FOURNISSEUR, — ARMATEUR, — FINANCIER
Au milieu du grand désordre administratif de la Révolution française, Paris se réveilla un matin tous ses murs couverts de placards signés Beaumarchais. A cette époque, toutes les réclamations pouvaient être ainsi publiées, mais aux risques et périls des pétitionnaires, qui s'exposaient à être emprisonnés et traduits dans les vingt-quatre heures devant le tribunal révolutionnaire ou une commission militaire.
Que réclamait donc Caron de Beaumarchais auprès du Directoire ; d'où lui venaient cette ardeur et ce courage de lutte? Question qui m'entraîne à l'examen rapide de cette vie curieuse de Beaumarchais, à un point de vue nouveau qui se mêle à l'histoire des entreprises industrielles. Il faut revenir sur les temps ! Loin de blâmer Voltaire d'avoir cherché l'indépendance ûm$ h fortune, je j'en g* hautement * W «9
loué (1); sa force résulta surtout de sa position. Mais il y a cette différence entre lui et Beaumarchais, que la fortune dans Voltaire ne fut que l'auxiliaire de l'esprit, tandis que chez Beaumarchais l'esprit ne fut que le moyen de faire fortune.
Beaumarchais avait commencé sa vie comme un artiste, à la cour de Mesdames, filles du roi Louis XV, ces nobles sœurs, si pures elles-mêmes, si indulgentes pour les autres; il leur avait enseigné la musique, et déjà la mandoline et la guitare du futur Figaro avaient été une source de fortune pour Beaumarchais. Tout jeune homme, il s'était fait recommander aux fermiers généraux et à l'habile financier Paris Duverney, qui lui avait assuré un intérêt dans ses fourniture. A cette époque de grandeur, de noblesse dans les manières, un financier était un protecteur de l'esprit ; il ouvrait sa main large et féconde sans jamais laisser à l'artiste qu'il aimait le besoin ou l'humiliation d'une demande; tout en donnant avec gégérosité il se plaçait à côté et quelquefois au-dessous de lui, témoin Grétry, chez M. de la Popelinière.
Le jeune Caron de Beaumarchais était déjà au-dcs-
(1) Voyez mes Fermiers généraux.
sus de tout besoin, lorsqu'il publia et fit jouer son premier drame : Eugénie, avec un remarquable esprit d'à-propos, Beaumarcliais avait deviné les tendances de son temps vers une sensibilité de convention dont Greuze, dans la peinture, avait donné le modèle et l'exemple. Ce drame, ainsi que les Deux amis, eut du succès; on parla beaucoup à la cour de son esprit, de sa dextérité, et le duc d'Aiguillon, secrétaire d'État aux affaires étrangères, le chargea d'une mission fort délicate à Londres.
Voici l'exploitation qui se faisait alors : la coterie Choiseul, renversée du pouvoir avec les philosophes, les encyclopédistes et les parlementaires, fournissait des notes à des pamphlétaires obscurs, qui publiaient à l'étranger des libelles contre Louis XV, le duc d'Aiguillon, le ferme chancelier Maupeou et la comtesse du Barry, qu'ils n'attaquaient si impitoyablement dans ses mœurs (eux les vieux soutiens et amis de toutes les favorites) , que parce que la comtesse appuyait avec énergie l'exil des parlements et le nouveau système d'unité dans le pouvoir.
Les pamphlétaires allèrent s'établir à Londres, Amsterdam, Bruxelles, et c'était là que s'imprimaient, comme toujours, les calomnies odieuses contre les
souverains de la France , les hommes d'État et la comtesse du Barry. La police avait su qu'une de ces infamies allait être lancée à Londres contre la favorite et contre le chancelier Maupeou. Beaumarchais partit pour l'Angleterre avec un crédit ouvert, afin d'acheter le pamphlet dans les mains de l'auteur; la négociation ahoutit bien : « L'argent fut accueilli, comme il le disait lui-même dans une de ses dépêches, mieux encore que l'agent. » On supprima tous les exemplaires: et c'est pourtant sur ces pamphlets livrés à l'étranger qu'on a jugé les choses et les hommes de l'époque de Louis XV et de Louis XVI!
Cette négociation avait mis en relief l'activité de Beaumarchais, et alors pour appuyer et relever sa renommée, il fit jouer le Barbier de Séville. Louis XV n'existait plus; la comtesse du Barry, de son adorable pavillon de Luciennes, embelli par les arts, était passée dans la retraite la plus absolue; on était environné d'affaires politiques fort graves, parmi lesquelles se dessinait largement à l'horizon l'indépendance des colonies anglaises.
Beaumarchais était resté en rapport avec le départemept des affaires étrangères, on. v savait sa dextérité et sqq aptitude; le çpbinet fa Ywwlltl éteit
encore en pleine paix avec l'Angleterre, elle comte de Vergennes ne croyait pas le moment venu de rompre la bonne intelligence qui existait entre les deux gouvernements. À Paris néanmoins étaient arrivés les plénipotentiaires des insurgés, avec de pleins pouvoirs pour solliciter des secours : armes, munitions, vaisseaux. Le roi Louis XVI avait publiquement refusé de recevoir les envoyés des insurgents, et M. de Vergennes suivit cet exemple; mais il jeta les yeux sur l'actif Beaumarchais; celui-ci eut des entrevues avec les envoyés, et spécialement avec MM. Deanes et Franklin. Une convention fut bientôt signée : Beaumarchais ouvrit une maison de commerce sous le nom espagnol d'Hortalès et compagnie ; le siège en était établi au faubourg Saint-Martin avec de vastes magasins et des entrepôt. Cette maison achetait et devait payer aux départements de la guerre et de la marine, des canons, des fusils, des munitions de toute espèce (sous prétexte que les armes étaient hors de service). Ces achats pouvaient s'étendre en Belgique, en Espagne, en Allemagne, partout où il y avait des munitions de guerre à vendre et des draps à céder pour l'habillement des troupes. Beaumarchais s'engageait à fréter des navires pour transporter ces
munitions aux Etats-Unis à ses risques et périls à un prix convenu ; et comme les insurgents n'avaient ni dollars ni couronnes, ils s'engageaient à faire des retours en sucre, café, tabacs, à l'adresse de la maison Hortalès et compagnie.
Les conventions furent parfaitement remplies par l'actif Beaumarchais, qui s'installa dans sa maison de commerce; mais les retours promis furent mal faits : les Républiques sont ingrates; on contesta tous les chiffres. Au moment où il affichait ses placards, en 1794, il ne cessait de réclamer plus de sept cent mille livres de sa créance sur les Etats-Unis, demande qu'il renouvela auprès du Directoire et de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures.
Cette spéculation n'était pas encore à sa fin que, pour grandir sa popularité autant que pour témoigner son admiration, Beaumarchais annonça une grande entreprise (1774), l'impression des œuvres complètes de Voltaire: deux éditions étaient promises par le prospectus; l'une dans un riche format, avec de beaux caractères sur papier de Hollande; l'autre, in-12, destinée aux petites bourses. Les deux tirages devaient s'élever à trente mille exemplaires, ce qui, pour la masse des volumes imprimés portait les
avances à environ 3 millions 500 mille francs; la souscription était facile et on en plaçait le centre à Kell. Afin d'attirer chacun par le jeu, on annonçait des primes et des lots attachés à vingt numéros gagnants: ainsi le génie actif de Beaumarchais lui avait révélé ce mode de spéculation commerciale qui plus tard devait s'attacher à la littérature tout entière.
Mais, pour qu'une telle opération donnât des bénéfices, il fallait que l'édition pût être introduite en France , pays où l'on venait de diviniser Voltaire. Louis XVI était d'une piété sévère ; chaque année le clergé déposait à ses pieds les doléances de la religion outragée; les parlements eux-mêmes avaient proscrit un grand nombre de livres publiés par le vieillard de Ferney. C'était, au demeurant, un grand fatras que les œuvres complètes de Voltaire: que de pièces et de pamphlets médiocres , d'absurdités et de rapsodies ! Dans moins d'un siècle tout serait oublié, théâtre, histoire, philosophie, tout, excepté l'esprit infini de ses petits vers, le bon sens de ses dédains pour l'égalité et le mal profond qu'il avait fait à la croyance des âmes, en enveloppant de toutes les grâces françaises l'érudition si lourde de Bayle, de Basnage et de Spinosa.
L'actif Beaumarchais ne désespéra pas de faire pénétrer en France les œuvres complètes de Voltaire, but de sa spéculation ; il prépara la complicité des grands seigneurs, aussi bien que celle des encyclopédistes; on souscrivit publiquement sur ses prospectus. La direction de la librairie, sous M. de Malesberbes, la plupart de toutes les autorités furent complices de la propagation de ces livres, que la religion, la royauté et la justice avaient condamnés; si l'opération ne fut pas bonne dans ses résultats, ce ne fut pas la faute de Caron de Beaumarchais, l'actif éditeur.
Continuons cette histoire du littérateur homme d'affaires. Après la spéculation du Voltaire de Kell, Beaumarchais s'aperçut qu'il fallait fortifier sa position par des services intimes rendus à la cour. Il avait gardé ses relations avec le département des affaires étrangères ; or, M. de Vergennes venait d'être informé qu'il allait se publier à Londres un pamphlet infâme, non plus contre une maîtresse telle que la comtesse du Barry, mais contre la reine de France Marie-Antoinette. Qu'avait fait l'adorable princesse? quels ennemis pouvait-elle avoir? La vérité n'est pas ce que recherche un libelliste; il pèse le mal qu'il peut faire et le bénéfice qu'il peut en retirer : voilà tout.
Beaumarchais fut donc chargé d'une mission semblable à celle que M. d'Aiguillon lui avait confiée sous Louis XV; il courut à Londres; le manuscrit et l'édition tout entière étaient dans les mains d'un juif spéculateur. Après achat, toute l'édition fut brûlée dans un four à chaux : le juif, habile voleur, en avait gardé un exemplaire, et il s'enfuit en Allemagne. Beaumarchais l'y poursuit avec une activité sans égale, l'atteint dans une chaise de poste et le force à rendre l'exemplaire qu'il avait emporté pour le reproduire encore à l'étranger.
Ce dévouement, connu de la reine Marie-Antoinette, lui attira sa protection , ainsi que celle de son amie madame de Polignac, si gracieuse, si aimable, avec l'appui du comte d'Artois, le plus noble des gentilshommes. Beaumarchais en profita pour faire jouer le Mariage de Figaro, la folle journée pour tout le monde , pour la cour aussi bien que pour la ville; la reine elle-même daigna y accepter un rôle, sans envisager que la vieille société s'ensevelissait sous ces plis de soie et de dentelles.
C'est l'époque brillante de Beaumarchais; il triomphe non-seulement à la cour, mais on le voit intéressé dans toutes les entreprises nouvelles, donnant l'im-
pulsion et le mouvement à la création de la caisse d'escompte, à la société Perrier pour la pompe à feu de Chaillot, à un système alors présenté à messieurs les échevins de Paris pour la distribution des eaux de la Seine à domicile , au moyen de la vapeur. Le ministère de M. de Calonne fut le plus fécond et le plus actif; il eût fait marcher la France dans les plus brillantes voies de prospérité sans l'opposition des économistes et des déclamateurs.
La Révolution éclatant en 1789, Beaumarchais aperçut tout aussitôt le parti qu'il pouvait en tirer au point de vue de la spéculation. Il avait exploité, de concert avec un architecte du nom de Palloy, la démolition des murailles de la Bastille; chaque pierre fut destinée, non pas à rebâtir des maisons , mais on les morcela pour enchâsser chaque petit caillou dans du cuivre, de l'argent; on les vendit comme des reliques de la liberté : il y a toujours beaucoup de crédulité dans cette nation qu'on dit la plus spirituelle de la terre; des millions d'individus achetèrent des pierres de la Bastille détruite ; on les porta en bague et en collier. Cette spéculation produisit des bénéfices considérables.
La seconde entreprise de Beaumarchais fut une
véritable opération de fournitures. De même que quelques-uns accaparèrent les papiers dès qu'ils virent une révolution éclore, parce qu'ils en conclurent qu'il serait beaucoup parlé et beaucoup écrit, de même Beaumarchais, quand il vit l'armement des gardes nationales et la guerre au bout de tout, passa des marchés d'armes à Liège, en se servant et profitant de la popularité que venait d'obtenir son drame de la Mère coupable. Il se mit en rapport avec les comités provisoires qui avaient succédé à Louis XVI pour traiter de la fourniture des armes de guerre ; il déposa à cet effet, comme cautionnement , une rente considérable sur l'Hôtel-de- Ville, alors une des meilleures valeurs, et en échange il reçut une avance de 500 mille livres en assignats (valant alors, taux de 1792, environ 370 mille livres). La fourniture se fit avec exactitude: l'invasion seule des Français en Belgique empêcha la livraison des fusils achetés par Beaumarchais.
De là une double réclamation : le Comité du gouvernement demandait la restitution des 500,000 livres en assignats avancées au fournisseur ; Beaumarchais offrait le remboursement des avances , moyennant qu'on lui restituât le contrat de rentes déposé ;
et c'est pour justifier sa réclamation que, renfermé dans sa petite forteresse embaumée de la porte Saint- Antoine, il faisait partout afficher, en 1794, sa justification avec un courage périlleux. Il savait que le peuple avait beaucoup de tendance pour ceux qui l'amusaient au théâtre; Beaumarchais était fort populaire dans le faubourg Saint-Antoine, le protégé du brasseur Santerre, très-amateur de théâtre français, même après le terrible drame de la place Louis XV. Beaumarchais ne cessa de réclamer publiquement avec hardiesse à travers la Terreur ; il montrait une persévérance pour toute chose. Sa créance envers les Etats-Unis, il ne la perdit jamais de vue, pas plus que sa réclamation pour les fournitures : il multipliait les Mémoires. Nous le retrouverons sous le Directoire avec la même fermeté, et en appeler à Barras après une représentation de la Mère coupable. Il suivait auprès de la légation américaine sa réclamation active, incessante ; il se servait alternativement de Ramel, Barras et M. de Talleyrand. Il avait trouvé plus d'un Figaro dans la Révolution dégénérée en babil, en intrigue, et il négociait partout avec les gouvernements étrangers pour obtenir de l'argent.