‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 23 sur 31 · CRISE COMMERCIALE EN FRANCE · texte numérisé non relu

CRISE COMMERCIALE EN FRANCE

Après la rupture subite du traité d'Amiens, la France éprouva une véritable crise commerciale et monétaire. La majorité des esprits s'était exagéré les conséquences et les causes de durée de la paix avec l'Angleterre ; on avait trop grandi le cercle des opérations : les mers s'étaient couvertes de navires marchands destinés pour l'Inde et les colonies, comme si la paix avait dû être perpétuelle ! De rares esprits avaient pressenti les mille causes de rupture ; le commerce, toujours un peu aventureux, ne l'avait pas vu; quand la guerre éclata, il se trouvait en mer plus de 270 navires richement chargés ; 1 25 étaient dans les ports d'Angleterre retenus par l'embargo.

Ces pertes furent immenses, profondément senties par le haut commerce surtout, dans les places de Bordeaux, Nantes, Marseille, le Havre; d'excellentes maisons suspendirent leurs paiements, d'autres fail-

firent tout à fait devant des circonstances au-dessus de leurs forces et de leurs ressources; un grand nombre de traites sur les colonies vinrent à protêts. La banque de Paris en subit le contre-coup.

L'avenir était gros de difficultés financières ; les esprits d'expérience savaient bien que la guerre avec la Grande-Bretagne ne serait jamais isolée ; toute l'Europe y prendrait part, et cette crise suprême allait imposer de puissants sacrifices; on allait faire mouvoir de nombreuses armées sans avoir la ressource de l'emprunt. La nécessité fit donc recourir à des ressources extraordinaires : pour mettre en mouvement les armées qui allaient opérer en Allemagne, en Italie, il fallait de grands moyens, et l'on dut touclier aux dépôts de la banque, aux valeurs du Trésor et de la caisse d'amortissement.

A une époque régulière de crédit public, l'opération que faisait la Trésorerie était simple dans ses rapports avec la banque : le Trésor déposait d'excellentes valeurs pour en recevoir du numéraire sur dépôt de titres. Cette opération offrait des avantages à tous : le gouvernement trouvait les moyens de préparer la campagne militaire , et la banque prêtait à intérêt sur une forte échelle sans rien risquer,

de manière à augmenter son dividende semestriel : ainsi on avait toujours procédé en Angleterre.

Mais les malveillants nombreux qui profitaient de tout pendant que l'armée faisait glorieusement campagne, répandirent le bruit que les écus manquaient à la banque et que l'échange des billets ne pourrait plus s'accomplir. Alors on accourut de tous côtés aux guichets ; il y eut foule comme si la banque était à la veille de suspendre ses payements : c'était la même crise qu'avait subie l'Angleterre en 1797 et que M. Pitt avait vigoureusement réprimée en déclarant les billets de banque papier-monnaie avec cours forcé même pour le commerce.

Mais en France les mêmes mesures ne pouvaient être prises; la confiance se serait alarmée; on était épouvanté par le souvenir des assignats et des mandats territoriaux : le conseil de la banque prit, de concert avec le ministre de la police, des précautions d'ordre qui calmèrent un peu les alarmes; la banque n'ouvrit plus qu'un guichet d'échange; on compta les écus au lieu de les peser; de sorte que depuis dix heures du matin jusqu'à trois on fit le calcul qu'il ne pourrait pas être payé au-delà de 300 mille francs par jour. C'était peu de chose pour la banque,

et cette manière d'échange lui donnait un temps considérable; la foule fut régularisée par la police comme à une queue cle spectacle ; il n'y eut ni clameurs ni désordre. Les commerçants aidèrent loyalement la banque en faisant verser le plus de numéraire possible à son dépôt.

Cette crise vint se compliquer encore par une opération conçue sur cle très-larges bases et qu'avait secondée le ministre du Trésor lui-même M. Barbé- Marbois. Chaque époque produit des esprits hardis; lorsque le tempérament de la société est aux aventures et à la spéculation, ceux-ci se placent en tête, Mais ce qui est salué comme le génie industriel dans ce temps, est considéré dans un autre comme une école d'intrigue et presque d'escroquerie.

On ne pouvait refuser à MM. Vanlerberghe, Ouvrard et même aux frères Michel de l'activité et de la capacité : Vanlerberghe, chef de son administration des vivres, aussi vaste que le ministère de la guerre, avait sous ses ordres plus de huit cents employés ; Ouvrard, toujours si apte aux hardies affaires de banque, s'était lié depuis longtemps aux opérations de Vanlerberghe ; les frères Michel opéraient en second comme capitalistes de Bourse.

Durant la paix d' Amiens Ouvrard avait étudié l'Espagne, ce pays si riche et si neuf où tout était encore à créer. L'opération de change dont j'ai déjà parlé pour retirer les piastres du Nouveau-Monde n'était jamais sortie de sa pensée, et bientôt une circonstance se présenta pour en essayer le mécanisme sur des bases très-compliquées.

Les années 1 801 et 1 805 avaient été fatales à l'agriculture espagnole. Les grains avaient manqué et la famine menaçait ce pays allié de la France : Ouvrard fit connaître cette situation à la compagnie Vanlerberghe qui, à la tête d'une immense entreprise de vivres, savait mieux qu'une autre les véritables sources de l'alimentation publique : elle fit des achats dans la mer Noire, en Pologne et en Allemagne : l'Espagne n'avait pas un numéraire suffisant pour solder tous ses achats : Ouvrard revint à son idée tant caressée d'un système de traites tirées par la Trésorerie d'Espagne sur les hôtels des Monnaies de Mexico, de Manille, de Lima, de Vera-Crux , au taux de 3 fr. 50 ou 3 fr. 75 par piastre.

L'opération était excellente, mais la réalisation devait être longue et difficile, et il fallait de l'argent immédiat. Ce fut alors que, de concert avec le mi-

nistre du Trésor Barbé-Marbois, il fut arrêté que la Caisse d'amortissement, le Trésor lui-même remettraient à Ouvrard et à la société Vanlerberghe des valeurs de Trésorerie à des échéances rapprochées en échange des traites espagnoles, lesquelles Ouvrard se faisait fort de négocier sur les grandes places de l'Europe et spécialement par le canal de M. Hope d'Amsterdam.

M. Barbé-Marbois , ministre du Trésor public , s'était prêté à cette opération dans le but de servir l'Espagne notre alliée et d'utiliser des valeurs à échéance : quoique l'opération fût bonne en ellemême, il était d'une très-grande imprudence d'y mêler le Trésor qui n'est qu'un comptable ayant besoin de ses fonds à chaque moment pour les services publics ; et encore moins de compromettre la Caisse d'amortissement, dépôt légal de valeurs privées, à ce moment, d'ailleurs, chargée d'un service spécial, le remboursement de tous les effets comptables négociés et non acquittés.

Ce qui avait fait la force du crédit d'Etat, c'était précisément cette ponctualité des remboursements; quand une traite de comptable ou de débiteur du Trésor négociée n'était pas acquitée, elle faisait retour

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à la Caisse d'amortissement, et cette Caisse la remboursait à vue ; depuis trois ans ce service avait été si régulièrement fait, que les meilleures valeurs et les plus recherchées sur la place de Paris étaient encore celles du Trésor public.

A la suite de l'opération d'Ouvrard et Vanlerfaerghe, les protêts furent si nombreux et les retours si rapides, que la Caisse de service fut à la veille de suspendre ses payements : les valeurs espagnoles reçues en échange étaient à de si longues échéances, qu'elles n'étaient d'aucune utilité : il fallut la bataille d'Àusterlitz et la paix de Presbourg pour redonner de la consistance et de la vie au crédit d'État : les fonds publics avaient éprouvé une baisse de plus de 20 p. 0/0.

L'empereur Napoléon , esprit si positif, flétrit d'une énergique réprobation cette opération qui avait compromis le crédit d'État : la faiblesse de M. Barbé-Marbois fut punie par sa destitution : « comment un ministre avait-il pu compromettre à la fois le crédit de l'amortissement et de la banque! »

Son courroux frappa de tout son mépris Ouvrard, Yanlerberghe et Desprez qui avaient créé cette opération : ils furent arrêtés et jetés à Sainte-

Pélagie ; on se saisit de toutes les valeurs de portefeuille, trois conseillers d'État furent délégués pour examiner les livres de toutes leurs opérations ; on délégua même des commissaires qui durent se transporter en Hollande pour vérifier les livres de MM. Hope et saisir toutes les valeurs qui pouvaient appartenir à Ouvrard. MM. Hope se comportèrent avec une haute liberté et une dignité particulière, en faisant observer aux délégués du Trésor que les livres d'un banquier étaient un secret pour tous, et qu'il n'appartenait à personne de pénétrer dans les mystères des opérations privées. On se saisit néanmoins des valeurs personnelles de M. Ouvrard, comme gages du Trésor.

À quelques jours de là, M. Ouvrard, toujours à Sainte-Pélagie, déposa son bilan : après lui la compagnie Vanlerberghe et Desprez, pour la fourniture des vivres de la marine et de la guerre, suspendit ses payements, terrible secousse sur la place de Paris, tout entière liée d'affaires avec ces aventureuses maisons : la faillite de M. Récamier fit grand bruit à cause des dépenses et du luxe de sa maison. On accusa les prodigalités de la femme d'avoir préparé la faillite du mari, et on voulut un

moment poursuivre la banqueroute frauduleuse.

Les tendances sérieuses et honnêtes du gouvernement consulaire ne pouvaient envisager de sang-froid cette crise : ce qui paraît une opération simple et naturelle au temps actuel où se remuent tant de questions industrielles, à ses yeux semblait des intrigues d'agiotage et de gains illicites : Ouvrard paraissait comme la figure étrange d'un chevalier errant dans une féerie industrielle.

Chaque époque a son esprit, ses tendances. Le malheur, en France, c'est de confondre le crédit avec l'agiotage. Le plan qu'avait conçu Ouvrard pour transporter en Europe les piastres des colonies espagnoles était habile, ingénieux, et il avait l'approbation des capitalistes d'Amsterdam, Genève, Vienne, Pétersbourg et Bâle : l'opération eût donné 30 p. 0/0 de bénéfices en pleine sécurité.

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