‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 6 sur 31 · LE COMTE DE REDERN. — SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

LE COMTE DE REDERN. — SAINT-SIMON

La confiscation marchait vite : les biens de l'Église étaient vendus , ceux des émigrés confisqués. Puis vinrent les propriétés mises dans la main de la nation à la suite de ces jugements terribles du tribunal révolutionnaire : de là ce mot si répété « on bat monnaie sur la place de la Révolution. »

Après la grande confiscation sur les fermiers généraux vint celle des membres des anciens parlements : les parlementaires , dans leurs habitudes austères, fort économes et presque avares, avaient acheté aux environs de Paris ou dans les provinces rapprochées de leur ressort des terres immenses et productives : les parlements tout en faisant de l'opposition économique et parcimonieuse à la couronne, opposition dont ils portaient le châtiment par la Révolution, grandissaient leur fortune. Un des plus

riches d'entre les parlementaires , Lepelletier de Saint-Fargeau, membre de la Convention nationale, régicide plein d'aristocratie , assassiné par Paris et placé au Panthéon, possédait une terre de 150 mille livres de rente : celle-là ne fut pas confisquée. La valeur des biens acquis à la Nation par les arrêts du tribunal révolutionnaire fut de plus de 200 millions. D'après la loi qui autorisait la vente des propriétés nationales, les acquéreurs de ces biens entraient en possession de la chose vendue après le paiement du premier douzième ; les autres douzièmes se payaient par intervalles assez longs. Ces facilités de paiement jointes à la faculté de s'acquitter en assignats donnaient aux acquéreurs des avantages immenses, et les aventuriers de toute nation se précipitèrent sur ces dépouilles; les étrangers, les juifs allemands, les protestants suisses, banquiers, faiseurs d'affaires, s'attachèrent spécialement aux valeurs mobilières plus faciles à transporter. Quant aux maisons et aux terres, c'étaient des particuliers ou des compagnies qui agissaient à coup sûr. Pour les Dantonistes ce fut un véritable gaspillage , parce que tous s'étaient associés à des spéculateurs qui achetaient et revendaient les biens nationaux.

Les plus avides parmi ces acquéreurs liés avec tout le parti de la Commune, ce furent deux gentilshommes, l'un d'une antique origine de France, l'autre né en Prusse. Le premier, Claude-Henri comte de Saint-Simon, de la famille illustre qui prétendait descendre des comtes de Vermandois ; l'autre, Charles- Sigismond de Redern, fils du grand-maréchal de la cour de Prusse. Il faut parler avec quelques détails de ces spéculations, non-seulement à cause de leur importance, mais parce qu'elles se rattachent à l'histoire de ce rêveur matérialiste, de ce prédicateur d'un panthéisme immonde qui a formé une école flétrie par les tribunaux , et dont les disciples depuis se sont tous assuré de grandes positions financières au milieu d'une époque de spéculation.

Saint-Simon avait trente ans lorsque la Révolution éclata : il avait obtenu tous les privilèges de cour, colonel à 22 ans, et déjà sa manie de spéculation l'entraînait dans des voyages en Espagne, en Hollande; il n'émigra point, et, à Paris, il se lia avec tous les partis corrompus de la Révolution, les Dantonistes, la Commune de Paris, Hébert ; et c'est avec le concours de ce parti d'athées révolutionnaires qu'il se livra à toute espèce de spéculations. La Commune

de Paris mit en vente presque toutes les églises, et comme quelques-unes étaient trop grandes pour être changées en usine ou en magasin de fourrage , telle que Notre-Dame , on vendit les matériaux qui provenaient de leur démolition : Saint - Simon , vieux gentilhomme, le cœur et l'esprit corrompus comme les encyclopédistes , ne se contenta pas d'acheter à vil prix, les biens de ses anciens amis émigrés et proscrits, il se mit encore à la tête d'une compagnie ou bande noire de démolisseurs, qui publia un prospectus pour l'achat des matériaux des cathédrales que des misérables avaient vouées à la démolition. Ainsi Notre-Dame de Paris , ce beau monument , l'orgueil de la cité, ce résumé en pierre de ses traditions et de son histoire , devait tomber sous le marteau des iconoclastes, et Saint-Simon en avait acheté les moellons. A cette époque, le comte de Redern, très-lié avec Saint-Simon s'associa dans ses affaires de biens nationaux ; tous deux en achetèrent pour 17 millions à Paris , dans les départements , et spécialement dans l'Orne, qui devint pour ainsi dire la propriété de la compagnie Saint-Simon et Redern. Les deux associés ne payèrent que le premier douzième, car le parti de la Commune et de Danton ayant été proscrit par Ro-

bespierre , le comte de Redern s'enfuit de la France et Saint-Simon fut mis en prison avec ses tendres amis du club des Cordeliers : le 9 thermidor le sauva et rouvrit les portes de la France au comte de Redern; tous deux réclamèrent les biens acquis par les adjur dications dont ils avaient été déchus. Ils retrouvèrent leurs amis au pouvoir. Le 9 thermidor était un mouvement qui relevait le parti Dantoniste; les corrompus triomphaient sur les fanatiques et les ambitieux. La société Saint-Simon et Redern fut maintenue dans sa propriété des biens nationaux, évalués à 9 millions (parmi ces propriétés se trouvait le grand hôtel des Fermes, rue du Bouloy).

Onze douzièmes du prix d'acquisition restaient à payer; les assignats n'étaient pas démonétisés, et les acquéreurs des biens d'émigrés pouvaient se libérer avec ces valeurs dépréciées : dans les années 1794 et 1795, les assignats tombèrent à leur plus bas prix, et avec une moyenne de 15 à 45 francs on pouvait en acheter pour 1,000 francs. Il se trouva que dans le partage que Saint-Simon et le comte de Redern firent de ces bénéfices, ils acquirent chacun 200,000 livres de rente.

Il faut enfin que l'histoire sérieuse mette à jour

cette triste face de la Révolution française et les turpitudes qui marquèrent ces transformations de la propriété depuis l'année 4791 jusqu'en 1799. Rien ne peut se comparer à ce gaspillage du sol de la France : il surgit ainsi un nouvel ordre de propriétaires exigeants, durs au peuple, nouvelle féodalité qui voulut être respectée, classe privilégiée qui demanda spécialement à tous les gouvernements de la protéger. Le sentiment du lucre et de la spéculation la dominait tout entière : nul respect de l'art, nulle jouissance de l'esprit. Dans le château à tourelles, elle ne vit que les pierres à démolition, dans l'antique église que l'emplacement d'un magasin à fourrage. Les vieux couvents devinrent des maisons de détention : Clairvaux et Citeaux , paisibles abbayes, fermes-modèles qui avaient, au moyen-âge, fertilisé des provinces, furent changées en tristes prisons ou en manufactures ; l'ouvrier trempé de sueur y travaillerait pour cette nouvelle féodalité qui, cinquante ans après, devait s'appeler l'Industrie.

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