LES GENS D'AFFAIRES, FOURNISSEURS, SPÉCULATEURS SOUS LE DIRECTOIRE
OUVRÀRD, VANLERBERGHE, COLLOT, ROY, DESTEYÈRES, PERREGAUX, MICHEL FRÈRES.
Il en est des gouvernements obérés, peu fidèles à leur parole, comme des fils de famille qui fléchissent sous le poids de leurs dettes. Ceux-ci ont nécessairement recours aux hommes d'argent , aux usuriers. Ainsi était la Trésorerie sous le Directoire : elle avait tant et si souvent manqué aux engagements qu'elle avait pris que les gens d'affaires l'exploitaient tant qu'ils pouvaient; ils proportionnaient leurs bénéfices à la crainte qu'ils avaient de perdre le capital.
Voici comment les choses se passaient : le Directoire formait une armée ou organisait une flotte, et il n'avait pas cent mille livres au Trésor ! Les moyens généraux d'emprunts lui manquaient : il avait épuisé les ressources de son crédit. Dans cette pénurie ex-
trême, le Directoire s'adressait à des fournisseurs ou à des compagnies organisées qui se chargeaient de préparer toutes les choses nécessaires à l'expédition : ceux-ci les vivres de guerre ou les charrois , ceux-là les armes , les habits , le bois et. le fer. Des marchés étaient passés en conséquence à des prix convenus ; et comme le Directoire n'avait pas d'argent, il proposait aux compagnies de fournisseurs les valeurs de son portefeuille : mandats de la Trésorerie, bons de contributions , lettres de change sur l'étranger, billets de crédit sur les banques de Hambourg, Gênes, Amsterdam , Madrid, délégations pour la coupe des bois, vente de biens nationaux. Les fournisseurs examinaient ces valeurs qu'ils prenaient à des conditions diverses. Ces marchés, presque toujours usuraires, étaient des combinaisons de hasard.
Le plus habile , le plus heureux des spéculateurs dans ce genre d'affaires, ce fut le jeune homme dont j'ai parlé déjà, Ouvrard, peu connu sous la Convention, mais qui déjà jetait beaucoup d'éclat au commencement du Directoire. Il ne fallait pas à son esprit hasardeux des temps ordinaires et des jours réguliers et comptés; il aimait les témérités du crédit, les grosses et difficiles opérations; sa vocation pre-
mière avait été les fournitures de la marine ou de Tannée : ainsi que je l'ai dit, les fournitures se mêlaient essentiellement à la banque et au change, à l'appréciation des diverses valeurs , car un fournis™ seur en recevait en paiement de toute espèce, même des hôtels à Paris , de vastes domaines dans les départements, des parcs, des châteaux, des forêts, des clos de vins, puis des traites sur l'Espagne, la Hollande , l'Italie. Déjà la fortune de M. Ouvrard en l'an VI s'élevait, de son propre aveu, à 60 millions : et c'était immense à cette époque de pénurie et de besoin.
L'esprit actif de M. Ouvrard ne s'arrêtait pas, et il conçut, de concert avec M. Cabarrus, une des plus vastes opérations de change que l'histoire ait présentées : pour s'en rendre un compte exact, il faut connaître la situation financière de la cour d'Espagne, incessamment 'pressurée à ce temps par la République française. Cabarrus connaissait à fond le crédit espagnol : sous Louis XVI, après la guerre d'Amérique si coûteuse et finie par le traité de paix de 1783, ministre du roi d'Espagne, Cabarrus avait proposé l'émission d'un papier-monnaie garanti par le Trésor pour 10 millions de piastres seulement, et
comme ce papier avait immensément gagné sur toutes les places de l'Europe, Cabarrus proposa l'établissement d'une banque sous le nom de Saint-Charles , que l'intrigant et besogneux Mirabeau attaqua depuis dans ses déclamations. La banque de Saint-Charles avait été presque épuisée par les demandes réitérées de la cour d'Espagne à l'époque de la paix de Bâle (1795). C'était pendant les conférences de cette paix que M. Ouvrard et M. Cabarrus s'étaient connus et rapprochés.
Le ministre espagnol avait parlé a M. Ouvrard de la situation difficile que la guerre avec les Anglais faisait à l'Espagne. La cour de Madrid avait dans ses hôtels de Monnaie à Mexico, Lima, Porto -Rico, Manille , pour plus de cent millions de piastres, en lingots ou argent monnayé : comment les faire venir en Europe? Les galions qui autrefois parcouraient ces mers , aujourd'hui signalés aux Anglais , tombaient tous en leurs mains. Ces valeurs restaient donc inertes pour l'Espagne. M. Ouvrard proposa un moyen simple , facile , celui des lettres de change établies d'abord sur l'échelle de 20 millions de piastres qu'on pourrait étendre en cas de succès jusqu'à 100.
La Trésorerie espagnole tirerait d'abord pour 20
millions de piastres en lettres de change sur les hôtels de Monnaie dans le Nouveau-Monde ; M. Ouvrard se chargeait de les négocier sur les places d'Amsterdam, Hambourg , Gênes, Baie , et à raison de 3 fr. 75 cent, la piastre; les banquiers, soit par le mouvement naturel du change, soit par la voie des neutres, feraient venir successivement et pour leur compte toutes les valeurs déposées aux hôtels des Monnaies, et la Trésorerie d'Espagne encaisserait, l'opération finie, pour les cent millions de piastres, environ 375 millions de francs, tout risque couvert. La mollesse du caractère espagnol, les préjugés qui existaient encore sur le crédit, firent trouver l'opération usuraire et impossible; la proposition de M. Ouvrard fut sinon repoussée, au moins ajournée indéfiniment.
Dans l'ensemble de ses hardies opérations, M. Ouvrard se lia très-étroitement à la compagnie des fournitures dirigée par M. Vanlerberghe pour les blés , vivres, viandes et munitions de l'armée et de la marine : M. Vanlerberghe, comme tous les hommes d'argent qu'avait faits la Révolution, était un esprit à expédients téméraires , peu scrupuleux sur les moyens, et on le lui a depuis assez hautement reproché : il est difficile qu'on ne contracte pas un peu les
mauvaises habitudes de son temps. Un fournisseur sous le Directoire n'obtenait un marché qu'à coup de corruption dans les bureaux ; il fallait donner des poignées de louis même aux favorites ; et l'on devait faire entrer ces sacrifices en ligne de compte dans les marchés signés avec l'Etat. Les fournitures étaient souvent défectueuses , les armées en souffraient horriblement, et le fournisseur était obligé de chercher son bénéfice dans des spéculations souvent coupables et immorales ! La maison Vanlerberghe, véritable ministère, était établie sur de si larges bases qu'elle devait être ébranlée et marcher à la banqueroute dès son premier heurtement avec l'autorité régulière et austère du premier Consul.
Il y avait alors un certain mélange dans les fonctions financières, et par exemple : M. Collot était à la fois payeur, fournisseur et banquier, fonctions simultanées qu'il avait eues dans l'armée d'Italie. On ne peut dire l'activité fébrile de cette armée glorieuse, marchant un peu à l'aventure à travers le pays ennemi. Le Trésor de Paris ne fournissait rien ; il fallait vivre en pays envahis, avec les contributions levées et les impôts; quand il n'y avait pas d'argent, il fallait vendre les objets enlevés aux cités, aux égli-
ses, aux communautés; le payeur devait concentrer toutes les recettes pour correspondre aux divers services de l'armée. Le payeur avait à régler avec les fournisseurs, les généraux et quelquefois il recevait des missions de confiance pour des placements de fonds sur les banques étrangères, car on ne se faisait pas scrupule dans un petit nombre d'états-majors de ces moyens pour s'assurer l'avenir : moins scrupuleux que le soldat qui mourait glorieusement pour la patrie, quelques-uns des chefs se préparaient un doux repos dans des retraites choisies , aux champs ou dans les belles cités de la patrie ; le payeur se chargeait d'envoyer les fonds qui lui étaient confiés à Paris par Gênes, Livourne , Hambourg et Amsterdam.
Les agents civils qui suivaient les armées étaient encore plus rapaces ; et, par exemple, l'exécution du traité de Tolentino fut remise aux mains de Faypoult, de Rapinat et de Haller : je n'en nomme pas d'autres, qui depuis lors ont traversé des positions très-élevées. Par ces traités, les signataires se réservaient la faculté de choisir pour une valeur de plusieurs millions les objets d'art, tableaux , pierres précieuses , camées ,
meubles, statues, diamants, perles, et même en man. (s; 12
nuscrits et livres de bibliothèques. Il fut fait un grand ravage dans les collections par de fort bons connaisseurs, artistes ingrats envers Rome, la mère des arts, comme David, ou bien prêtre marié comme Daunou, chargé de fouiller les archives du Vatican, comme dernier outrage à la papauté.
Les agents du Directoire , fils du xvme siècle, en avaient les goûts et les études : ils distinguaient bien les Raphaël, les Titien, lesCorrége; ils savaient comme de véritables commissaires-priseurs artistiques , le prix des camées antiques, des terres cuites, des faïences ou des ciselures florentines des xve et x\T siècles; les commissaires choisissaient ces objets avec une distinction parfaite, d'abord pour les musées de la République, puis un peu pour eux-mêmes. De retour dans la patrie, à la fin de la campagne , quand ils ne vendaient pas les dépouilles opimes aux riches amateurs de l'aristocratie de Londres, de Vienne ou de Pétersbourg, ils formaient de précieuses collections pour leurs nouveaux hôtels (hélas! souvent celui de quelque pauvre émigré). Avec la marche des temps, le public, qui ignorait la source de ces richesses de l'art, admirait le goût qui avait présidé à la formation de ces belles galeries que l'on déployait devant lui,
sans se souvenir du triste passé qui avait présidé à leur formation.
La guerre la plus acharnée fut déclarée en Italie aux diamants, pierres précieuses, et les colliers arrachés aux madones allaient souvent orner le cou des courtisanes des bals du Luxembourg; les statues de marbre et d'albâtre peuplaient les palais des nouveaux Verres, avec les tableaux du Titien et de Paul Véronèse arrachés aux églises de la Piazetta ou du çrand canal de Venise. Le conseil des Dix dégénéré avait payé 70 millions aux commissaires de l'armée d'Italie ; Modène, Ferrare, Naples même avaient été visitées par de nouveaux Goths ; seulement les vieux Goths détruisaient par plaisir et par instinct; les fournisseurs et les agents du Directoire, plus avancés dans le goût , le bien-être et la civilisation, emportaient avec eux ce qui pouvait ajouter un nouveau plaisir ou un nouveau lustre à leur vie.
Il se fit donc plusieurs parts des trésors artistiques de l'Italie entre les vainqueurs : 1° la part des mains sacrilèges qui, comme Haller, brisèrent des vases sacrés, saints-ciboires, ostensoires, patènes saintes, même les paix niellées à Florence, pour en faire de l'argent; véritables juifs, dépouilleurs de madones,
châsses de saints, reliquaires; 2° la part des musées de la République, où vinrent s'entasser les plus beaux tableaux du Vatican ou de la Tribune de Florence , les Vénus de marbre, l'Apollon du Belvédère et le Laocoon, chefs-d'œuvre faits pour la Grèce et l'Italie, et bien tristes de se trouver sous un ciel gris, sans soleil, sans horizon, grelottants en serre chaude pour ainsi dire comme l'oranger , le citronnier et le palmier de Naples et de Rome , qui s'étiolent dans nos jardins glacés ; 3° la part secrète des agents de ce pillage, tableaux, statuettes, objets d'art, bronzes de Benvenuto Cellini, vaisselle de Florence, de Venise, qui furent exposés plus tard dans les salons , les cabinets de ces agents devenus riches fonctionnaires, comme une précieuse conquête accomplie par le goût de l'amateur.
Les générations disparaissent vite avec les souvenirs : l'oubli se fait sur les origines : qui garde de nos jours la mémoire de la vie de soixante ans passés sur ces fortunes colossales si tristement ramassées? 11 faut que de temps à autre un procès scandaleux rappelle comment se sont groupés ces millions aux mains grossières d'agioteurs, de tripoteurs d'affaires, de fournisseurs; témoin celle de deux frères!
Hélas ! clans les désordres publics du Directoire , quand le vol et l'assassinat étaient partout, on osait des meurtres à l'aide d'un masque, des pillages à main armée ; nulle répression ; on fusillait les pauvres émigrés, les prêtres, sur leur simple identité; ceux qui taisaient tout cela restaient impunis s'ils étaient patriotes; et plus tard ils grossissaient leurs millions dans les affaires; ils avaient de grands noms , de riches domaines , des forêts domaniales , même de fort riches collections de tableaux , d'objets d'art, statues, souvent arrachés à l'Italie, à l'Allemagne, à la Hollande : est-ce que le marbre s'anima jamais pour raconter les violences qui avaient exilé tant de chefs-d'œuvre? En notre temps encore, la foule des amateurs pressée dans les ventes publiques proclame la délicatesse du goût du fournisseur ou du financier défunt qui sut recueillir tant de chefs - d'œuvre ! Titien, Paul Véronèse , Ànnibal Carrachio , Léonard de Vinci, vous qui dans votre vie aviez été aimés, récompensés si richement par les papes et les doges de Venise, par les patriciens de Gênes et de Florence ! un fournisseur, un agent financier du Directoire avait arraché vos œuvres des palais et des églises pour en orner leurs salons de parvenus^ et après leur
mort vous étiez mis à l'encan dans ces vilaines galeries de commissaires-priseurs entre un meuble à colonnes d'acajou et une gravure de loges à concierge. A cette époque essentiellement de hasard pour tous et de gloire pour les armées , chaque côté de rues offrait un salon équivoque et une maison de jeu : comment n'en eût-il pas été ainsi, lorsque la fortune était venue si vite à des instincts si peu délicats? La propriété traditionnelle avait subi une si profonde atteinte par les lois de confiscation ! Saint-Simon et de Redern étaient devenus les types de ce que pouvaient oser de fortune les accapareurs de domaines nationaux ; ils s'en partagèrent pour trente millions en l'an V, qui leur avaient coûté des poignées d'assignats dépréciés. Redern se montra assez économe; mais Saint-Simon s'abandonna à une vie étrange de dissipation brutale qui fit scandale même sous le Directoire : il voulut jouir de tout, se rassasier de tout dans une sorte de sensualisme athée à la façon de Morelly et de Diderot. À ces ordures vinrent se joindre défausses spéculations, et le futur dieu se ruina, tandis que Redern devenu le grand propriétaire territorial du département de l'Orne, morcelait l'hôtel des fermes par petits lots, comme si les nouveaux
financiers avaient peur de laisser un souvenir de l'élégance, du bon goût, de l'esprit gracieux des fermiers généraux !
Parmi les banquiers les plus en faveur à cette époque auprès du Directoire , on pouvait compter MM. Barillon et Enfantin, établis à Paris depuis la Révolution de 1789 : Barillon, d'origine des Basses- Alpes, doré d'une fortune toute récente, esprit vaniteux, donneur de fêtes au Directeur Barras, son protecteur; Enfantin, mêlé aux emprunts et aux opérations financières du Directoire, et dont le nom et la descendance se mêlèrent à Saint-Simon. Chaque époque, chaque système a ses banquiers, et MM. Enfantin et Barillon étaient ceux du Directoire exécutif. Les affaires étaient nombreuses, souvent lucratives, sous un pouvoir besogneux qui négociait, escomptait sans cesse ses valeurs sur l'étranger : quand on avait la confiance d'un Directeur, d'un ministre, on pouvait facilement savoir quelles seraient les créances les plus vite liquidées. Ce fut le temps des affaires litigieuses, des créances contestées, des liquidations longues et difficiles.
D'immenses fortunes se firent donc parmi ceux qui prenaient le titre de défenseurs officieux, hom-
mes d'affaires et de lois à qui ces liquidations étaient confiées : l'Almanach national de l'an VI en contient une liste de plus de trois cents pour Paris seulement, et si l'on remarque l'énorme masse de questions contentieuses que les lois sur les émigrés firent naître, ce nombre n'était pas excessif. Ensuite des lois postérieures avaient ordonné la restitution des biens des condamnés ; il fallait activement réclamer, se faire rayer de la liste des émigrés : travail actif et considérable auprès des Comités du gouvernement.
L'habileté des hommes de lois consistait à se créer de nombreuses relations dans les bureaux du Directoire ou de chaque ministère qui en dépendaient ; les moyens n'étaient pas alors très-difficiles; les traitements d'employés étaient mal payés et il fallait vivre. La moralité ne pesait pas beaucoup sur les consciences : quelques centaines de louis d'or distribués à propos suffisaient pour vous ouvrir toutes les portes et vous donner les renseignements les plus positifs sur la valeur réelle de chaque liquidation; quand donc il se présentait une affaire litigieuse, la réclamation d'un émigré, une succession vacante, une créance sur l'État, non liquidée, les gens d'affaires consultés par les intéressés présentaient d'à-
bord la réclamation comme difficile* impossible, véreuse; quand cette conviction était acquise dans l'esprit du réclamant et peut-être avec raison, les gens d'affaires proposaient d'acheter la créance; une somme ronde est souvent si réjouissante pour celui qui n'a rien ! Une fois cessionnaire de la créance , l'homme d'affaires retors s'agitait beaucoup, et par des moyens légitimes, il faut le croire, cette même réclamation si difficile naguère pour le possesseur primitif, arrivait à d'heureux résultats en d'autres mains.
Les deux plus remarquables fortunes qui s'accomplirent alors dans cette voie des affaires litigieuses, ce furent celles de MM. Roy et Desteyères, alors défenseurs officieux ou avocats, à Paris. M. Roy avait acquis une juste renommée d'aptitude et d'activité; il plaidait bien, débrouillait une question avec une intelligence remarquée par les tribunaux et par le ministre de la justice, Merlin de Douai, fort lié avec lui. L'origine première de la fortune de M. Roy fut son talent qu'il mit au service de la cause de la fille ndoptive d'un fermier général immensément riche, et qui plaidait contre la famille du financier, à l'époque où les biens confisqués furent restitués aux hé-
ritiers du fermier général mort sur l'échafaud ; le procès fut gagné sur la plaidoirie de M. Roy, qui fut heureusement et richement récompensé de ce triomphe.
Presque aussitôt une autre immense affaire vint s'offrir à M. Roy et à son ami et collègue M. Desteyères : il s'agissait de la restitution des biens des ducs de Bouillon : la réclamation suivie par le duc n'avait pas jusqu'alors abouti à un résultat, lorsque MM. Roy et Desteyères se chargèrent des dossiers. Le duc était un de ces caractères de vieille noblesse, insouciant, un peu prodigue, aimant le plaisir et la dépense; la succession avait d'immenses dettes qu'il fallait liquider et apurer ; les deux défenseurs officieux vinrent au-devant des désirs du duc de Bouillon; ils lui offrirent une somme d'argent une fois payée et une pension viagère de 100 mille francs. L'accord fut signé avec une liberté spontanée; rien de plus légitime : la pension s'éteignit presque aussitôt; c'était du bonheur. Le seul reproche qu'on pouvait adresser à MM. Roy et Desteyères, c'était qu'ils avaient pu connaître la réalité de la succession et l'importance du résultat; la richesse de la forêt de Navarre que M. Roy allait posséder, la facilité avec laquelle ils
pouvaient désintéresser les créanciers dont on achetait successivement les titres à des taux très-abaissés.
Il fallait que cette affaire de la foret de Navarre présentât un côté litigieux, puisque plus tard elle fut portée au conseil d'Etat et qu'une enquête fut suivie avec la prise de possession de la forêt de Navarre, qui fut contestée très-sérieusement à M. Roy. À cette époque il s'était accompli tant de récentes et étranges fortunes, qu'on ne comprend pas les scrupules parmi les hommes de la Révolution, revêtus de dignités nouvelles et oubliant trop leur origine pour se montrer si rigides. MM. Roy et Desteyères devinrent deux des plus grands propriétaires de France; l'un eut le goût des vastes forêts avec des terres ajoutées à d'autres terres comme des sacs d'écus amoncelés; l'autre, des belles maisons parfaitement situées sur les boulevards de Paris, à la Chaussée-d'Antin.
Mais par une singularité étrange, tous ces heureux roturiers, arrivés à peine à la fortune, n'avaient pas d'autres pensées que de marier leurs filles à des gentilshommes de grande race ; de cette manière, ce bien qui de la noblesse était passé dans leurs mains, revenait encore à la noblesse; tant il est vrai que le monde roule sur des conditions, tou-
jours les mêmes, et que l'aristocratie ne périt pas; elle se reforme constamment et reparaît dans d'autres conditions.
Il s'était fait une immense invasion de Genevois, d'Allemands, Américains, qui avaient spéculé sur les grands hôtels de noblesse : ceux des Montmorency, desRichelieu étaient passés en leurs mains. On abattait sans pitié ces merveilleux pavillons embellis par les grands artistes : on nous donnait la monotone symétrie et la géométrie dans l'art : toujours la ligne droite et la conformité ! Il échappait à ces ravages quelques hôtels du faubourg Saint-Germain avec leurs magnifiques jardins, leurs grandes formes architecturales et leur infinie commodité pour leurs écuries à trente chevaux, leurs longs vestibules, leurs escaliers monumentaux, leurs vastes offices, leurs salons si bien distribués. Les boulevards de la Grange-Batelière, des Italiens, conservèrent aussi quelques-uns des beaux hôtels des fermiers généraux heureusement restitués à leurs propriétaires après le IX thermidor! Presque tous étaient des chefsd'œuvre d'art, de goût et d'élégance.