout, à la cupidité des généraux, on pouvait être proscrit avec ces simples mots d'accapareurs, d'agioteurs, jetés par un représentant du peuple ; or, la peine capitale était prononcée au tribunal révolutaire contre ces catégories de créanciers de la République. Il n'y avait que quelques fournisseurs privilégiés à cause de leur complicité avec les meneurs du Comité qui pussent échapper à cette proscription générale; il fallait faire des sacrifices à propos, plaire aux généraux en chef , les suivre à l'armée et caresser les caprices et les fantaisies des représentants en mission. Il y eut des fournisseurs courtisans qui acquirent des fortunes considérables et qui partis de très-bas jouèrent ensuite au châtelain.

Les acquéreurs de biens nationaux avaient aussi obtenu à petits frais une grande opulence : à Paris il n'était pas rare de voir des hommes d'affaires , autrefois très-obscurs, aujourd'hui pleins d'arrogance» étaler une fortune immense sans s'émouvoir, tandis que de pauvres proscrits dévoraient leurs larmes sur le seuil de l'héritage paternel , que pleurait Virgile auprès d'Auguste. Les acquéreurs de biens nationaux, protégés par les lois, les tribunaux et les officiers ministériels, jouissaient en maîtres absolus, si-

non toujours raffinés et généreux. Les agioteurs, de*puis le 9 thermidor jusqu'à la formation du Directoire, avaient réalisé des bénéfices considérables en spéculant sur la différence des monnaies, et du papier, changes de places en places , surtout depuis les conquêtes de la République. D'autres fortunes s'étaient faites à la suite des guerres et de la victoire : les commissaires qui accompagnaient les vainqueurs pour requérir les contributions en argent, en nature sur les pays conquis, rapportaient des pierres précieuses , de l'argenterie , des vases sacrés, objets d'art, tableaux, qu'on faisait vendre ensuite en Angleterre , en Russie par un commerce clandestin qui procurait de beaux bénéfices : l'amour du gain est insatiable!

Quelle que fût donc l'origine de ces fortunes, elles n'existaient pas moins, à Paris surtout; les unes s'accroissaient avec ladrerie quand elles étaient aux mains des spéculateurs, petits bourgeois avares, hommes d'affaires, avocats, procureurs, qui achetaient maisons , terres, hôtels pour des poignées d'assignats; les autres étaient largement et grossièrement dépensées, parce qu'elles étaient gagnées à l'aventure et que le lendemain on exposait et l'on per-

dait la vie dans les batailles ou les luttes d'opinion : comment un officier en campagne pouvait-il songer à l'avenir quand partout grondait le danger des combats? Il jetait donc l'or et l'argent acquis à pleines mains avec cette étrange témérité qui faisait la fortune des maisons de jeu, Vauxhalls , réunions de plaisirs déjà si nombreux à Paris!

On pouvait remarquer néanmoins une différence essentielle entre le luxe de l'ancien régime et celui des riches et des heureux du nouveau, même dans les hautes fortunes publiques. Au temps de la noblesse, des financiers et de l'administration sous l'antique monarchie , le luxe était l'apanage de chaque particulier héréditairement riche : il était naturel parce qu'il était traditionnel. Chacun avait son hôtel , donnait ses fêtes, déployait ses pompes avec magnificence: dîners, bal, jeu, réception, tout se faisait dans les résidences particulières, depuis le château royal de Versailles, Meudon ou Saint-Cloud, jusqu'aux hôtels des fermiers généraux et aux riches pavillons du duc de Richelieu. Il existait peu de réunions publiques, cafés , cercles pour les fêtes et les jeux; le luxe ne se démocratisait pas jusqu'à se cotiser pour avoir un salon. On avait essayé

leColysée (1) à la fin du règne de Louis XV, et malgré un bruit immense ce vaste établissement était tombé: cela venait surtout de ce que chaque gentilhomme, financier ou traitant, avait assez de luxe, assez de richesses pour recevoir splendidement et se passer de cercles publics inclignes de lui : on avait un nom , de la renommée , de la fortune , on pouvait donner une riche hospitalité ! La Révolution avait démoli ces existences, et comme le goût du plaisir s'était réveillé fort vif après le 9 thermidor , il fallut le satisfaire par la création de vastes établissements, qui offraient de grossières et faciles distractions à ceux qui avaient de l'or.

Les théâtres d'abord se multiplièrent aux quatre côtés de Paris, et ce goût devint si vif que , comme à Athènes , on s'occupait des artistes comme de personnages publics. Les baisse rétablissaient aussi avec la même profusion : Colysée, Vauxhall, Elysée de la République, Thélusson, Frascati; on y jouait, on y dansait avec frénésie après des dîners à table d'hôte dirigés par quelque vieux maître-d'hôtel ou cuisinier des fermiers généraux et de quelques grands seigneurs de l'ancien régime ; les premiers

(1) Voir mon Louis XV.

frères Provençaux étaient les cuisiniers de l'archevêque d'Àix, et Robert avait appartenu à M. le prince de Condé. L'excellent pâtissier Bailly venait de chez M. de la Popelinière, et Richaud frères, les grands sauciers, avaient été employés dans les cuisines du prince de Rohan-Soubise : Carême fut leur élève chéri. La foule était joyeuse, les plaisirs faciles, comme parmi les courtisanes de la Grèce ; pouvait-il en être autrement lorsque le public de ces réunions se composait d'officiers braves mais élevés aux camps, de fournisseurs toujours parvenus, quelquefois anciennes livrées de grandes maisons! Le besoin d'intrigue et d'argent entraînait dans ces tripots quelques jeunes femmes d'origine noble, créatures gracieuses et fragiles : plusieurs d'entre elles même tenaient des espèces de maisons de jeu. On a vu la manière sinistre dont avait fini le salon de madame de Sainte-Àmaranthe (I) : d'autres maisons offraient une douce hospitalité avec un laisser -aller indicible dans les manières. Je m'abstiens de citer le nom de ces femmes, demi-courtisanes qui fréquentaient assidûment les fêtes publiques et faisaient assaut de belles et étranges parures achetées

(1) Voyez tome I, les Fermiers généraux.

avec quelques centaines de louis d'or que les fournisseurs distribuaient pour obtenir les adjudications : on appelait cela des douceurs dans la langue du Directoire, et l'histoire en est devenue publique.

Le caractère général de ce luxe était plutôt de l'étalage que de l'élégance, avec un peu de cette fausse éducation que donnait l'étude de la mythologie ou les fades Lettres à Emilie de Dernoustiers. On ne parlait que des dieux de l'Olympe , de Vénus et de sa ceinture, des temples de Mars et de Bellone « ouverts aux guerriers ; » les fêtes étaient une imitation de celles de la Grèce et de Rome. Quelques-uns des habiles parmi les nouveaux parvenus achetaient les belles terres des environs de Paris. M. Ouvrard, déjà fort riche par d'heureuses spéculations , avait acheté le Rainci et de beaux hôtels Chaussée-d'Antin. On essavait les habitudes d'aristocratie, meutes, gardes-chasse ; mais à travers ces manières empruntées aux manoirs du vieux temps restait l'empreinte du p avenu d'en bas : le riche d'hier se sent de loin et il a beau imiter les formes de l'ancien régime, on le reconnaît : tour à tour prodigue ou avare , élégant et grossier, Janus à double vêtement, mi-partie de sa vieille condition et de sa nouvelle , le luxe

élégant est pour lui un habit qui le gène : il veut être fastueux , il n'est que ridicule; il croit ressembler à un gentilhomme d'autrefois parce qu'il a une certaine désinvolture, une petite légèreté de propos et d'actions, une certaine impertinence déformes; d'où vient-il? on l'ignore : il s'est fait un courage nécessaire qui lui évite tout examen d'origine, toute explication de fortune et de caractère. Ainsi était le parvenu de l'agiotage ou de la Révolution sous le Directoire.

Ce fut, il faut le dire, une étrange société et un gouvernement plus étrange encore que celui du Directoire : la nation française semblait expier l'esprit de désordre et de vertige qui avait fait sa révolution, par une obéissance aveugle et humiliante à un pouvoir sans dignité. On s'explique la résignation de tous sous la Terreur, à cette époque oùl'échafaud était le dernier mot de l'autorité publique; mais le Directoire n'avait ni Robespierre ni Danton à sa tête! ce n'était pas un Comité de salut public qui gouvernait. Quelques avocats, ridiculement affublés avec des glaives de carton doré, un chapeau de comédien, trônaient au Luxembourg ; et pourtant la France obéissait. C'est que lorsque la multitude a fait le désordre par

une révolution, les honnêtes gens ont si peur du plus petit bruit, qu'ils obéiraient à tous les pouvoirs sans exception, pourvu que ces pouvoirs leur assurent un peu de repos et de stabilité et corrigent les désordres que la révolution a faits !

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