‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 26 sur 31 · LES BANQUES, BOURSES, MANUFACTURES · texte numérisé non relu

LES BANQUES, BOURSES, MANUFACTURES

sous l'empire»

La centralisation sous une main forte et gouvernementale, n'admettait pas le concours nécessaire des banquiers dans les affaires d'État, et encore moins leur domination supérieure. L'administration financière d'alors, essentiellement réglée, restait sans initiative et sans élasticité pour les vastes et hardies opérations du crédit. J'ai déjà défini le caractère des ministres Gaudin et Mollien, administrateurs probes, attentifs, surveillant le Trésor de manière à ce que pas un centime ne fût omis dans les recettes et les dépenses; mais n'osant rien de nouveau et de fécond. La direction générale de chaque partie du service restait dans ces principes avec ses spécialités et ses aptitudes particulières : M. Français (de Nantes) aux droits réunis, M. Collin aux douanes, M. Duchâtel , administrateur exact, à l'enregistrement; on avait confié les domaines nationaux à

un ancien conventionnel créé comte, sévère envers ces émigrés, que M. Merlin (de Douai) continuait d'attaquer dans son Répertoire de Jurisprudence. Napoléon seul tendait la main aux idées et aux hommes de l'ancien régime ; car si les révolutionnaires titrés s'absorbaient dans leur noblesse, l'Empereur avait le sentiment élevé qu'on ne fonde un Etat qu'avec l'aristocratie des vieux noms retrempés par la marche des temps, antiques souvenirs rajeunis par de nouvelles gloires.

L'empire en s'agrandissant avait multiplié les rapports de banque, soit par l'accroissement de territoire, soit par le système fédératif, qui groupait autour de l'empire la Hollande, une fraction de l'Allemagne, l'Italie, Naples, et jusqu'à un certain point l'Espagne; de sorte que les grandes places, Amsterdam, Hambourg, Francfort, Bâle, Neufchâtel, Genève, Milan, Venise, Florence, se trouvaient sous la main de l'administration impériale et sous l'influence de la banque française.

Le personnel des banquiers de Paris avait peu changé depuis l'établissement de l'empire, et c'est une justice à rendre à ces maisons de banque, qu'elles présentaient un haut caractère de sécurité et de mo-

ralité; la secousse de 1806 en avait emporté quelqueunes de considérables, M. Récamier particulièrement, que le luxe et les prétentions puériles de sa femme avaient compromis. Quant à Vanlerberghe, Ouvrard ,Desprez, ils étaient plutôt faiseurs de grosses affaires que banquiers. Quelques hautes maisons s'étaient transformées dans leur personnel, par exemple celle de M. Perregaux, devenue la maison Laffitte, à qui ses relations avec l'empire donnaient une clientèle toute particulière : les hauts dignitaires, les maréchaux, les généraux, riches de la guerre, les fonctionnaires dévoués, déposaient leurs fonds dans la maison Laffitte à un fort minime intérêt et en compte-courant annuel.

Comme cette maison n'inspirait aucune méfiance sur son dévouement à l'empire, elle fut chargée durant la guerre maritime de toutes les opérations de banque et de la correspondance même avec l'Angle terre ; il y avait en France un certain nombre de prisonniers anglais qui appartenaient à de hautes et riches familles d'aristocratie; c'était par la maison Laffitte qu'on leur faisait tenir les fonds, par ses rapports constants avec les puissantes maisons de banque de MM. Baring, et Labouchère. A ces opéra-

tions furent quelquefois mêlées des négociations politiques; les maisons de banque servirent d'intermédiaires pour essayer la paix, parce qu'elles invoquaient les intérêts du commerce et de l'industrie, menacés par une trop longue interruption des rapports d'échange et de navigation extérieure : MM. Baring, Labouchère furent souvent chargés de propositions en Angleterre. Certainement il existait des griefs profonds, légitimes, entre les deux gouvernements; mais les rapports financiers se continuaient dans des proportions actives par les circonstances que voici : tout commerce était interdit avec l'Angleterre d'une façon absolue; le blocus continental avait prohibé les marchandises anglaises, que l'on brûlait sur la place publique ; néanmoins, le gouvernement français accordait un certain nombre de lettres de licence, qui nécessitaient des rapports de banque, comptescourants ou échanges de traites sur Londres, Paris, Amsterdam, Hambourg, etc. La maison Laffitte s'était en outre chargée de faire parvenir en France les lettres, les correspondances des prisonniers, qu'elle taxait à 5 francs chaque lettre, s'assurant ainsi un bénéfice de 28 mille livres sterling par an , sans compter les commissions sur les traites ou Jet-

très de change , fréquemment envoyées de Londres aux prisonniers.

Les maisons protestantes de Genève , de Neufchâtel, venues à Paris avec les Clavières, les Necker, les Pache, s'étaient développées avec cette raideur de formes qui faisait dire à un homme d'esprit, de l'un de ces banquiers, sec et froid : «Qu'il semblait avoir avalé une queue de billard, tant il se tenait guindé. » La maison Sanlot-Baguenault se montrait plus facile en affaires et d'un commerce plus agréable : celles d'Enfantin, Busoni perdaient de leur éclat, tandis que se développait la maison Hottinguer, souvent mêlée aux fournitures, comme l'était M. d'Eichtal à labanque d'Allemagne et de la Confédération.

On comptait alors parmi les banquiers le chef d'une dynastie de journalistes, qui exerça une grande action sur les gouvernements de la Restauration, je veux parler de M. Bertin aîné. La maison des frères Périer, fondée par Casimir et Scipion, gardait un caractère mixte d'opérations financières et industrielles, situation toujours excellente dans les vastes transactions du crédit : il n'y a rien de plus favorable dans les affaires que d'être son propre banquier, car l'on évite les frais d'escompte, de commission. Comme

M. Laffitte, les frères Périer restaient étrangers à toute opposition sous eet empire qui fut un gouvernement trop fort pour souffrir les petites contradictions : gardant néanmoins les idées bourgeoises de 1 789, nés dans le château de Vizille avec l'insurrection du Dauphiné, les Périer formèrent plus tard le noyau de la banque politique, qui devint si redoutable sous le bon et faible gouvernement de la Restauration ; tandis que d'autres maisons de banque, telles que les Sanlot - Baguenault, les Bertin - Devaux, étaient considérées comme royalistes, et souvent surveillées avec soin par la police du temps. J'ai déjà parlé des opérations de banque auxquelles donnaient lieu les licences accordées sous l'empire : les banquiers ouvraient d'autres crédits à des industries que développa le système continental. Le commerce est une si grande nécessité qu'il ne meurt jamais d'une façon absolue; il se transforme, voilà tout; les mers étant fermées, on recourut au roulage et aux canaux. Le Trésor dépensa des sommes considérables pour les routes, et sur ces routes s'organisèrent des compagnies de roulage perfectionné ou accéléré, des diligences ou messageries par compagnies d'actions, qui nécessitèrent un certain dévelop-

pement des capitaux. Presque toutes les maisons de banque furent intéressées aux entreprises du roulage et plus encore aux nouvelles industries que l'état de guerre avait créées : le système des licences ne pouvait suppléer à tout ; les denrées coloniales restaient à des prix excessifs ; quelques-unes même ne pouvaient s'obtenir qu'avec des peines infinies; la chimie fut appelée au secours de la nature : on fit du sucre, de l'indigo, de la soude factices, destinés à remplacer les produits des colonies de l'Inde, de l'Amérique ou même de la Sicile.

Les chimistes qui s'occupèrent le plus de ces produits, Berthollet et Chaptal, rendirent certainement des services au milieu de la crise commerciale qu'on traversait : la chimie , quand elle ne sort pas de certaines limites, aide, féconde les produits naturels; portée à ses excès, elle devient la grande empoisonneuse des générations; elle détourne le développement simple des produits de la nature pour amener des combinaisons étranges et malsaines; le gouvernement proposa des prix pour favoriser la chimie dans ses conceptions les plus développées. Il se fit des fortunes considérables; il se créa des établissements nombreux; il s'accomplit d'excellentes découvertes à tra-

vers un peu de charlatanisme. Chaque époque a ses idées extrêmes dont elle se préoccupe ; il en sort, au reste, toujours quelque bien pour la société. La protection que le gouvernement accordait à l'industrie nationale rentrait dans l'idée protectioniste de Colbert. Tout devait venir du pouvoir souverain comme de la source unique de toute fortune; on aida les filatures mécaniques, les métiers, les fabriques de tissus, et les manufacturiers favorisés furent MM. Oberkampf, fondateur de la filature de Jouy, et Ternaux, fabriquant des tissus destinés à remplacer les châles de l'Inde et de la Perse,

L'ancien régime connaissait peu les châles ou ne les employait que pour tapis, tentures, ameublements ; sous Louis XV et même Louis XVI, il y avait trop d'élégance dans les vêtements de femmes, un goût trop épuré dans les ajustements de leur toilette, pour qu'elles consentissent jamais à s'envelopper dans ces tapis de Perse et de l'Inde. Sous la Convention et le Directoire, les toilettes devinrent si parfaitement ridicules, avec les nudités grecques et romaines, que les femmes eurent besoin de se draper au dehors : de là cette mode de châles dans les salons, aux bals publics. Les premiers châles

de l'Inde furent portés par les dames à la mode dans les salons de Barras; ils venaient d'Egypte , de la Perse, et ils firent fureur dans les fêtes et les pompes du Luxembourg. Ils restèrent rares et fort chers sous l'empire , et ce fut alors que M. Ternaux se mit à l'œuvre pour donner à ses propres tissus le fini et l'apprêt des cachemires de l'Inde. Il se procura d'abord des laines supérieures par les mérinos d'Espagne et quelques chèvres du Thibet; il produisit des tapis carrés, longs, sans élégance ni souplesse , avec des couleurs mal nuancées, qui ressemblaient aux cachemires de l'Inde comme les ingrates physionomies des portraits peints par David ressemblaient aux gracieuses marquises de Boucher, de Lancret ou de Vatteau , comme le soleil d'Europe ressemble à celui de l'Inde , et la Seine ou l'Oise à l'Euphrate ou au Gange.

Malgré toute l'infériorité de ces châles, ils furent utiles, grandis, encouragés, par cela seul qu'ils créaient une rivalité avec les produits de l'Inde, si chers et si rares. La pensée de détruire la supériorité de l'industrie anglaise était fière et nationale; on brûlait sur la place publique des masses de mousselines, d'élégants tissus de Nankin , parce qu'ils pro-

venaient des manufactures rivales : le gouvernement instituait un prix d'un million pour l'invention d'une machine perfectionnée pour tisser le fil et le coton; le génie humain répondait à cet appel : on vit alors apparaître un pieux ouvrier du nom de Jacquart, qui, presque sans encouragement, donna la vie à des milliers de métiers à Lvon, sa ville natale.

On était à l'extraordinaire, à l'étrange : soude, pastel, indigo, cochenille factices, sucre de raisin ou de betterave, café de chicorée, nankin de Rouen, mousseline de l'Inde faite à Tarare, voilà ce que la protection créait : chaque fois qu'un pays est forcé par la guerre à se replier sur lui-même, il sort de cette situation des produits nouveaux et féconds, Le génie de la nation se manifesta dans sa puissance, mais il en résulta des habitudes de falsification dans tous les produits : vin, lait, viande, vêtements; la chimie créa des monstres dans les aliments, comme l'alchimie du moyen-âge avait essayé de produire des monstres dans l'espèce humaine. On prit moins de soin de la santé du peuple que des moyens de produire beaucoup et à bon marché.

Dans cette voie, il se fit des fortunes considérables; les encouragements ne manquèrent jamais aux ma-

nufactures des produits factices, devenus nécessaires dans l'absence de tout commerce maritime ; le gouvernement les favorisait de toutes ses forces: ceux qui établissaient des raffineries de sucre de betterave, des usines pour l'indigo, le pastel, étaient l'objet d'une sollicitude particulière. Le commerce , qui ne périt jamais, avait pris d'autres voies; l'extension de l'empire français permettait le trafic à l'intérieur dans de très-larges conditions : des fortunes se fondèrent ou se grandirent par les exploitations des usines, manufactures, fournitures, armements en cours, licences, même dans les provinces : les Durand, les Balguerie, les Humann,les Bethfort furent riches à plusieurs millions.

Le Moniteur parla pour la première fois, à cette époque, de la manufacture de draps de MM. Seillière à Pierre-Pont, ce monastère industriel où vivaient plus de deux mille ouvriers, fécondation d'une contrée jadis déserte. Les Seillière, aux vieilles époques de Stanislas, avaient d'abord pris les fournitures des régiments d'Alsace et de Lorraine. Vers la fin du règne de Louis XV et sous son successeur , ils avaient fondu les canons de la marine, qui avaient servi à la guerre d'Amérique, et sur lesquels se voit

encore leur chiffre; enfin, pour aider leur vaste industrie, Nicolas Seillière avait fondé une maison de banque à Paris, en 1807, qui grandit et éleva ses opérations.

Le système général (de 1 804 à 1 81 2) à l'égard des financiers, des industriels, se résume donc toujours dans les rapports de protection et d'obéissance : point d'existence indépendante de la pensée gouvernementale. La banque de France, la caisse d'amortissement sont dans la main de l'État et suffisent à ses opérations; jamais le Trésor ne s'adresse aux banquiers pour réaliser une idée de crédit : il paie le présent, s'inquiète moins de l'arriéré; il dédaigne le concours des financiers, qui donnerait trop d'importance aux maisons de banque de Paris : il leur accorde quelques lettres de baronnies et jamais le pouvoir. Les seuls financiers de l'empire, ce sont les receveurs-généraux, les payeurs qui versent régulièrement leurs fonds au Trésor ou paient en son nom les créanciers liquidés. L'Etat est un particulier qui règle sa fortune en père de faniille.

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