LES AGIOTEURS
LES ABBÉS TALLEYRAND, D ESPAGNAC. — BAZIRE. — DELAUNAY DANGERS. — CHABOT. — FREYRE. — FABRE d'ÉGLANTINE. — LE PARTI DANTON ET DE LA COMMUNE AU POINT DE VUE DE LA CORRUPTION FINANCIÈRE.
La prétention de chaque système et de chaque époque est de faire mieux, d'agir avec plus de pureté, plus de dignité que les temps passés. La Révolution française avait déclaré qu'elle avait à jamais banni les agioteurs, les financiers, sangsues du peuple: ainsi le disaient ses chauds admirateurs. Hélas! dans cette réformation de prétendus abus , les mêmes vices se montrèrent plus hideux, parce qu'ils étaient plus mal portés en carmagnole qu'avec l'habit brodé d'or des fermiers généraux : l'agiotage se développa avec d'autant plus de frénésie qu'il y eut plus de valeurs livrées à la spéculation.
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Nous retrouvons d'abord en 1791 l'abbé de Talleyrand, alors évêque d'Àutun , prélat constitutionnel, fort lié avec tout le parti Danton et ayant secoué bientôt sa robe de prêtre : pour l'abbé de Périgord, l'ami de M. de Calonne, le jeu était une véritable frénésie ; il spéculait toujours et partout sur les valeurs de la caisse d'escompte, sur les assignats, sur les actions de la compagnie des Indes et de la banque de Saint-Charles dirigée par Cabarus, les deux valeurs sur lesquelles alors il se faisait le plus d'affaires de Bourse.
L'abbé d'Espagnac, son ami , spéculateur sur les fonds publics, se jeta ensuite dans les fournitures où nous le retrouverons bientôt. M. de Talleyrand et l'abbé d'Espagnac étaient devenus pour ainsi dire les hommes d'affaires et d'argent du parti Danton, révolutionnaire fort immoral qui prenait de toute main, car la Révolution pouvait être un moyen de fortune. Toutefois, M. de Talleyrand qui n'aimait pas les responsabilités sanglantes et les nuages trop noirs, avait pris le parti de se réfugier en Angleterre avec une mission diplomatique ; il y agiota encore jusqu'à ce qu'il eût fondé sa maison de commerce aux États-Unis où il se réfugia ensuite vers la fin de
1792 : l'abbé d'Espagnac qui n'eut pas le même bonheur, se trouva très-compromis comme fournisseur de l'armée de Belgique et du Piémont; traduit au tribunal révolutionnaire , nous le verrons périr sur l'échafaud après une la dénonciation du Comité de salut public.
Bazire, né à Dijon, fils d'un négociant longtemps commis aux archives des Etats de Bourgogne, avait été nommé député à l'Assemblée législative, puis à la Convention où il se plaça tout à fait à la suite du parti Danton : ce fut un des grands agioteurs du temps sur les assignats et spécialement sur les actions de la compagnie des Indes ; il n'avait pas trente ans lorsqu'il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et condamné à mort comme fripon, agioteur et faussaire.
Chabot, son collègue, d'origine de Bouergue, d'un esprit vif, ingénieux, avait embrassé la profession religieuse dans l'ordre sévère des capucins; à l'époque de la Bévolution il jeta le froc aux orties et vint à Paris dans cette fange sanglante des gens d'affaires maîtres des clubs; Chabot aimait beaucoup l'argent et les hommes qui pouvaient lui en faire gagner. En 1791, je le rappelle, à Paris, étaient accourus une
multitude de juifs, protestants, faiseurs d'affaires et banquiers, venus de Genève, de Neufchâtel, de Bâle et de l'Allemagne, de Berlin, de Vienne, de Francfort, dans la vue de réaliser quelques bonnes opérations, et il n'en manquait pas alors. Parmi ces étrangers on désignait comme d'habiles spéculateurs deux frères nés à Vienne, appartenant à des familles de banque autrichienne, du nom de Freyre ; ils avaient gagné dans l'espace d'une année près de 18 millions en numéraire par le simple agiotage sur les assignats, les actions de la compagnie des Indes et de la banque de Saint-Charles.
Possesseurs de cette fortune considérable, les frères Freyre cherchèrent le moyen de la conserver en s'associant quelques-uns des membres de la Montagne : le parti Danton leur fut signalé comme le plus sensualiste et le plus corrompu. Autour de cette fortune des frères Freyre se groupèrent bientôt Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Chabot, Bazire, tous avides d'argent et des jouissances que la fortune peut procurer. Les frères Freyre demeuraient dans un bel hôtel, place Vendôme, et tous les soirs il y avait soupe de Montagnards de la Convention et de la Commune. L'intimité s'établit si bien que pour
en cimenteries liens, les frères Freyre donnèrent leur sœur en mariage à l'ex-capucin Chabot; le mariage fut célébré à la façon des Hébertistes et de Chaumette : on para un autel antique de guirlandes de roses et de petits Amours comme sur les devises de bonbons : l'ex-capucin et mademoiselle Freyre portant des couronnes de fleurs sur leur tête s'approchèrent de l'autel et se pressèrent la main en signe du mariage. Les deux frères Freyre banquiers pri-' rent donc une importance dans le parti Montagnard en continuant de spéculer au profit de tous. Par le moyen de Bazire, de Chabot ils savaient tout ce qui se passait dans les Comités, et en conséquence ils pouvaient ainsi régler leur agiotage. Bazire et Chabot étaient au mieux avec Danton et Camille Desmoulins, qui aimaient les louis d'or et les tables excellentes : sauf quelques fanatiques convaincus, les hommes de la Révolution n'étaient que des sensualistes cherchant à jouir vite, et pour arrivera leur but ils osaient toutes les violences !
Mais les instruments les plus actifs des deux banquiers Freyre furent Fabre d'Eglantine et Delaunay d'Angers : Fabre jeune poète né à Carcassonne, lauréat des jeux floraux, avait joint l'églantine à son
nom en souvenir du prix qu'il avait remporté : Fabre d'abord comédien, fort dissipé et sans argent, était venu à Paris après quelques succès de théâtre et comme tous ces jeunes hommes de province, accablé de dettes, il s'était associé à Danton, à Lacroix, à Camille Desmoulins dans ces ivresses de rues, dans ces victoires de carrefours; pendaisons, massacres couronnés par le 10 août. Fabre d'Églantine était l'auteur de l'almanach républicain avec ses enjolivements agricoles et pastoraux; il venait de formuler la loi du maximum, toujours dans l'intérêt des spéculations commerciales du banquier Freyre, lorsqu'il fut accusé d'avoir falsifié un décret de la Convention nationale sur des actions de la compagnie des Indes. A l'aide de ces falsifications, les frères Freyre avaient considérablement gagné; mais ce que la Convention avait souffert tant que Danton gouvernait souverainement, devint le sujet d'une accusation gravement formulée quand Robespierre se sépara de son fougueux antagoniste ; Fabre d'Églantine et son complice Delaunay d'Angers furent traduits devant le tribunal révolutionnaire comme faussaires et agioteurs avec les deux frères banquiers Freyre qui avaient bravé les tempêtes de la Terreur pour gran-
dir leur fortune; ils furent condamnés à mort et leurs biens confisqués. Ce procès poursuivi devant le tribunal révolutionnaire présenta de curieux incidents : Chabot et Bazire avouèrent qu'ils avaient raturé un décret de la Convention sur la Compagnie des Indes pour favoriser l'agiotage ; Fabre d'Eglantine avait préparé la publication, la promulgation de ce décret falsifié : les banquiers Freyre et Kock avaient agioté sur toutes les valeurs : dettes, viagers, actions de compagnies, assignats. Fouquier Tinville les accusa de faux et de vol , et il y eut une certaine habileté à confondre avec ceux qu'on appelait les fripons, tout le parti Dantoniste qui était assis sur le même banc. La défense des agioteurs fut sans dignité, parce que ces hommes étaient sans naissance , sans traditions. Vraiment c'est à faire rougir quand on compare leur langage à la parole si élégante et si élevée des fermiers généraux assis sur ce même banc d'accusation devant le terrible tribunal.
Dans cette grande fournée de la guillotine furent compris Bazire, l'ex-capucin Chabot et avec eux Danton, Lacroix, Camille Desmoulins. Il y avait une certaine justice dans cette hécatombe simultanée de tous les corrompus de la Révolution : le parti que
- HT — conduisait Danton, celui de la Commune de Paris, se composait de véritables concussionnaires, gens d'agiotage et de vol. Depuis l'origine de la Révolution, les Dantonistes avaient toujours la double pensée de se faire riches et de réaliser des jouissances grossières. Qu'avaient-ils fait dans ces visites domiciliaires qui suivirent le 10 août, quand des troupes armées dirigées par la Commune de Paris pénétrèrent chez les habitants, la nuit, et sous prétexte de désarmement s'emparaient de tout ce qui était à leur convenance? Qui pourrait nous dire le dernier mot du vol du Garde-Meuble? Que devinrent l'argent et les bijoux arrachés aux victimes de septembre et les reliquaires de la Belgique, lors de la première invasion des Français? Les Dantonistes avaient tout fait, tout osé en matière de corruption!
La Commune de Paris était dans ces mêmes principes, et ce fut elle qui dénonça pour la première fois les fermiers généraux afin de pénétrer dans leurs hôtels et de s'emparer des valeurs de toute espèce : Hébert et Chaumette étaient aussi corrompus que Bazire et Chabot; Hébert, ancien donneur de contremarques à un petit théâtre du boulevard, avait acquis plus d'un million ; Chaumette ( l'Anaxagoras ) , à travers ses
sentimentales déclamations sur la raison divinisée, ce culte si admiré par quelques historiens modernes de la Révolution française, Chaumette, dis-je, fils d'un cordonnier de Nevers, était parvenu à un certain degré de fortune; il présida bientôt cette Commune sanglante qui brisa la châsse des saints, les tombeaux des rois et vola les bijoux des aristocrates.
C'est Chaumette qui , la tête tout échauffée de vin d'Aï, voulait que la France se convertit en petites chaumières et que les hôtels du faubourg Saint- Germain devinssent des champs de pommes de terre; il fut compris dans une nouvelle fournée du tribunal révolutionnaire et périt sur l'échafaud avec le Prussien Anacharsis Clootz, baron dissipé, agioteur, et qui avec deux cent mille livres de rente prêchait le système égalitaire.
Sergent et Paris, tous deux membres de la Commune, signataires des ordres pour le massacre du 2 septembre, reçurent dans les mains les effets de portefeuille de fermiers généraux, directeurs de la caisse d'escompte , compagnies d'Afrique, les diamants du Garde-Meuble et les bijoux des victimes massacrées aux prisons. Sergent, le faiseur d'inventaires des biens des condamnés, apposait les
scellés sur les valeurs de crédit des gens de finance. C'est à ce point de vue qu'il faut souvent examiner la Révolution française, elle eut des corruptions bien odieuses puisqu'elle les chercha jusque sur l'échafaud ! elle créa ses riches, son aristocrtie plus dure et plus hautaine que la noblesse du vieux régime !