II
bassadeur quelle était la somme d'argent dont le Directoire pouvait avoir besoin, et l'affaire s'arrangeait au gré de tous par des traites sur Madrid, négociées en banque.
M. de Talleyrand, nommé ministre des relations extérieures par le crédit de madame de Staël auprès des Directeurs, avec un talent incontestable, n'était pas antipathique à ces mœurs intéressées; il avait un goût particulier pour ce qu'il appelait les affaires, c'est-à-dire la spéculation, et l'ami de l'abbé d'Espanac, sous M. de Galonné, n'avait pas changé de caractère. Il était donc parfaitement placé aux relations extérieures, à cette époque où beaucoup de choses se traitaient avec de l'argent. Il était presque passé en habitude dans son salon que tout traité devait être ou précédé ou suivi par des douceurs : on appelait douceurs une certaine stipulation d'argent donnée par les agents des puissances qui avaient ordre de traiter avec le Directoire.
Quelquefois les pourpalers étaient directs, convenus d'avance, comme une question de Gouvernement et de Trésorerie : le plus souvent ces sortes d'affaires se traitaient secrètement et par des tiers que le ministre pouvait au besoin désavouer, si la négociation
arrivait jusqu'à la publicité. À cet effet, M. de Talleyrand groupait autour de lui des commensaux aux formes polies, insinuantes, et qui n'avaient pas assez d'importance pour le compromettre : en tête de tous, M. de Montrond , beau et spirituel diseur, gentilhomme ruiné, qui refaisait et défaisait sa fortune dans tous les salons où brillaient sa grâce et son ton d'exquise compagnie; Sainte-Foix, ancien agent trèsraffiné de la maison d'Orléans et lié avec Barras, André d'Àrbelle, un des plus actifs et des plus avisés des négociateurs, avaient la confiance deM.deTalIeyrand : des femmes même servaient d'intermédiaires; la noblesse avait alors beaucoup perdu de sa pureté; le blason de philosophie du xvme siècle avait détrempé sur les gentilshommes qui avaient secoué le devoir, témoin ce malheureux prince de Carency, d'une si haute naissance et d'une si fatale démoralisation, le dénonciateur de ses compagnons de noblesse et des princes qu'il avait servis en émigration.
Le salon intermédiaire de M. de Talleyrand se tenait presque toujours chez la princesse de Vaudemont, de la grande famille de Lorraine et la sœur du courageux prince de Lambesc, qui avait vigoureusement réprimé l'émeute du Pont-Tournant. M. de Tal-
leyrand y allait faire sa partie de whist chaque soir; là se traitaient les affaires secrètes, les négociations d'argent : on n'était pas dans le cabinet du ministre, mais dans un salon neutre, et ce qu'on y disait n'avait de conséquence politique que celle qu'on voulait lui donner : un mot était souvent jeté par une femme à la mode : Montrond, André d'Arbelle, dans l'intervalle d'une trénis, renouvelaient la conversation ; si elle prenait un caractère plus sérieux, Sainte-Foix, l'homme d'affaires de M. de Talleyrand, intervenait pour régler et définir la question financière, sans que le ministre prononçât une parole, continuant son whist pour perdre ou gagner une centaine de louis d'or.
Rien ne s'était ébruité avec scandale sur ces négociations jusqu'à la publication d'une correspondance qui fit alors une vive sensation : il s'agissait d'une affaire engagée entre les agents accoutumés de M. de Talleyrand et MM. Pinckney et Marschall, envoyés extraordinaires des Etats-Unis d'Amérique. En ce moment les deux Républiques étaient en dissidence sur les droits du commerce des neutres. Le président des Etats-Unis, M. Adams, dans son message annuel, avait parlé dans des termes peu mesurés
de la conduite du gouvernement français à l'égard du respect du pavillon des neutres. Le Directoire, qui s'en montra très-blessé, fit hautement déclarer au président qu'il ne recevrait les deux envoyés des États-Unis qu'après une formelle rétractation des paroles du message. M. de Talleyrand, chargé de notifier cet arrêté à M. Pinckney, avec sa grâce et sa modération accoutumées, déclara : « que ce n'était pas le dernier mot du gouvernement et qu'il espérait tout arranger. » À quelques jours de là les agents habituels du ministre, André d'Àrbelle et Sainte- Foix, virent M. Pinckney, et tout en exposant la difficulté de la situation, ils répétèrent : « qu'il n'était pas de difficultés qui ne pussent aboutir; ils se faisaient fort de conduire l'affaire à bonne lin, si les États-Unis voulaient mettre une certaine somme d'argent à la disposition du Directoire.» M. Bellami, le banquier de M. de Talleyrand à Hambourg, visita M. Marschall dans le même but, déclarant que tout irait à merveille si le gouvernement américain faisait déposer un million de ducats à la banque de Hambourg, pour être mis à la disposition du Directoire.
Cette négociation, bientôt ébruitée, retentit dans
la presse anglaise et américaine. Les agents officieux de M. de Talleyrand furent hautement désavoués par le Directoire et par le ministre des relations extérieures en personne; on crut la négociation réelle, parce qu'elle était tout à fait dans les mœurs du temps. On répéta le récit très-détaillé qu'en fit M. Pinckney dans les gazettes étrangères : Hambourg était alors la place où se suivaient le plus d'intrigues, où se négociaient le plus d'affaires secrètes d'argent. M. de Talleyrand y avait gardé de nombreuses relations de banque. Cité libre , elle avait recueilli beaucoup d'émigrés : on y faisait de la politique, des pamphlets et des associations de toute espèce. M. de Talleyrand y envoyait ses fonds disponibles, car il n'avait pas foi dans la place de Paris : à Hambourg il commanditait plusieurs maisons de banque, car le ministre, je le repète, aimait les affaires d'argent.
La manière de procéder du Directoire était la même dans tous ses traités avec les cabinets étrangers ou avec les villes de banque, telles que Gênes, Hambourg, Lubeck, Amsterdam ou Genève. Quand il ne leur imposait pas des sommes d'argent par la conquête, il leur faisait demander des emprunts remboursables à la paix générale. Les agents du Direc-
toire à l'extérieur après le 18 fructidor étaient plutôt des financiers que des politiques, et vraiment on avait besoin de numéraire après les vives secousses qui avaient détruit toute confiance dans le papiermonnaie : les valeurs fictives n'avaient plus cours : assignats , mandats territoriaux , rescriptions sur le Trésor. Il fallait du numéraire pour solder certains services qui ne pouvaient se liquider qu'en argent.
Il y eut à cette époque plusieurs hommes de finance qui se mêlèrent plus spécialement aux opérations du Directoire : le premier de tous fut Cabarrus, né à Bayonne. Un moment manufacturier dans les environs de Madrid , puis banquier et ministre , le fondateur de la banque de Saint-Charles , création très-avancée du crédit espagnol , une des valeurs de Bourse qui avait agité tous les spéculateurs même sous M. de Calonne; Cabarrus, un des négociateurs secrets du traité de Bâle, établit une succursale de sa maison à Paris et se chargea des opérations particulières du Trésor dans ses relations avec l'Espagne. Il faut souvent expliquer à cette époque le crédit des femmes par d'autres causes que par leur beauté et le charme de leur commerce. Madame Tallien, fille de M. Cabarrus, fut l'intermédiaire du
Directoire et de l'Espagne; ainsi madame de Staël représentait M. Necker et la banque genevoise; et par cette raison» elle était toute-puissante sur le Directoire, comme madame de Prie, fille du financier de Pleneuf, au xvnic siècle, gouvernait M. le duc de Bourbon (1) : les affaires ont autant de part que les plaisirs dans les intrigues du monde.
Un autre nom qui marqua considérablement dans l'histoire financière du Directoire fut celui de Faypoult; né dans la Champagne, d'une famille noble, il avait d'abord servi dans l'arme du génie avec Carnot; aux derniers temps de la Convention; il reçut un moment le portefeuille des finances, et puis, ce qui était une mission très-délicate, il dut représenter la République française à Gênes. Au point de vue politique, sa mission était de favoriser une révolution démagogique contre le sénat et le patriciat. Au point de vue financier, il devait imposer un emprunt à la banque de Saint-Georges sous la garantie du nouveau sénat ; la banque de Saint-Georges, antique institution du crédit dans la République de Gênes, embrassait tout à la fois un système de dépôt, de compte-courant et de papier-monnaie ; son capital s'élevait à 50 millions
(1) Voir mon Louis XV.
d'écus ; les emprunts de Louis XV et de Louis XVI s'étaient faits en partie à Gênes. Depuis l'établissement de l'influence de Faypoult, la banque de Saint- Georges s'affaiblit; les institutions de crédit sont ennemies de la violence; elles vivent de la confiance générale, de manière à n'être ni dominées ni imposées. La Révolution française fit donc un immense ravage dans les institutions de crédit; elle tua les banques partout où elle triompha, à Gènes, à Venise, à Amsterdam; elle ébranla celle de Saint-Charles à Madrid : Faypoult porta par ses exigences un coup mortel à la banque de Saint-Georges : en vain on voulut la faire Tevivre sous- ^direction de l'avocat Corvetto , qui en fut nommé gouverneur; elle ne garda plus qu'une existence factice, s'afiaissant sur elle-même avec la ruine du patriciat commercial.
L'invasion française toucha également aux belles institutions des monts-de-piété en Italie, dans le Milanais spécialement. Ces dépôts du pauvre furent activement dévalisés comme les banques par les commissaires du Directoire; jamais on ne prit plus d'argent et d'or monnayés ou en lingots, et jamais pourtant il ne disparut davantage de la circulation active! Phénomène qui se produit souvent : en révolution, le
mm 170 ■=
monnayage s'accroît et le numéraire disparaît. Tout ce qu'on frappe d'écus ou s'enfouit dans des trésors cachés ou s'exporte : le numéraire est un grand poltron qui s'évanouit au premier désordre.