‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 17 sur 31 · DES NOUVEAUX FINANCIERS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DES NOUVEAUX FINANCIERS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Il est bien difficile qu'une révolution qui change si profondément toutes les idées, toutes les formes de société et les éléments de la propriété publique ou privée, n'ait pas une influence considérable sur les mœurs : il s'était fait un déplacement de la fortune, à ce point que les bas-fonds de la société avaient bouillonné en écume jusque sur la surface : la richesse peut arriver, mais ce qui ne se donne pas, c'est la politesse des manières ou le grand usage du monde. On pouvait être banquier, fournisseur, propriétaire d'hôtels, de bois et de forêts; on n'était ni fermier général, ni gentilhomme : le souvenir de l'éducation grossière restait empreint sur toutes les formes , sur tous les usages de la vie.

On n'a pas assez remarqué tout ce qu'il y avait de grâce charmante, d'esprit fin et délicat h h cour

de Louis XVI : les économistes, les réformateurs ennuyeux n'avaient pas encore tout gâté dans cette société brillante , dont la marquise de Créqui fut comme l'expression vivante : le ministère de M. de Calonne est à mon sens la plus belle époque du règne des élégants financiers.

Une autre changement s'était opéré dans l'esprit général de l'administration, dont l'influence avait été considérable sur les mœurs : ce fut la transformation de l'employé en fonctionnaire. Sous l'ancien régime toutes les situations étaient indépendantes, depuis le magistrat jusqu'au fermier général et à l'employé de la plus petite communauté : il en résultait une sorte de dignité personnelle. La société restait échiquetée de mille situations diverses, comme de mille costumes différents. La révolution financière changeant tout cela, transformait les employés en fonctionnaires, c'est-à-dire qu'avec la prétention de donner la liberté, cette révolution créait une hiérarchie obéissante qui ne laissait plus aucune liberté au caractère, aucune tradition indépendante à la fortune. De là naquirent les salons officiels, les réceptions obligées, les fêtes d'apparat et sans grâce, ou bien comme au Uixembqurg, sous le Directoire, un tel laisser-aller

de mœurs ou de formes, qu'il eût été difficile de distinguer les salons du Directoire , d'avec le Colyséc, Frascati ou Thélusson.

Il existait bien encore des classes de financiers : l'Àlmanach national de la République de 1798 contient à peu près les mêmes noms de banquiers qu'en -1 792, sous la Convention : l'école suisse et genevoise domine toujours les opérations de la France avec la même raideur. Rien de spirituel et d'attrayant, un amour de régularité froide et géométrique, le prêcbe ambulant, et rien d'expansif au dehors ; on spéculait avec dureté sur les biens nationaux ou les prêts sur hypothèque. Puis en dehors de cette école sèche et pédante, on pouvait compter les banquiers plus hardis, quelques têtes bien organisées de parvenus, marchant à l'aventure, tels que M. Ouvrard; ensuite les fournisseurs, métis de soldats et de financiers en culotte de peau jaune, bottes à l'écuyère et cravache à la main. Ce n'était pas là du monde, mais une cohue de nouveaux enrichis, aux mœurs grossières des charrois, des boucheries ou des marchés aux chevaux : le fournisseur, un pied à l'armée, l'autre à Paris, aimait les plaisirs faciles, dépensait mal avec la profusion d'un laquais en goguette; il

tenait le rôle de satyre au milieu des bacchanales du Directoire.

l'agioteur sur les valeurs diverses de la Bourse de Paris, placé entre la Trésorerie de la rue Vivienne et le perron du Palais-Royal, conservait quelques-unes des bonnes manières et des traditions un peu élégantes des fermiers généraux , au moins par le costume tel qu'il nous est reproduit dans les gravures du temps : habit de toute nuance, gros bleu, jaune ou écarlate, beau linge, diamant au doigt, chaîne longue et pendante sur la cuisse, boucles d'oreilles, perruque poudrée et à cadenettes, culotte de soie, bas à jour avec des escarpins à boucles d'or, lorgnon à l'œil, canne noueuse à la main : ce costume à l'incroyable était un peu la petite caricature des financiers de l'ancien régime et même du fermier général : ils jouaient au comme il faut, comme à la seulechose qui pouvait les distinguer dans cette cohue qu'avait créée la Révolution.

La police venait d'autoriser les maisons de jeu surveillées et payant une contribution au ministère de M. Fouché; elles furent à l'origine littéralement inondées de la foule avide de hasards. Cette ferme des jeux, donnée à l'entreprise, appela quelques-uns des

anciens financiers dans les emplois supérieurs. Il y avait eu tant de ruines, de si grands abaissements dans les fortunes du vieux régime, que bien des employés aux anciennes fermes générales prirent des positions dans les jeux : ils y tenaient un salon avec des formes parfaites qui correspondaient aux habitudes des étrangers qui accouraient à Paris. A cette époque encore les deux Conseils, pour augmenter les ressources du budget, rétablirent la loterie, et l'on appela également dans l'administration et les bureaux quelques-uns des anciens financiers, sans pour cela rétablir les élégantes mœurs de la France, c'està-dire la protection délicate et toujours élevée qu'ils accordaient aux arts, à la peinture, à la musique, à l'esprit des gens de lettres.

Depuis 1791 jusqu'en 1800, il ne fut pas bâti un seul hôtel, une habitation de campagne, originale et neuve, par les riches et les financiers de la Révolution ; ils dépeçaient comme des vautours, les débris du passé, ces belles demeures créées par les nobles habitudes de l'ancien régime; ils vendaient, spéculaient, détruisaient; impuissants pour créer, ils ne respectaient même pas les gracieux riens de Lucienne, ou du pavillon de Hanovre, ou de la petite

maison de mademoiselle Guimard, achetée par M. Perregaux. Ce fut une chose heureuse que cette impuissance de création, car le triste goût de ces riches nous est resté dans leurs meubles d'acajou et à colonnes, leurs ornements en carton, leurs portes en bois carrées, leurs tapisseries en papier, leurs vestibules en stuc, leurs ornements en plâtre, leurs canapés et leurs chaises dessinés en harpe, en cithare et les costumes de courtisanes et de charlatans en toque, tunique de troubadour et glaive romain ou grec en bois doré.

Partout dominait la mauvaise école de David : le nu sec et académique, ces façons de tapisseries maussades, ces imitations prétentieuses des antiquités trouvées aux fouilles de Tivoli et d'Herculanum, imitations qui ressemblaient aux grandes formes grecques et romaines, comme les Voyages cf Anacliarsis et d'Anténor ressemblaient aux poèmes d'Homère, aux poésies d'Ànacréon : la mythologie elle-même, cette riante figuration du panthéisme, était descendue à n'être plus que le calque de l'insipide ouvrage de Demoustier, les Lettres à Emilie.

Il n'y avait plus d'artiste libre et caressé par la bonne compagnie, roi de l'art, mais des troupes de

musiciens, gens de lettres sans originalité, qui travaillaient pour les musées au compte du gouvernement, et pour ainsi dire à façon, lorsque les fêtes publiques exigeaient des décors en carton et en bois. Ce qui avait acbevé la ruine de tout goût, de toute individualité dans l'art, c'était la création puérile de Y Institut au lieu et place des vieilles Académies. Ouelle singulière pensée de centralisation et d'unité que de placer dans un même cénacle : érudits, musiciens, peintres, chimistes, de manière que dans cette façon d'encyclopédie, il ne restait pas d'air à un génie puissant et créateur! Les conservatoires, les musées, les écoles polytechnique ou normale devaient produire une multitude de petits talents, mais aucune de ces intelligences hors ligne qu'avaient préparées au xvn' et au xviii6 siècle les institutions religieuses; car la belle éducation militaire de Napoléon avait été faite par les Minimes, celle de Voltaire, par les Jésuites ; Pascal avait reçu, au fond d'un cloître, les premiers éclairs de sa philosophie ; le goût des sciences naturelles avait été inspiré à Buffon par un pieux moine de l'ordre de saint Benoist : y avait-il des musées au tempsdes Michel-Ange, des Rembrandt, des Van Dyck, des Rubens ? ils travaillaient solitairement pour une

église, un monastère, pour de riches seigneurs de Rome, de Florence et de Venise : voilà pourquoi leurs œuvres sont marquées de la personnalité du génie !

En France, sous l'ancien régime, plus de cent maisons de haute noblesse et de finances étaient heureuses de recueillir, d'acheter les belles toiles, les statues, les riches meubles, les objets d'art : chaque grand hôtel était un modèle d'élégance où l'on prodiguait l'or à pleines mains pour les peintures, les sculptures : tableaux, statues, cheminées, vaisselle de porcelaine ou de faïence florentine ; tout était riche, fini, largement payé : il n'y a pas jusqu'aux vêtements des financiers qui ne fussent des objets d'art, depuis la bague du doigt jusqu'à la boucle du soulier ou de la jarretière.

Comparez maintenant à ces grandes existences un agioteur, un fournisseur, un banquier faiseur d'affaires de la Révolution, souvent devenus possesseurs d'un bel hôtel ou d'un château tel que le Raincy, Gros-Bois, Bagatelle. Qu'en faisaient-ils? ils les dépouillaient de leurs richesses artistiques d'abord, afin de faire de l'argent, ou bien ils dédaignaient des objets ravissants pour des meubles d'acajou ou pour

quelques fresques d'antichambres détrempées sur le stuc, œuvre de cette école de faiseurs d'estampes politiques aux gages du Directoire , comparses de théâtres qui donnaient la réplique aux grands modèles de l'antiquité : ils comprenaient à peine Canova, expression de l'idéal grec, tandis qu'ils admiraient David dessinant les forts des jialles pour les Horaces et les Curiaces.

Il y avait bien parmi les financiers d'alors quelques collecteurs avides de beaux tableaux et d'objets d'art, mais ils ne le faisaient pas en vue des nobles jouissances du goût et de l'ineffable tendance de l'âme pour le beau; calculant la valeur de la chose, ils mêlaient la spéculation à cette pensée douce et entraînante qui fait qu'on estime un tableau, une statue, un groupe, parce qu'on l'aime et qu'on le désire : beaucoup de financiers et d'hommes riches, je l'ai dit déjà, avaient dépouillé l'Italie; ils avaient arraché plus d'un saint des murailles de marbre et plus d'une vierge de l'autel; ils en avaient formé de précieuses collections : dans leur calcul chaque objet d'art était étiqueté comme un sac d'écus, et leur galerie était un supplément à leur coffre-fort.

Que voulez-vous, au reste, demander à tous ces

parvenus de la veille en habit de drap, en cravate jusqu'au nez, en culotte de peau jaune, qui, la cravache à la main, offraient une vie passivement superficielle? Où étaient alors les salons de goût? Barras groupait un demi -monde d'émigrés équivoques, de Jacobins radoucis et civilisés, de femmes déchues de quelques grandes maisons. Vous aviez M. de Talleyrand avec son blason un peu souillé par les affaires d'agioteur politique et homme du monde à la fois, donnant une de ses mains à la princesse de Vaudemont et l'autre à madame Grand ; aussi bien avec les gentilshommes qu'avec les tripoteurs de la Bourse; n'osant pas alors l'élégance et le luxe du vieux régime. Vous aviez aussi quelques banquiers vite enrichis, possesseurs de beaux hôtels à la Chaussée-d'Antin, et de domaines princiers, donnant quelques fêtes à un monde étrange : tels étaient les salons remarquables. Les seules, les véritables réunions de ce temps étaient Tivoli, Frascati, l'Elysée, lieux publics, bal mêlé, où l'on voyait des costumes ridicules, les incroyables tout couverts de breloques et de chaînes d'or, pour étaler leurs richesses, et les femmes avec des bagues jusqu'aux doigts de pied : institut, conservatoires, musées,

bals publics, tout avait ce caractère encyclopédique, théâtral, un type mélangé de richesses et de grossières jouissances.

Si nul ne savait réunir un monde d'élite , on savait encore moins donner ces élégants dîners qui distinguaient les financiers au xvine siècle. À cette époque de gloutonnerie révolutionnaire, il fallait de vastes tables; pour ces gargantuas sans délicatesse, il fallait de gros menus : les vins préférés étaient communs , liquoreux, parce que beaucoup de riches du jour s'étaient élevés de l'office au salon : ces vins hauts en goût convenaient à la plupart de ces figures mâles et rouges : ce n'est que sous le Consulat qu'on revint au Cios-Vougeot et au Chambertin. Quatre plats d'une déplorable vulgarité furent alors inventés : la sauce Robert, véritable composition de corps-de-garde; le poulet sauté , qui a depuis pris le nom de Marengo , avec cette assaisonnement d'huile et d'ail qui soulève i'estomac le plus robuste; la matelote normande et la sauce en tortue, plats abondants et pleins de trivialité. Mais il fallait satisfaire des ventres impitoyables, qui avaient traversé les bivouacs, en spéculant sur les rations des glorieux

soldats : on ne secoue pas toujours le vieil homme; les dieux seuls peuvent oser les métamorphoses.

Au reste dans toutes ces nouvelles classes de financiers, parmi les riches du jour, on ne trouvait nulle protection pour les lettres et les nobles travaux de l'intelligence; un dédain profond pour les jouissances de l'esprit. Les courtisanes à la mode étaient toujours les femmes de théâtre; à la différence des anciens financiers, les nouveaux les traitaient sans cette supériorité prodigue, digne et fière des fermiers généraux ; l'origine était souvent si rapprochée , et en grattant un peu la superficie des fournisseurs, on pouvait trouver dans les liaisons de Théâtre l'égalité de Frontin et de Lisette. Cette générosité envers les courtisanes sous le Directoire était souvent une restitution du bien d'autrui, et les diamants suspendus aux oreilles de plus d'une artiste du théâtre Français ou de l'Opéra avaient été arrachés à quelque noble écrin en Allemagne ou en Italie ; les camées qui couvraient les bras d'une cantatrice à Frascati venaient quelquefois de précieuses collections de la villa Albani ou Borghèse. Il n'était pas demandé une fourniture qui ne fût accompagnée de ce qu'on appelait une douceur pour la maîtresse ou la femme ga-

lante d'un Directeur, d'un ministre et quelquefois même d'un simple commis.

Et pourtant à la fin du Directoire , il existe dans les négociations financières des semblants de régularité. Les agents de change , organisés déjà en compagnie recommandante, comptent les noms depuis si connus de MM. Blaizot, Boscary, Bréat, Riboutté, Tatté , Verne , Gaujac, La Boulaye, Page, tous garants à la Bourse des opérations légales. La banque compte dans ses rangs des maisons genevoises, allemandes ou françaises qui ont traversé les époques les plus difficiles de la Révolution, et comme les Juifs au moyen-âge , elles ont spéculé même au milieu des ruines politiques , absorbées dans le grand égoïsme des affaires. Il se fait une certaine masse de négociations sur la place de Paris : plus un gouvernement est obéré, plus les banquiers gagnent et profitent. Les consolidés sont à 18 francs , et la Trésorerie ne paie que ce qu'elle veut et comme elle peut ; il faut une certaine habileté et beaucoup de relations pour savoir quelles valeurs seront liquidées et payées le plus prochainement. Les revenus que donne l'impôt n'arrivent jamais directement au Trésor ; ils s'éparpillent en mille mains : on exploite l'Etat par

le procédé que voici : Le Directoire a besoin d'argent ou d'une fourniture ; il s'adresse aux compagnies à ressources, Doumergue, Ouvrard, Desprez, Séguin. Ces compagnies ont dans les mains pour 30 ou 40 millions de valeurs non liquidées ; elles disent aux Directeurs : « Oui, nous ferons la fourniture et les avances nécessaires , mais à la condition expresse qu'au préalable vous porterez en liquidation l'ancienne dette pour l'agglomérer avec la nouvelle. Ensuite voyons vos valeurs en portefeuille : vous avez des créances sur la Hollande, sur Rome, Naples , Madrid ; bons de coupes de bois ou de douanes, ou des délégations sur les impôts ; nous prenons tout cela à notre compte et nous nous engageons à fournir ce que vous demandez pour la marine et la guerre. » Voilà les espèces d'opérations que faisaient les fournisseurs et les banquiers à la fin du Directoire ; elles furent l'origine et souvent le développement de certaines fortunes financières très-considérables ; elles parurent si exorbitantes sous le gouvernement régulier et probe du premier Consul, qu'on dut les faire rançonner comme les traitants après Mazarin.

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