‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 21 sur 31 · DEPUIS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DEPUIS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

système anglais des subsides en faveur des grandes puissances. — dix ans des budgets de l'angleterre.

La Révolution française avait trouvé l'Europe dans une situation financière très-obérée ; l'Autriche, depuis l'avènement de Joseph II, prince plus novateur que la Révolution même, avec ses guerres, ses expéditions en Turquie, dans les Pays-Ras, avait considérablement grossi sa dette. La constitution d'un groupe d'États, de peuples et de nationalités diverses telle qu'était l'Autriche ne permettait que difficilement un système d'impôts réguliers; le cabinet de Vienne devait agir avec prudence, n'imposer ses peuples qu'avec une extrême circon-

ii. (5) 4 7

spection; et cependant l'Autriche avait fait deux campagnes sur le Rhin, trois en Italie, avec de puissantes et nouvelles armées. Une des causes actives du traité de Campo-Formio avait été l'état obéré des finances, auquel on avait remédié momentanément par l'émission d'un papier-monnaie de la valeur d'un tiers de ses revenus. L'esprit du peuple allemand n'avait ni les entraînements de confiance ni les terreurs paniques de l'esprit français sur le papier-monnaie : ce papier pouvait perdre 10, 15 p. 0/o selon le change ; mais la dépréciation absolue était impossible; les tendances du gouvernement autrichien, les ressources de ses banques, ne permettraient jamais la banqueroute. L'Autriche était l'Etat de l'Europe qui avait le plus de revenus domaniaux.

Il n'était certes pas de pays plus pauvre territorialement que la Prusse : depuis cinquante ans, la parcimonie des rois Frédéric Ier et Frédéric II avait amassé un trésor de vieux thalers. Cette force financière était épuisée lors du traité de Bâle (1795), cause première de cette facilité extrême avec laquelle le cabinet de Berlin avait fini la guerre : les présents secrets de la République française n'avaient même pas été étrangers aux négociations si rapides de la paix de

Bâle. Tant de petites fortunes existaient en Prusse I le territoire était ingrat, le paysan parcimonieux, la

noblesse ruinée. Mais dans les Etats prussiens, comme en Autriche, le papier-monnaie avait été parfaitement accueilli, parce qu'on avait foi dans la garantie morale du gouvernement, dans la valeur des gages fournis. En aucun cas, la Prusse ne pouvait commencer une nouvelle guerre avec ses propres moyens.

La situation territoriale de la Russie ne pouvait jamais être assimilée aux autres États de l'Europe; ses forces se composaient d'autres éléments; car elle levait et entretenait ses armées d'après les principes particuliers aux vieilles mœurs slaves. On était resté dans une grande partie de la Russie en plein moyen-âge, avec les traditions des conquêtes tartares : ainsi ceux qui jugeaient la dépense de la Russie sur la mesure de ses armements étaient dans l'erreur ; elle pouvait de grands efforts en invoquant la religion et la fidélité des peuples ; c'était l'Etat qui était le plus facilement en mesure de se passer d'un ordre financier régulier dans un mouvement militaire. Durant ses guerres en Turquie, en Pologne, si elle avait beaucoup dépensé, presque toujours

elle finissait ses campagnes par des stipulations d'indemnités imposées à ses adversaires : la Russie avait aussi des mines d'or, de fer etd'étain, de manière à toujours battre monnaie dans de larges proportions : et une chose a remarquer, c'est que malgré ses émissions considérables de papier, les roubles d'argent ne gagnèrent jamais plus de 25 à 30 p. 0/q sur les roubles en papier. La volonté forte et unitaire du gouvernement suffisait pour donner une garantie au papier-monnaie. La puissance financière de la Russie résultait aussi des faits suivants : elle produisait en céréales et en bestiaux plus qu'il ne fallait à sa population; elle tirait de ses mines 35 à 40 millions d'or et d'argent chaque année : avec de pareils produits et un peuple dévoué à sa foi , le gouvernement devait se suffire à lui-même dans les crises militaires qui appelaient les grandes armées au dehors.

Il n'en était pas ainsi de la Suède, pays accoutumé a recevoir des subsides de l'étranger, et qui ne pouvait se mouvoir militairement qu'avec l'argent des autres Etats, ce qui en faisait un pays essentiellement subordonné à la politique étrangère. Jusqu'en '5 800, la Suède était restée fidèle à sa neutralité;

mais lorsque Gustave IV saisit les rênes du gouvernement, il était impossible que la cabinet de Stockholm ne prît pas une ferme résolution, une initiative de guerre ; il avait besoin de subsides pour maintenir son personnel militaire.

La Suède était pauvre, mais par sa situation territoriale, par la constitution même de son sol, elle échappait aux pillages organisés par la Révolution française; tandis que l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, restaient exposées aux ravages politiques et financiers de la République. Rerne avait vu son riche trésor dévasté; la Fédération helvétique qui ne capitulait plus ses hommes, en était au dernier écu de sa huche; les banquiers de Bâle ne prêtaient que sur hypothèques; l'Allemagne centrale était incapable de lever une armée sans des subsides venus de l'étranger, et la pauvre Italie voyait même ses montsde-piété livrés aux réquisitions des conquérants. Depuis 1796 jusqu'en 1800, l'Italie supporta plus de 250 millions de réquisitions en argent, bijoux, tableaux, objets d'art et subsistances. Ces belles contrées n'avaient pas la ressource d'un papier-monnaie : le caractère impressionnable des Italiens répugnait à ce système de confiance qui constitue le cré-

dit public; tout se réglait en écus romains ou toscans, en ducats d'or pour Naples et en zwanzik pour les provinces autrichiennes; autant le titre de l'argent autrichien était bas, autant celui de l'Italie était de bon aloi, tel, par exemple, que le sequin de Venise, de ducat de Naples, alors à un titre plus élevé que les quadruples d'Espagne.

Ce pays, si riche naguère, l'Espagne, avait été forcé depuis 1785, d'altérer sa monnaie; le quadruple, le doublon, n'étaient plus d'un or pur; ils ne tenaient que le septième rang dans l'échelle du système monétaire; l'or, chose singulière, devenait rare en Espagne. Les gallions, arrêtés par les Anglais, ne venaient plus déverser leurs richesses sur la péninsule; tandis que le Portugal, pays isolé , avait à lui seul plus de richesse financière que l'Espagne, depuis qu'il s'était placé dans la dépendance commerciale de l'Angleterre, qui ouvrait ses ports aux vins de Porto. La banque espagnole de Saint-Charles n'inspirait plus la même confiance; ses billets perdaient 3 à 5 p. 0/o : tout ce que touchait la Révolution française en matière de finance prenait tout à la fois un caractère fiévreux et impuissant. Rien de plus paisible et de plus respecté , de plus régulier que les

banques d'Italie : dès que l'autorité révolutionnaire les touchait, elles n'avaient plus ni crédit ni action directe sur les négociations financières.

En effet l'action funeste, irréparable de la Révolution française, se faisait spécialement sentir sur les banques; il est facile sans doute à un pouvoir unitaire et absolu de mettre violemment la main sur l'encaisse d'une banque; pour cela il ne faut que des soldats et quelques serruriers qui forcent les grilles et s'emparent des tonnes d'or. Cette opération accomplie, qu'en résulte-t-il? L'argent une fois dépensé, la confiance est tarie, l'arbre a ses fruits coupés, et la misère d'un État est plus profonde. Il ne faut pas non plus qu'un gouvernement exige d'une banque son concours forcé à une opération : quand on impose aune banque un prêt gouvernemental, on enlève toute liberté, toute spontanéité au crédit ; il n'est plus qu'un instrument. C'est ainsi qu'agit la Révolution française auprès des banques d'Amsterdam, de Gênes, de Venise, avant que l'Adriatique fût livrée à l'Autriche par le traité de Campo-Formio. La République essaya le même système de coercition sur la banque de Hambourg; le Directoire ne put réussir malgré ses menaces.

En jetant les yeux sur l'Europe, on peut justement dire que durant la Révolution française, il n'y eut plus de crédit sérieux qu'en Angleterre, la source des subsides auxquels les cabinets avaient recours quand ils voulaient armer en guerre et se mouvoir dans la sphère de leur indépendance : admirable spectacle que celui d'un gouvernement qui, par la seule puissance du crédit, faisait agir toute l'Europe comme un seul homme dans ses intérêts ! Ici se révèle le génie spécial de M. Pitt : si, en diplomatie, le ministre a l'esprit plus persévérant qu'étendu; si ses plans de campagne sont mal dessinés, ses combinaisons quelquefois mal jointes et discordantes, chancelier de l'Échiquier, il a le secret des ressources financières de la Grande-Bretagne ; il sait tout ce qu'il peut oser par la confiance des capitaux qui se développe et s'étend à mesure même des emprunts. Les esprits vulgaires répétaient : « que l'Angleterre marchait à la banqueroute , » et M. Pitt seul savait qu'en étendant le crédit , on rendait l'Europe financière solidaire des dettes de la Grande-Bretagne, et que dans ces conditions d'universalité, il n'y a pas de faillite possible.

Dans chaque budget de M. Pitt, une somme spé-

ciale était portée pour les subsides que l'Angleterre accordait aux auxiliaires de son système, de ses batailles, et votée par le parlement; coutume passée dans les habitudes du cabinet de Londres depuis l'avènement de la maison de Hanovre, qui liait les intérêts de l'Angleterre à ceux du continent. Dans le xviir siècle, l'impératrice Marie-Thérèse et le roi Frédéric de Prusse avaient successivement reçu des subsides de la libéralité du parlement : jamais la chambre des Communes n'avait hésité dans cette voie nécessaire à la prépondérance anglaise.

Depuis la Révolution française, le premier subside public voté par le parlement fut celui que M. Pitt fit accorder à la Prusse par le traité du 7 avril 1794. Il était d'abord peu considérable et ne s'élevait pas au-delà de 300,000 livres sterling immédiatement payées, puis à 50 mille livres mensuellement acquittées; enfin 6 schellings pour chaque homme que la Prusse mettait sur pied : le chiffre d'hommes était 62,000, destinés à défendre les Pays-Bas et la Hollande, ce qui portait le subside à 500 mille livres par mois. Successivement, M. Pitt appliqua ce même système aux armements de l'Autriche, à la Confédération germanique et plus tard à la Russie. Depuis

1794 jusqu'en 1805, il y eut 80 millions de livres sterling dépensées comme subsides accordés aux alliés de l'Angleterre dans l'intérêt général du continent. Il se passait ce phénomène déjà indiqué : par le fait, l'Angleterre ne donnait rien aux puissances qu'elle prenait à sa solde; presque toujours le traité qui accordait des subsides stipulait des avantages commerciaux pour l'industrie et les produits de l'Angleterre ; le continent aussitôt était inondé de marchandises anglaises, et comme il fallait payer les achats accomplis, le commerce recherchait des traites sur Londres, Liverpool, sur les colonies, l'Inde, Calcutta, la Jamaïque. Ce système s'étendit toujours davantage à mesure que les conquêtes commerciales de la Grande-Bretagne se développèrent par la guerre dans l'Inde, les Amériques ; comme les Etats du continent avaient de grands besoins en denrées coloniales, l'Angleterre, qui en avait pour ainsi dire le monopole, gagnait au marché. Une partie des subsides était soldée en armes et en habits; les manufactures de fer, d'acier, de draps, de tissus étaient incessamment en activité; on avait moins d'argent à donner et plus de bras à occuper : aussi la livre sterling descendit rarement au-dessous de

son cours à 25 francs : ce fut la merveille du change pendant plus de trente années.

Les paiements des subsides s'opéraient , au reste, par la banque d'Angleterre, en rapport avec les hauts financiers du continent et au moyen d'une facile compensation. C'était dans leurs mains que se plaçaient les consolidés, les bons de l'Echiquier négociés avec une confiance illimitée dans les principales villes de l'Europe, telles que Vienne, Berlin, Pétersbourg, où les propriétaires fonciers eux-mêmes recherchaient les placements en fonds anglais. De toutes les souverainetés déchues depuis les invasions de la République française, celle des négociations d'argent avait seule survécu; la haute banque d'Amsterdam, de Rotterdam, malgré les liens resserrés des deux gouvernements de la France et de la Hollande , conservait des rapports constants avec l'Angleterre, : les grandes maisons Labouchère et Hope étaient aussi bien anglaises que hollandaises. Il y avait eu même ce résultat produit par une trop vive pression sur la Hollande, que les maisons de premier ordre avaient envoyé la masse de leurs fonds à Londres, ce qui était l'opération la plus aisée par le change : on s'imagine qu'on peut s'emparer de la fortune d'une mai-

son de banque ! on la persécute, on se propose même de lui faire des avanies, et quand on arrive à la caisse, il se trouve que, par un simple revirement de fonds, il n'y a plus rien que des sommes insignifiantes; le reste est à l'abri sur les divers points de l'Europe.

En 1804, les deux cinquièmes des consolidés anglais étaient aux mains des maisons de banque de Hambourg, Brème, Lubeck, Amsterdam, Vienne, Berlin, Pétersbourg, Bâle, Berne, Zurich, sans qu'il fut possible d'empêcher ces opérations de crédit : à Francfort même, sous les yeux du prince Primat, l'allié si intime de la France, les négociations des consolidés se faisaient librement; on jouait sans aucun déguisement, et les juifs allemands secondaient l'impulsion de tous. Peut-être pour la première fois dans l'histoire du crédit européen on vit une nation industrielle, pendant l'espace de dix années consécutives, équilibrer son budget par un emprunt, en moyenne, de 23 millions de livres sterling, ce qui, dans cette période, augmenta sa dette de plus de 250 millions de livres (6 milliards de francs), et ces opérations si vastes se firent sans secousses, sans ébranlement, par le jeu simple et naturel de la confiance et du crédit.

Il est vrai qu'avec une assurance imperturbable M. Pitt développait sa théorie des résultats de l'amortissement qui devait éteindre cette dette nouvelle dans l'espace de quarante-une années; opinion fort exagérée, résultat qu'on pouvait appeler de fantaisie financière. Que pouvait être, en effet, nin amortissement de % p. 0/o sur la masse des consolidés, quand chaque année on avait besoin d'ajouter à la dette plus de 20 millions d'emprunts nouveaux? Telle était la situation de l'Angleterre lorsqu'elle négocia la paix avec la France dans le congrès d'Amiens.

Ce ne fut pas M. Pitt qui suivit la conclusion de ce traité : il s'était trop engagé contre la France; la direction du cabinet fut donnée à M. Addington, qui ne se sépara pas des idées financières de M. Pitt; les esprits sérieux ne croyaient pas à une longue paix : on était de part et d'autre si plein de méfiance ! Le traité d'Amiens devait être suivi d'une convention commerciale sur l'abaissement des tarifs ; rien ne fut fait sur cette base, parce qu'on partait de points diamétralement opposés : les idées des douanes françaises se résumaient alors dans un système prohibitif, tandis que l'Angleterre entrait dans les voies du libre échange avec une hardiesse qui devançait l'avenir.

Certaines paix ne sont que des suspensions d'armes, ainsi avait été le traité d'Amiens. La haute banque d'Angleterre l'avait jugé avec sang-froid, et M. Pitt avait depuis longtemps pressenti l'opinion des cabinets sur la possibilité d'une nouvelle coalition : des traités de subsides furent encore offerts à Pétersbourg, à Vienne, à Berlin, car l'Angleterre se trouvait sous le poids d'une gigantesque menace : la caricature britannique pouvait bien railler l'idée d'une descente en Angleterre et éparpiller des coquilles de noix sur l'Océan ; mais on avait à Londres des craintes fort sérieuses sur le projet hardi des Français : on croyait à la possibilité d'une surprise, et des précautions furent prises pour transporter la banque à l'intérieur.

M. Pitt, en prenant de nouveau la direction des affaires de son pays (1804), conçut la pensée d'une coalition formidable, et les grandes maisons de banque s'associèrent à ses desseins. Les ambassades anglaises à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin, à Francfort, à Madrid, à Stockholm, à Naples et même à Constantinople, durent offrir des subsides en rapport avec les armements qu'on pouvait préparer. Les bases communes de ces subsides étaient celles-ci : 5 liv. ster-

ling par homme, soit 5 mille livres sterling par mille hommes, et de plus l'entretien des corps réunis sous les drapeaux, à raison d'une livre sterling par mois (pour chaque homme). M. Pitt, afin de correspondrez ces nécessités nouvelles, se fit autoriser à une émission de 12 millions de livres en billets de l'Échiquier et à un emprunt de 15 millions de consolidés. En moins de trois mois, la double opération fut accomplie. La banque prit la totalité des billets de l'Échiquier : MM. Baring et Smith soumissionnèrent l'emprunt en 3 p. 0/o à 64 francs; la livre sterling prise à 24 francs 75 centimes.

La Trésorerie put ainsi disposer de 27 millions de liv. sterling, soit près de 600 millions en dehors des taxes ordinaires, et la diplomatie agit dès lors avec une grande libéralité : à Pétersbourg et à Vienne, les traités de subsides furent réglés sur une levée de 150 mille hommes, soit 750 mille liv. sterling, avec la solde mensuelle de 150 mille liv. sterling. Le cabinet de Londres ne réussit pas à Berlin d'une façon aussi absolue; le comte de Haugwitz avait trop de crainte d'une invasion française : il n'y eut que des éventualités stipulées et des corruptions semées, répandues; car l'Angleterre n'a pas de ces petits préjugés

qui font hésiter devant un sacrifice quand il s'agit du salut de l'État ; elle répand les subsides avec profusion ; elle croit à la puissance de l'argent sur les hommes. M. Pitt domina les affaires avec ce levier immense.

A Naples, le traité des subsides fut signé pour un contingent de 40 mille hommes, sans compter la levée de deux régiments siciliens, que l'Angleterre prit à sa solde particulière. A Constantinople,M. Pitt fit payer au sultan 300 mille livres sterling pour un corps de 50 mille Turcs qu'on s'était engagé à fournir. Les négociations eurent moins de succès immédiats en Espagne et en Suède; mais on eut presque la certitude que ces deux États s'uniraient à l'Angleterre au premier succès de la coalition.

Il fut dit en même temps que le paiement des subsides se ferait, la moitié en numéraire, l'autre moitié en fournitures de toute espèce d'armes, habits, vivres, transportés par des navires anglais jusque sur les lieux indiqués par les conventions. Des traités spéciaux ouvraient les ports des alliés au commerce de l'Angleterre, sans distinction des objets manufacturés et des produits naturels ou coloniaux admis à de faibles droits.

Le change, dans ces nouvelles stipulations, couvrit toutes les avances de l'Angleterre, si bien que, comme pour les premiers subsides, il ne sortit pas six millions de livres sterling en or de la banque d'Angleterre pour être envoyées sur le continent : 1°les billets de l'Echiquier avaient été pris par les capitalistes de l'Europe, et MM. Baring plaçaient l'emprunt à leurs correspondants d'Amsterdam , Hambourg , Vienne, Pétersbourg, Berlin, Venise, Bâle, Francfort; 2° la vente des marchandises anglaises et de ses colonies, tissus, fer ouvré , draps, poteries, sucre et café, bois des îles, avait pris un développement immense, de sorte que tous les pays, ainsi tributaires du commerce anglais, se trouvaient débiteurs envers Liverpool, Londres, Birmingham, les colonies de l'Inde et de l'Amérique.

Il faut donc signaler de nouveau ce phénomène du crédit public. Malgré l'obligation où se trouvait l'Angleterre de payer des subsides à tous les gouvernements de l'Europe, le change en définitive lui restait favorable ; la livre sterling valait en France 25 franc 25 centimes. Le change était, Francfort, 21 4; Amsterdam, 212 ; Hambourg, 188; Berlin, 365; Vienne, 245; Madrid, 530; Naples, 465; calculée sur

le taux de Paris : la livre sterling se faisait à Altona et à Hambourg à 25 francs 35 centimes. Les actions de la banque étaient à 219 livres; le 3 p. 0/o consolidé à 67 3/4 ; le 4 p. 0/o à 73, et le 5 p. 0/o à 87.

Il s'opéra un développement immense de l'industrie anglaise à cette époque d'énergie et de dévouement ; jamais les districts manufacturiers ne furent plus occupés , et les opérations de la banque plus nombreuses, plus fécondes. L'Angleterre développait avec fermeté son système colonial et ses conquêtes commerciales; déjà maîtresse des colonies françaises, en guerre avec l'Espagne, la puissance alors la plus riche en grands établissements d'Amérique, elle convoitait quelques belles stations et préparait pour les autres une émancipation anarchique qui lui permettrait de les dominer. L'Angleterre visait moins à un empire militaire par les armes qu'à cette domination morale par les intérêts, qui lui livrait alors le Portugal, la Sicile et une partie de la Turquie d'Europe ; le continent même lui était commercialement soumis, caria puissance qui possède l'argent ou le crédit, est la puissance souveraine.

Cette vérité recevait une application d'autant plus générale que parles nécessités de la guerre, l'Europe

multipliait son papier-monnaie : l'Allemagne était couverte de billets de crédit ; le système monétaire de la Russie, de l'Autriche et des petits Etats fédératifs était imparfait ; leurs monnaies avaient une valeur inférieure à celle des autres Etats ; je ne parle pas des frédérics d'or, des ducats, des doubles écus, des florins et, jusqu'à un certain point, des thalers; mais la petite monnaie courante des Etats allemands était un véritable billon; le papier devait donc trouver plus de faveur, parce qu'on était accoutumé à des valeurs fictives et à des monnaies presque de convention. L'Allemand, fort calme, ne s'était pas passionné comme en France pour les assignats; il savait la puissance d'une valeur représentative quand il y a gage réel, et ce gage, il l'avait compris, étudié depuis longtemps par le crédit foncier qui donnait hypothèque sur le sol. Ainsi les Etats allemands devaient traverser avec un peu d'ordre la crise terrible de la domination et de la conquête.

Page 1