‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 18 sur 31 · LES EMPRUNTS. — TAXE SUR LE REVENU. — RACHAT DE L'IMPOT FONCIER · texte numérisé non relu

LES EMPRUNTS. — TAXE SUR LE REVENU. — RACHAT DE L'IMPOT FONCIER

Le spectacle certainement le plus curieux que présente l'histoire des États modernes , c'est le développement du crédit en Angleterre dans la carrière si difficile que lui ouvrit la Révolution française. La situation politique n'était pas meilleure à Londres qu'à Paris. M. Pitt avait échoué dans ses coalitions contre la République : les armées françaises se répandaient conquérantes en Allemagne, en Italie; et pourtant au milieu de ces échecs multipliés il n'y eut jamais la moindre hésitation sur les emprunts et pour l'exhaussement des taxes; car avec ce sens élevé qui caractérise la nation anglaise , elle avait envisagé dès l'origine de la guerre toute l'étendue des sacrifices qu'elle allait imposer.

Les emprunts, soit en consolidés, soit en billets de l'Echiquier, s'élevèrent pour les années 1794- 1795-1796 à 65 millions de livres sterling (environ 1500 millions de francs). Ces emprunts accomplis sans difficulté par la banque ou les hautes maisons de la métropole, n'altérèrent en rien la confiance commerciale et les prospérités de l'industrie : la pompe merveilleusement aspirante des emprunts fécondait les moyens de circulation, et les capitaux tombaient en pluie d'or sur les manufactures, plus que jamais occupées : les traités de subsides conclus avec le continent ouvraient de nouveaux ports au commerce anglais : tout ce que la France perdait en activité et en circulation commerciale , l'Angleterre le gagnait dans les colonies surtout, récemment conquises ou agrandies.

Cependant quelques mesures trop prudentes de la banque vinrent un moment altérer la confiance publique. Voici ce qui put y donner lieu : M. Pitt avait traité de plusieurs de ses emprunts (surtout en billets de l'Echiquier), avec la banque qui avait fait les avances à la Trésorerie. Ces avances s'élevaient à près de 30 millions de livres sterling, dont une partie avait été prise par la Trésorerie en lingots ou en souverains:

les directeurs de la banque s'effrayèrent de la diminution considérable du numéraire en dépôt, et ils communiquèrent ces craintes au publie avec assez de bruit et d'éclat pour effrayer l'opinion. On se présenta en foule à la banque pour l'échange des billets, et les bureaux se virent obligés de refuser le numéraire contre les bancknotes.

Un esprit vulgaire se fût laissé effrayer par la terreur générale; il n'en fut pas ainsi de M. Pitt, qui examina froidement la crise. Un ordre du Conseil autorisa légalement la banque à refuser l'échange de ses bancknotes; tous les paiements durent se faire en ces billets, qui furent élevés à tous les privilèges de la monnaie courante. En même temps M. Pitt ordonna une enquête sérieuse sur l'état de la banque ; il en résulta la conviction pour tous: «que l'avoir de la banque dépassait son débet d'un chiffre considérable, » de sorte qu'une mesure si hardie qui aurait pu amener la banqueroute produisit l'effet tout contraire, le raffermissement du crédit : à la différence des assignats, les bancknotes anglaises furent préférées au numéraire, et l'échange ne s'éleva jamais au-dessus d'un pour cent.

Néanmoins il avait été reconnu par le chancelier de

l'Échiquier que dans la question de crédit public il ne fallait rien exagérer , et qu'en définitive l'impôt devait couvrir les dépenses de l'Etat et assurer l'exact paiement du dividende de la dette : les hommes politiques de l'Angleterre ont ce sang-froid particulier qui leur fait envisager une situation en elle-même sans s'arrêter beaucoup aux sacrifices qu'elle impose, quand les intérêts ou l'orgueil de l'Angleterre s'y rattachent profondément ; le grand pays qu'ils gouvernent n'a jamais désespéré de sa fortnne : il donne tout facilement , pourvu qu'on constate l'utilité publique. Le chancelier de l'Echiquer avait déjà posé le principe de Yimpôt sur le revenu] il n'hésita pas à le doubler pour les besoins du service et à le faire peser spécialement sur les classes de grande aristocratie, toujours si patriotique en Angleterre ; cellesci multiplièrent même les dons particuliers au Trésor, qui s'élevèrent à plus de 5 millions de livres sterling.

Mais la mesure la plus hardie, la plus neuve que trouva le génie de M. Pitt, ce fut la faculté donnée à tous les contribuables de racheter la taxe foncière par le paiement du capital, ce qui rentrait dans les habitudes et dans les mœurs des grandes familles

anglaises : ainsi le propriétaire qui payait cent livres sterling par an, put se racheter à perpétuité de l'impôt pour une somme de deux mille livres une fois donnée. Par cette faculté toute volontaire l'État se trouvait en possession d'un capital énorme : puis afin de rassurer le crédit et d'amortir d'autant la dette par un moyen ingénieux , le contribuable pouvait se libérer par moitié en fonds consolidés. En se procurant des ressources extraordinaires , M. Pitt donnait une nouvelle impulsion au crédit. Comme toutes les hautes capacités financières qui ont profondément étudié la question des emprunts, M. Pitt savait bien qu'en définitive il n'y a que les fonds consolidés qui peuvent servir de base à des emprunts réguliers, et que l'émission des billets de l'Échiquier à échéance fixe était un expédient et jamais une ressource permanente. Dans toutes ses combinaisons, M. Pitt fait pressentir comme un âge d'or l'extinction progressive de la dette par un fonds spécial ; il caresse cette idée par des calculs fins, ingénieux ; il veut constater devant le parlement que la dette actuellement créée s'éteindra dans trente-trois ans, sans remarquer que l'amortissement n'a qu'une action impuissante et relative dans un État qui a be-

soin d'emprunter chaque année pour établir son budget normal ; et par exemple si Ton emprunte 25 millions de livres chaque année , quelle action peut avoir un amortissement annuel de 500 mille livres? M. Pitt, au reste, faisait son devoir. Dans la situation exceptionnelle où se trouvait l'Angleterre, il fallait avant tout la sauver du péril et la grandir même dans la crise publique.

Les budgets du chancelier de l'Échiquier, de 1793 à 1798, sont encore considérés aujourd'hui comme des modèles de hardiesse et de génie. Jamais la situation de l'Angleterre n'avait été plus menacée par l'agitation à l'intérieur et par la guerre étrangère : pour soutenir la coalition , il fallait l'envoi continuel de subsides sur le continent : en Autriche, en Italie , en Russie , en Allemagne. L'Angleterre était la seule nation qui eût conservé son crédit, sa puissance financière : on s'adressait à elle, toujours à elle : l'or de Pitt était devenu le grand mot révolutionnaire , l'accusation banale pour expliquer la résistance à la propagande ; l'Irlande était en feu ; les districts manufacturiers de l'Angleterre souvent agités appelaient de constantes répressions; la flotte était triplée; l'armée de terre offrait un contingent

de 150 mille hommes; il fallait des masses d'argent sur tous les points du monde. Le budget de 1793 est de 55 millions de livres. Il s'élève successivement, en 1794, 1795, 1796, à 57-64 millions de livres, et les consolidés n'éprouvent que des variations de 1 à 10 p. 0/o : c'est certainement le spectacle le plus admirable de la puissance du crédit. L'Angleterre emprunte chaque année 20 millions de livres pour compléter son budget , annonçant ainsi en face de l'Europe que ses ressources sont insuffisantes ; et néanmoins elle trouve de l'argent par grandes masses, tandis qu'en France, je l'ai dit déjà, les gouvernements ont dans les mains de larges éléments de garantie, cinq milliards de biens d'émigrés et de l'Église, les ressources d'un sol riche en toutes espèces de produits , et néanmoins la France est à bout d'espèces; elle ne peut ni emprunter, ni imposer; ses fonds publics sont descendus à des cours fabuleux, à 6, à 7 francs.

Le crédit anglais est si bien établi au contraire que tous les banquiers du monde lui prêtent leur concours; les emprunts de M. Pitt se placent partout avec une facilité extraordinaire, non-seulement à Londres, mais à Vienne, Amsterdam, Pétersbourg, Hambourg,

Venise, Berlin. En Europe les fonds publics les plus recherchés sont encore les consolidés anglais, et il se trouve que par les plus simples opérations de change, tout se balance et se met au niveau. M. Pitt, par exemple, signe-t-il un traité de subsides avec l'Autriche, la Prusse, la Russie, en même temps circule un prospectus d'emprunts consolidés sur les mêmes places, souscrit ou accrédité par les grandes maisons de banque, de sorte que tout se fait par un simple revirement de fonds : le change reste favorable à Londres; les versements s'opèrent par les banquiers dans les mains de leur propre gouvernement, et les consolidés se classent sur toutes les places commerciales de l'Europe.

La confiance dans le crédit anglais est si sérieuse, que M. Pitt songe déjà a la difficile mesure de la diminution des intérêts de la dette publique; il la combine loyalement par l'offre de remboursement intégral au pair, remboursement sans doute impossible, s'il était demandé. Mais de pareilles offres ne se font en matière de crédit qu'avec la profonde persuasion qu'elles ne seront pas acceptées; le ministre d'un grand Etat doit connaître la situation des idées et du prédit, à ce point qu'il doit opérer à coup sûr quand

il a conçu un plan de finance; un remboursement mal offert, une réduction violente peuvent être l'occasion d'une banqueroute, tandis que lorsque l'opération s'accomplit à l'heure et à propos, elle devient la source ou l'occasion de la fortune publique.

Le chancelier de l'Échiquier a des idées très-arrêtées sur les opérations du Trésor; et néanmoins ce qui distingue surtout M. Pitt, c'est le devoir qu'il s'impose de s'entourer de toutes les lumières, M. Pitt, dans toutes les circonstances difficiles, appelle dans les bureaux de la Trésorerie le directeur delà banque, les chefs des hautes maisons de finance et de l'industrie; il les initie avec loyauté dans la situation jusqu'à ses moindre détails : les banquiers forment autour de lui comme un conseil permanent. Avec eux il combine l'émission progressive des billets de l'Echiquier, le mode et la forme des emprunts en consolidés ; la concurrence et la publicité ne sont que les broderies officielles d'une vente convenue d'avance à des taux fixes, car ce sont toujours les mêmes maisons de banque qui obtiennent les emprunts depuis 1 794 jusqu'en 1 800. Les banquiers des grandes places de Vienne, Hambourg, Berlin, Saint- Pétersbourg, concourent à ces emprunts et ils prêtent

loyalement leur appui. Tout le numéraire du monde converge à la fois vers l'Angleterre, et la crise politique devient pour ce gouvernement suprême une cause de force de prospérité.

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