‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 4 sur 31 · SITUATION DU CRÉDIT EN EUROPE · texte numérisé non relu

SITUATION DU CRÉDIT EN EUROPE

a l'époque de la révolution française.

subsides accordés par m. pitt.

La Révolution française, en déclarant une guerre violente , acharnée à l'Europe, la trouvait dans une mauvaise situation financière. Nulle part , excepté en Angleterre et en Hollande, il n'existait un système sérieux et satisfaisant de crédit public : les souverains, qu'ils fussent empereurs, rois, électeurs ou margraves, réunissaient avec peine un trésor héréditaire qui servait aux besoins de l'Etat; et quand l'impôt, les revenus particuliers des mines, forêts, fiefs, propriétés domaniales ne pouvaient suffire aux besoins publics, ils recouraient à l'emprunt auprès des banques établies à Hambourg, Amsterdam, Gênes, Venise, Genève, Baie. Les négociations d'emprunts se faisaient à des taux convenus et quelquefois sur gage et nantissement réel, comme un contrat entre particuliers.

Les deux gouvernements de l'Europe qui entraient immédiatement en guerre contre la France républicaine, c'est-à-dire la Prusse et l'Autriche, étaient également dans une mauvaise situation financière : il ne faut jamais le perdre de vue dans l'histoire des guerres de 1792 à 1794.

En Prusse, le vieux roi Frédéric Ier, le créateur de cette monarchie, avait amassé un trésor considérable; prince tout économe, il entassait tlialers sur florins, ducats et frédérics d'or; mais les guerres qu'avait eu à soutenir Frédéric II pendant une bonne moitié du xvme siècle, avaient fortement obéré ce trésor, et en -1792 son successeur était partout à chercher des ressources financières pour commencer la guerre en Champagne.

La Prusse est un pays d'un très-pauvre territoire; il faut en excepter la Silésie, une partie des acquisitions récentes des Margraviats et de la Pologne, fertiles en blé. Le roi avait trouvé des ressources dans les sécularisations des terres ecclésiastiques (idée protestante) ; il avait ainsi considérablement augmenté les revenus de la couronne; l'économie était recommandée dans toutes les parties du service public. Néanmoins malgré la parcimonie de Tadmi-

nistration, la simplicité puritaine des troupes, il était reconnu que le cabinet de Berlin ne pouvait suivre longtemps une grande guerre, car tout système d'impôts trop lourds lui était impossible. Les électeurs de Brandebourg avaient historiquement reçu des subsides de toute main : or la situation bien étudiée et bien comprise de la Prusse était celle-ci : le cabinet de Berlin accepterait toute grosse indemnité d'argent, car elle en avait besoin pour commencer les hostilités, et ces hostilités elles-mêmes ne se poursuivraient pas si la Prusse trouvait une suffisante indemnité de la part de l'ennemi, République ou Dictature établie en France.

L'Autriche plus riche en territoire, avec des revenus plus féconds, avait été jetée par Joseph II surtout dans de grandes aventures. La guerre contre la Turquie (1791) lui avait coûté fort cher en lui imposant un état militaire bien au-delà de ses revenus (ce qui est une cause permanente de faiblesse pour l'Autriche) : à cette dette il fallait ajouter les frais trèsconsidérables de la récente expédition des Autrichiens dans les Pays-Bas pour réprimer les troubles de cette province et du Brabant catholique. Joseph II avait suivi les mêmes errements que la Prusse pour se

créer des ressources : bien que prince catholique et chef du Saint-Empire romain, il avait sécularisé une grande partie des biens ecclésiastiques

de ses Etats : abbayes, simples monastères ou chapelles. Cette violation du droit antique de propriété conseillée depuis longtemps par l'école économiste, n'avait procuré que des ressources incertaines : il fallut recourir en Autriche et généralement en Allemagne, pays calme et sérieux, à un bon système d'emprunt sur hypothèque (devenu ensuite le crédit foncier), c'est-à-dire à un papier courant qui avait pour gage des terres du domaine ou des particuliers, portant intérêt progressif à raison des délais de remboursement.

Au moyen de ces gages et de la cession exceptionnelle des revenus, mines, salines, douane, domaine, l'Autriche put emprunter à des capitalistes nationaux ou banques étrangères. Ces sortes de transactions particulières avec les établissements financiers de Hambourg, Amsterdam, Gênes ou Bâle, se faisaient sans concurrence ni publicité : le cabinet de Vienne envoyait un agent spécial auprès des banques, et il négociait avec elles de gré à gré quant à la fixation de l'intérêt, l'époque du remboursement et le gage.

Ces sortes d'emprunts en banque pour les monarchies de l'Europe étaient fort restreintes; je ne trouve pas que pour la Prusse il se soit émis au-delà de 5 millions de thalers à la fois et pour l'Autriche plus de 30 millions de florins : le plus considérable de ces emprunts fut négocié à Augsbourg et à Londres à 6 p. 100 avec commission. Dans ces sortes de prêts , les Hollandais se montraient les plus faciles pour le taux et l'intérêt : en bourse d'Amsterdam on trouvait de l'argent à 4 p. 100. Mais en présence d'une guerre aussi formidable que celle que déclarait la République française à tous les trônes du monde, il fallait d'autres ressources que des emprunts limités : il fallait comprendre et embrasser les principes du crédit sur de plus larges bases; l'Angleterre allait devenir la source et le principe de tout crédit public.

C'était une science qui se formulait peu à peu que celle-là ; on se débarrassait des anciennes routines sur les emprunts restreints dans les limites de chaque famille de peuples et conclus de manière à n'être plus qu'un contrat de prêt sur gage. Ce n'est pas dire que l'institution d'un véritable crédit n'eût pas été plusieurs fois tentée au xviue siècle : Law et M. de Ca-

lonne en avaient essayé l'application sur des bases considérables : leurs idées n'avaient pas été comprises dans ce qu'elles avaient de pratique et de sérieux, ou bien elles avaient été poussées à outrance; longtemps après on les considérait avec un dédain ignorant et trop entiché du passé.

Je reviens sur les véritables caractères du système dé Law et de M. de Calonne, parce que je les crois les véritables instituteurs d'un crédit d'État; l'un, parce qu'il avait appelé toutes les fortunes particulières à concourir à la fortune publique; l'autre, parce qu'il avait compris toute la puissance de la circulation. M. de Calonne, admirable administrateur, avait beaucoup dépensé dans les travaux publics et les grandes entreprises : plus la dette d'un pays s'étendait et se fractionnait, plus le crédit devait se consolider et se fortifier : la dette, selon Law, n'était qu'un vaste moyen de circulation, et l'impôt une pompe qui aspirait et rendait le revenu dans un but d'utilité générale. C'est pour compléter cette pensée qu'il voulait placer tous les capitaux des compagnies, des entreprises dans les mains de l'Etat, et les échanger contre des billets au porteur, de manière à mobiliser tous les capitaux, même les terres.

On devait à M. de Calonne la très-ingénieuse combinaison d'un système d'emprunt destiné aux travaux publics à Paris et dans les provinces, l'organisation d'une caisse d'escompte (banque de circulation) et l'amortissement annuel par dixième (de 1787 à 1797), amortissement trop rapide pour être efficace et exactement accompli; on lui devait encore l'établissement d'une Bourse régulière et des agents de change pour la constatation légale du cours des effets publics. Avant la convocation des États-Généraux on jouait beaucoup à la Bourse de Paris, et les deux spéculateurs les plus acharnés furent les abbés d'Espagnac et Talleyrand , tous deux amis de M. de Calonne, associés à son système de manière à aider ses combinaisons de crédit et de jeu sur la rente. Le contrôleur-général entra si avant dans les mouvements de la Bourse, qu'il fit concourir les fonds de la caisse d'escompte, des compagnies des Indes et d'Afrique, même les revenus du Trésor au développement du crédit public; il inventa le report. Aussi les emprunts se firent-ils sans effort à des taux inespérés , à 4 p. 100 au pair (1785-1787).

Cette opération, très-simple et si utile à l'Etat, fut dénoncée à l'Assemblée des notables par le parti des

médiocrités dirigé par M. de Lafayette : c'était pourtant M. de Lafayette et ses amis qui par la guerre d'Amérique avaient creusé le déficit (1) en nécessitant une dépense de plus de huit cent millions de livres : il est toujours en politique un parti d'opposants qui mène un État à sa ruine sous prétexte d'économie. C'est pour éviter la liquidation d'un déficit annuel de 98 millions que la Révolution française dévora 9 millards : ce qui faisait dire à Rivarol que les économes ruineraient la France, et que les partisans de la vie à bon marché la feraient mourir de faim.

La Révolution s'avançait avec ses principes et ses violences : un vide immense se fit dans les revenus; nul privilège ne fut respecté ; nul droit acquis ne demeura intact; l'époque qui alors s'ouvrait fut marquée d'un caractère étrange dans l'histoire : elle présenta le phénomène d'une nation puissante telle que la France, maîtresse de 3 milliards de biens du clergé, d'une confiscation sur les émigrés de plus de 5 milliards, et cependant en pleine ruine , obligée de recourir aux mesures violentes par ses besoins impératifs, et enfin forcée à trois banqueroutes pour se

("1) Voir mon Louis XVI,

liquider : 1° celle des assignats ; 2° celle des mandats territoriaux ; 3° celle du tiers consolidé» réduction forcée de la rente avec un remboursement fictif; sans compter l'immense arriéré qui n'a été définitivement acquitté que sous la Restauration ; tandis que dans cette même période l'Angleterre, sans autre élément que le crédit public, emprunta près de 250 millions de liv. sterlings (6 millards de francs) et cela presque sans efforts, sans compromettre les éléments de la prospérité publique.

La cause de cette différence dans les ressources de deux grands Etats venait de la magie de ce mot crédit public; or, le crédit résulte moins de la valeur réelle et suffisante des garanties offertes par un pays, que de la moralité financière du débiteur : tout payer est le meilleur moyen de facilement emprunter; le crédit résulte de l'exact acquittement des intérêts de la dette, et par conséquent de la suffisance du revenu. Il était passé dans les habitudes des journaux de la Révolution d'annoncer chaque jour la décadence et la banqueroute de l'Angleterre, assertion puérile. L'Angleterre demeura forte et riche, parce qu'elle eut pour elle le puissant concours du crédit et la confiance de l'aristocratie européenne, force conservatrice et im-

mense : elle eut le soin d'élever le revenu de manière à faire face aux dividendes stipulés; elle paya toujours à bureau ouvert ses billets de l'Echiquier et ses intérêts de la dette : il n'y eut jamais un jour de retard, ni un doute sur la solvabilité. De cette manière elle put indéfiniment accomplir ses emprunts. Le patriotisme des Anglais ne s'en inquiéta dans aucune période de l'histoire de la grande guerre contre la Révolution. Jamais la richesse de l'Angleterre ne se développa plus largement.

Les engagements de l'Angleterre étaient de deux natures lorsqu'elle entreprit, au mois de février 1793, sa guerre vigoureuse contre la Révolution française : M. Pitt ne s'était pas dissimulé que des hostilités sur une si vaste échelle allaient imposer des sacrifices immenses; il n'avait jamais cru à la solution prochaine d'une telle lutte, qui ne devait finir que par la chute d'un des deux adversaires. Mais entre toutes les qualités de son génie, M. Pitt avait surtout la persévérance, la ténacité avec le calme d'examen, la vigueur de résolution, l'esprit de sacrifice, vertus de l'aristocratie. La force, la puissance d'un gouvernement concentré dans un petit nombre de familles résultent de la tradition et de la responsabilité histo-

rique dans chaque foyer; la démocratie, géant capricieux, frappe dur et vite, puis s'affaiblit et s'use dans ses excès ; l'aristocratie, patiente et forte, ne se décourage jamais. L'Angleterre devait doubler ses flottes, les augmenter de trente à quarante mille matelots, grandir son armée de terre. Ces conditions de la guerre devaient imposer d'incessants appels au crédit, et M. Pitt n'y manqua jamais avec un courage persévérant digne d'admiration.

La seconde partie des engagements de l'Angleterre avait été contractée envers les gouvernements étrangers qui allaient prendre part aux hostilités contré la Révolution française. Il était impossible à la Grande-Bretagne de faire seule une guerre continentale ; il lui fallait des auxiliaires, des baïonnettes, comme on le dit dans les termes des conventions militaires : les nations continentales, par une situation opposée, avaient des soldats, peu de crédit : l'Autriche était obérée par ses trois dernières campagnes contre la Pologne, la Turquie et les Pays-Bas, tandis que l'absurde libéralisme de Joseph II l'avait ruinée. La Prusse, si pauvre par elle-même, et toujours besogneuse dans chacune de ses démarches, ne voulait, ne pouvait faire une longue guerre qu'à l'aide de

subsides payés régulièrement : elle offrait des soldats, une belle organisation militaire, mais qui ne pouvait se mouvoir qu'à l'aide d'un prêt pécuniaire de la Grande-Bretagne. Il en était de même de toute l'Allemagne liée par sa constitution fédérative. Le système des vieux reîtres et lansquenets ne s'était pas modifié depuis le xvf siècle; les princes vendaient leurs soldats.

Aussi, presque au début de la guerre de 1793, toutes les puissances s'étaient adressées à l'Angleterre afin d'obtenir des subsides, comme une chose simple et traditionnelle. La Grande-Bretagne, depuis l'avènement de la maison de Hanovre, s'était créé une souveraineté financière sur le continent qui lui donnait la première place dans les coalitions européennes ; comme elle ne pouvait pas jeter beaucoup de troupes anglaises dans les rangs d'une coalition, elle devait en acheter pour les faire agir selon les nécessités de sa politique. Puissance toute maritime, nouvelle Venise, elle avait ses Esclavons.

Le caractère essentiellement financier de la politique anglaise se révélait par la forme même de son administration ; le ministre dirigeant le cabinet prenait le titre de premier lord de la Trésorerie. A l'é-

poque de la Révolution française, cette haute position dans le conseil était occupée par l'illustre fils de lord Chatam, William Pitt. Quelques études ont été faites sur Pitt, considéré comme homme politique, aucune ne s'est spécialement occupée de William Pitt au point de vue financier, admirable côté, où son génie se révèle merveilleusement.

M. Pitt surtout comprit la nature et la durée de la guerre qui commençait sur une si vaste échelle. Il faut rendre cette justice au peuple anglais, que lorsqu'il croit une guerre dans les intérêts de la nation, il n'hésite jamais à s'imposer toute sorte de sacrifices; l'esprit public s'exalte et grandit quelquefois même dans les revers. Aucune étroite considération ne détourna M. Pitt du puissant devoir qu'il s'était imposé.

Le budget de dépenses de 1793 allait nécessairement se composer de plusieurs chapitres extraordinaires : 1° Augmentation de la marine et de l'armée de terre; %° subsides accordés aux cabinets du continent qui promettaient de s'associer par un contingent de troupes à la guerre entreprise par la Grande-Bretagne. Les ambassadeurs ou ministres anglais à Berlin, à Vienne et dans les diverses cours secondaires

de l'Allemagne ouvrirent des négociations sérieuses à cet effet, négociations traditionnelles, car l'avénement de la maison de Hanovre avait imprimé un caractère germanique à la politique anglaise. Ge qu'elle avait accordé de subsides depuis le règne de Louis XIV était déjà considérable : 150,000 liv. à la Hesse, pour la guerre de succession; 400,000 liv. à la Prusse pour la campagne de 1745 contre Louis XV (I) ; et quand l'insurrection des colonies américaines fit éclater la guerre contre la France, le cabinet de Saint-James offrit 2,000,000 de liv. à Frédéric II pour l'engager à intervenir contre Louis XVI, par une diversion militaire sur le continent ; elle proposait à l'Autriche 3,000,000 de liv. si elle avait voulu briser les stipulations de l'alliance de 1756.

Tel est l'esprit public en Angleterre, que rien n'est plus facile au premier lord de la Trésorerie que de porter au budget des chapitres extraordinaires, dès que la dépense est jugée utile et nationale; jamais le parlement n'a refusé de les voter. La seule difficulté sérieuse est de préparer les voies et moyens et de créer des ressources pour équilibrer le budget. C'est toujours dans ces sortes d'opérations que le génie du

(1) Voir mon Louis XV.

premier lord de la Trésorerie se révèle : on attache en Angleterre la même importance à un bon plan financier qu'à un grand système de diplomatie; les finances paraissent la source de toute force publique. La dépense n'arrête jamais un ministre lorsqu'on sait les moyens d'y pourvoir, et c'est ici que l'opposition attendait M. Pitt.

Lorsque M. Pitt accepta la direction des affaires avec le titre suprême de premier lord de la Trésorerie, il avait 23 ans (1er juillet 1782). L'Angleterre au point de vue financier était dans une situation trèsobérée : on venait de traverser la guerre d'Amérique qui avait nécessité des sacrifices immenses. Jamais politique n'avait été plus coûteuse, non-seulement à cause des armements considérables qu'elle avait imposés, mais encore par suite des subsides répandus sur le continent pour balancer les alliances de la France. Le revenu était considérablement affaibli par les entraves que la guerre avait mises au commerce avec les colonies.

Profondément pénétré du sentiment de ses devoirs et de la grandeur de sa tâche, M. Pitt n'hésita pas de se jeter dans des voies nouvelles : il demanda

au crédit des sacrifices capables d'effrayer les esprits vulgaires, et que la petite opposition lui refusait.

La banque fondée après la révolution de 1688 (le premier statut est de 1692) avait été autorisée à émettre des billets au porteur jusqu'à concurrence de S, 000, 000 de liv. à condition que les porteurs seraient admis en tout temps à se présenter pour le remboursement sans qu'il pût jamais être refusé. Un des premiers actes de M. Pitt fut d'étendre la limite des billets au porteur que la banque pouvait jeter dans la circulation, et par ce moyen il grandit les opérations que la Trésorerie pouvait faire avec cette banque, sans recourir à l'emprunt en fonds consolidés toujours plus difficile.

A cet effet M. Pitt demanda au parlement un vote de confiance de 30,000,000 en bons de l'Échiquier à des échéances de trois, six, neuf mois, un an, avec intérêts balancés et proportionnels; ces billets de l'Échiquier furent considérés comme de faciles placements par les capitalistes de l'Angleterre ou de l'Europe, et par la banque surtout qui y trouvait l'avantage sérieux d'un prêt à intérêt qui grossissait le dividende semestriel de ses actionnaires. Le danger de

ce système était de trop étendre l'émission des billets au porteur, de telle sorte que le public alarmé pourrait demander en foule le remboursement en espèces; ce qui plusieurs fois s'était produit dans l'histoire du crédit public en Angleterre.

Dans la pensée d'éviter cette crise, M. Pitt, à côté de ce système d'émission facile des billets de l'Echiquier, se fit autoriser par le parlement à négocier la vente d'une certaine masse de consolidés correspondant à la dette mobile, ce qui permettait de l'amortir par la négociation d'un emprunt. A cette occasion M. Pitt voulut donner à ces emprunts en rente une garantie de plus. Jusqu'ici ils s'étaient accomplis d'une façon un peu arbitraire : la Trésorerie traitait directement avec les grandes maisons de banque à Londres, Amsterdam, Hambourg, Gênes et Bâle pour la négociation d'une certaine somme de consolidés; M. Pitt renonça spontanément à cette forme. Désormais tout emprunt dut être fait avec concurrence et publicité ; toute personne pouvait être admise à soumissionner l'emprunt, moyennant la garantie d'un versement préalable. M. Pitt savait bien que tout cela n'était qu'une forme et qu'en définitive l'emprut tomberait toujours aux mains de certaines maisons européennes.

-ssii fallait stimuler l'esprit national en l'associant aux opérations du crédit de l'État.

La moyenne du taux des emprunts en consolidés, de 1782 à 1795, fut de 62 en 3 p. 100 et 89 à 95 en 5 p. 100; prix de vente très-élevé, si l'on se reporte au temps, aux circonstances, aux périls immenses de la situation. Cette haute confiance vint non-seulement de la force persévérante de l'aristocratie anglaise dans une cause nationale, mais encore de l'application nouvelle et sur la plus large base, du système d'amortissement accepté avec une sorte d'enthousiasme comme une haute garantie. L'amortissement de la dette n'était pas une création spontanée, sortie tout à coup du cerveau de M. Pitt ; il avait été appliqué comme une active machine d'extinction de la dette par les banques d'Amsterdam, de Gênes et de Hambourg depuis le xvie siècle. A bien considérer même la constitution des rentes viagères, forme si commune, si populaire sous la vieille monarchie, ne formaitelle pas un système d'amortissement le plus facile, le plus naturel, l'extinction de la- dette avec la vie du prêteur?

La nouveauté de l'idée de M. Pitt se résuma dans la spécialité de l'amortissement, c'est-à-dire qu'à tout

emprunt nouveau fut attaché un fonds d'amortissement particulier de 1 j^ J[00jjui, par un calcul ingénieux, devait éteindre la dette dans l'espace de trentetrois ans : ainsi à l'emprunt de 5,000,000 de liv. sterl. de 1787, fut joint un fonds d'amortissement de 50,000 liv. qui devait agir par l'intérêt composé. Les calculs de M. Pitt étaient très-séduisants, mais nécessairement exagérés. Il est si rare qu'un État ne touche pas, tôt ou tard, pour ses besoins particuliers, au fonds destiné à amortir sa dette ! Il est si commode, si rationnel, si tentant de disposer d'un fonds qu'on a sous sa main et qui vous dispense de faire un nouvel appel au crédit ou à l'impôt ! On verra plus tard que l'Angleterre destina les consolidés amortis aux besoins nouveaux de la Trésorerie.

L'esprit public dans cette crise nationale était parvenu en Angleterre à ce haut perfectionnement qui ne recule jamais devant les sacrifices, quand la nécessité pour le pays en est profondément sentie. M. Pitt put dès lors, sans crainte, aborder librement la question de l'impôt. En France, comme dans tous les pays à l'imagination vive, ardente, un contrôleur-général de l'ancien régime empruntait souvent sans songer aux voies et moyens qui sont la sécurité même de

l'emprunt; il craignait de compromettre sa popularité en chargeant trop les masses de nouveaux impôts.

En Angleterre les choses se passent plus froidement : si les dépenses jugées nécessaires appellent un emprunt, le parlement le vote; si l'emprunt à son tour exige un accroissement d'impôt, le chancelier de l'Échiquier n'hésite pas à le proposer au nom de la couronne; tout ce qu'on exige du ministre, c'est un travail parfaitement étudié sur les moyens faciles d'assurer tous les services.

Les budgets de M. Pitt pour les années de 1789 à 4792, divisent les voies et moyens en trois catégories : l'emprunt d'abord qui forme l'appoint nécessaire à l'insuffisance des revenus, puis les taxes ordinaires et extraordinaires. L'impôt s'accrut de la taxe sur les portes et fenêtres et d'un autre impôt, qui pour la première fois parut dans le budget : la taxe sur le revenu; c'est-à-dire qu'indépendamment des objets imposés, on évaluait le revenu de chacun à partir d'un certain taux, et la part de contribution était fixée sur ce revenu même. L'aristocratie spécialement frappée par cet impôt, ne fit entendre aucun murmure, car c'était sa cause qu'elle allait défendre;

le revenu présumé de cette taxe, évalué à 8,000,000 de liv. , fut destiné à servir l'intérêt des emprunts.

Les taxes indirectes furent soumises à d'autres modifications, et c'est ici où parut le génie hardi de M. Pitt : un esprit vulgaire n'eût trouvé qu'un moyen de grandir le revenu, c'était l'augmentation des taxes indirectes. M. Pitt marcha vers d'autres idées : l'abaissement de droit sur les objets de consommation a pour résultat nécessaire l'extension de la consommation elle-même ; le peuple en profite et paie moins en absorbant plus. Puis quand le droit est faible il est plus facilement acquitté, et l'on est moins tenté de s'en affranchir ; la contrebande qui n'a plus de profit se restreint; elle s'efface même; les hommes pratiques en Angleterre avaient observé qu'il n'y avait de contrebande que pour les objets prohibés ou pour ceux dont le droit s'élevait au-dessus de 20 p. 100.

Le budget du chancelier proposa hardiment et sans hésitation l'abaissement des taxes sur le cidre et les liqueurs spiritueuses. Le parlement adopta ce système qui échoua tout d'abord ; le budget fut en déficit; mais un an ne s'était pas écoulé que l'accise vit doubler ses produits. Au reste, une tentative de

large diminution dans le tarif des douanes avait été faite pour l'introduction des vins, spiritueux, soieries, dans le traité de commerce conclu en 1784 avec la France, et comme réciprocité de la diminution des droits sur les produits manufacturés de la Grande- Bretagne en France. Cet essai avait réussi, et déjà s'élevait l'école des libres échangistes qui prêchait l'abolition de toute barrière dans le commerce des nations.

En 1793 le budget avait été soldé par un excédant de recette de 900,000 liv. que M. Pitt avait appliqué tout entier à l'amortissement de l'emprunt contracté en 1787 de 5,000,000 de consolidés, et destinés à la guerre de Hollande pour le rétablissement du Stathoudérat, en faveur de la maison d'Orange. A cette occasion, l'Angleterre avait payé un subside de 1,500,000 liv. sterl. à la Prusse, en échange d'un corps de 40 mille hommes, et un autre subside de 500,000 liv. au grand-duc de Hesse, pour un corps de 5 mille soldats pris au service de l'Angleterre dans cette campagne. L'emprunt de 1787 suffît à tout; mais la guerre qui éclatait tout à coup contre la Révolution française, avait bien d'autres proportions et la Grande-Bretagne s'y était jetée résolu-

ment : le chiffre des matelots fut porté à 70 mille hommes et celui des troupes de terre à 85 mille, sans compter l'armée de la compagnie des Indes qui avait son budget particulier.

Ce n'était pas tous les sacrifices que la guerre allait imposer : l'Angleterre s'engageait, je le répète, dans un vaste système de subsides à fournir aux puissances qui successivement entreraient en lutte avec la France ; et ici toute l'habileté de M. Pitt se révéla dans les stipulations successives avec la Prusse, l'Autriche, l'Allemagne, la Sardaigne, Naples, la Suède : chaque traité négocié stipulait comme réciprocité la libre entrée des marchandises anglaises, de sorte que ce que le cabinet dépensait en subsides revenait tout profit au commerce.

Dans cette première année de la coalition (1793), M. Pitt agit avec les propres ressources de son budget, sans avoir recours à un emprunt en consolidés. Le parlement autorisa l'émission de 10,000,000 de liv. en bons de l'Échiquier : la banque fit toutes les avances sur le dépôt de ces bons avec cette condition seulement que le privilège de la banque serait prolongé. La compagnie des Indes fit également un prêt de 2,000,000 de liv. en stipulant une plus grande

liberté dans l'élection de ses membres et son gouvernement particulier.

M. Pitt réservait l'emprunt en consolidés pour les nécessités extérieures de la guerre, et rien de plus facile que ces emprunts en Angleterre. Alors se développa toute la grandeur de ce système financier en présence des efforts impuissants de la Révolution française qui avec ses ressources immenses ne pouvait réaliser les nécessités d'un budget régulier.

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