‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etc (volume 5)Chapitre 7 sur 31 · LES FOURNISSEURS · texte numérisé non relu

LES FOURNISSEURS

Il faut placer le terme légal des dernières opérations de banques sur les valeurs d'État négociées dans une Bourse constituée et presque reconnue, à la chute des Girondins. Le ministre Clavière était fort connu de toute la banque genevoise accourue à Paris avec M. Necker; les frères Pache, banquiers, étaient parents de Pache, le maire de Paris; Cambon, d'origine du Midi, était protestant; or, l'on sait l'esprit d'aide mutuelle et de fraternité qui lie tous les membres de l'Église calviniste. Aussi voit-on encore dans l'almanach national et républicain de 1793 une liste de notables banquiers , comme si l'on avait vécu en temps paisible et régulier. Voici cette liste, fort courte au reste :

Bontems, Mallet frères, rue Richelieu, 91 ;

Busoni, rue Thévenot;

Caccia, rue Saint-Martin;

Delessert, rue Coq-Héron ;

Duvernoy, rue du Bac ;

Féline, rue Beaubourg;

Mallet père et fils, rue Montmartre ;

Pache frères, rue Bergère , 26 ;

Perregaux, rue Mirabeau, 6;

Pourrat, place Vendôme.

Cette liste de banquiers disparut un moment sous le gouvernement dictatorial de Robespierre où Ton fit la guerre plus encore au négociantisme qu'à la noblesse; le niveau égalitaire passa sur toutes les conditions. La banque régulière suppose une certaine liberté dans les transactions; il faut qu'elle opère de places en places avec des allures d'indépendance, et à cette époque, tout était inflexible dans les mesures de salut public : l'assignat fut la seule monnaie, et le maximum appliqué à toutes les denrées de nécessité ne permit plus la baisse ou la hausse des marchandises ou des valeurs négociables; la hache du licteur fut levée sur le monopole et l'accaparement , expressions élastiques au moyen desquelles on put proscrire les transactions un peu vastes sur les marchandises et les denrées. Les Comités et les représentants du

peuple en mission eurent aussi le droit de réquisition, qui consistait dans la saisie immédiate de toutes marchandises ou denrées utiles à un service public : on les payait ces denrées en assignats au taux du maximum. Tout commerce libre fut ainsi proscrit et celui de l'argent plus encore que l'autre.

Alors l'émigration s'étendit aux chefs des grandes maisons commerciales. La génération actuelle, orgueilleuse de sa civilisation, des conquêtes vastes et un peu monotones de la science qui abrège le temps, les distances, fière même de la chimie qui altère les denrées ; fière du partage infini de la terre qui prépare la décadence des produits; cette génération jette un regard dédaigneux sur le passé et spécialement sur les industries de la vieille monarchie! Et pourtant il suffit de contempler avec l'enthousiasme de l'art, les règnes de Louis XV et de Louis XVI pour voir à quel haut degré de perfection toutes les industries s'étaient élevées (1) : tissus de drap aux vives couleurs, velours, soie, tentures, broderies ; quoi de plus gracieux et de plus noble que les costumes de ces temps! que d'ouvriers divers et ingénieux il fallait pour achever un costume d'homme et de femme au

(1) Voyez mes livres sur Louis XV et Louis XVI.

xvme siècle ! quelle variété infinie dans les uniformes de cour et d'armée! Enfin cette période dans laquelle on fit de si grandes guerres, où Louis XYI put créer les belles escadres des comtes d'Estaing, du bailli de Suffren, avec leurs douze mille canons en batteries, leur forêt de mâts et de cordages, leurs coques mobiles et leur noble pavillon blanc ; cette époque , dis-je, dut compter d'actifs, de riches entrepreneurs, des négociants aux ressources immenses, familles puissantes qui s'élevaient jusqu'à la noblesse.

Les idées des générations se transforment ; elles ne se perdent jamais d'une façon absolue; ce qui a été sera, seulement avec de nouvelles formes. Le vieux régime avait eu ses grands industriels, ses fermiers généraux; la République eut ses fournisseurs, ses faiseurs d'affaires et ses agioteurs. Il y a une telle puissance, un tel attrait dans l'esprit de spéculation, qu'il s'agite en tous les temps et sous tous les systèmes : l'amour du gain est la passion la plus énergique ; elle fait braver la mort : le marchand d'Horace s'expose au fracas des tempêtes pour acquérir de l'or; le fournisseur entrait avec hardiesse dans une carrière aussi périlleuse ; il osait spéculer en face même de l'échafaud dressé par le tribunal révolutionnaire:

il signait le contrat d'un enjeu terrible entre sa tête et la fortune : il jetait hardiment les deux poids dans la même balance.

Dès que la guerre éclata en 1792, le fournisseur passa des marchés pour les vivres, souliers, chevaux, objets de campements et pour les bois de la marine. Le premier entre tous fut l'abbé d'Ëspagnac dont j'ai parlé, l'agioteur habile déjà sous M. de Calonne, l'ami de l'abbé de Périgord , esprit de grande hardiesse, qui prit immédiatement la fourniture de l'armée des Alpes en 1792 et s'en acquitta avec habileté; dénoncé par Gambon lui-même comme accapareur, il parvint à se justifier contre un si puissant adversaire , chef du Comité des iinances. Il prit en 1793 la fourniture des charrois pour l'armée deDumouriez en Belgique; il y fit des bénéfices considérables, cherchant à se faire oublier sous le bruit des clubs qu'il semait sous ses pas à Malines, Bruxelles, Gand. L'abbé d'Ëspagnac fut enfin compris dans un acte d'accusation dressé contre les complices de Dumouriez, à la suite des agioteurs sur les fausses actions de la compagnie des Indes ; condamné par le tribunal révolutionnaire, il monta sur l'échafaud quelques jours après les fermiers généraux (il n'avait pas quarante ans).

La Convention ordonna l'apurement de ses comptes comme ceux d'un comptable public après une poursuite régulière.

La vie d'un autre fournisseur : Armand Seguin, se lie à l'histoire du Comité de salut public et à la biographie de Fourcroy. Le père d'Armand Seguin, trésorier de M. le duc d'Orléans , destitué quelque temps avant la Révolution de 1789 , avait donné à son fils une éducation scientifique remarquable : Armand Seguin, élève distingué de Lavoisier, donnait de grandes espérances comme chimiste.

La Convention nationale, qui fit tant de bruit et un peu de charlatanisme en appelant d'une façon retentissante tous les savants à suppléer par des méthodes nouvelles aux choses qui manquaient, avait accueilli avec faveur un rapport de Fourcroy sur un procédé d'Armand Seguin pour le tannage des cuirs : ce procédé était-il nouveau? ou bien n'était-il que le rajeunissement d'une découverte ancienne, abandonnée comme trop coûteuse sous le précédent régime? Je n'examine ni ne décide ce point. Tant il y a que, soutenu par Fourcroy, lié avec Robespierre , Carnot et le Comité de salut public , Armand Seguin reçut des encouragements de toute nature : on lui céda

l'île de Sèvres pour y faire des essais , puis un immense domaine national près de Nemours. Enfin, la Convention lui ouvrit des crédits sur la Trésorerie pour pourvoir aux avances nécessitées par son procédé, salaires d'ouvriers, achat d'outils et de matières premières, afin de le dédommager de son secret qu'on disait d'une immense utilité pour les besoins du soldat.

Mais la plus belle récompense accordée à Armand Seguin fut la fourniture exclusive des cuirs pour les armées de la République, qu'il obtint par la protection de Fourcroy et avec l'aide du Comité de salut public; Seguin acquit bientôt une fortune considérable en opérant avec une habileté et un bonheur qui furent plus tard jugés avec sévérité.

Dans un degré plus élevé de négociations appliquées aux fournitures de l'armée, on peut compter M. Perregaux, Suisse du canton de Neufchâtel ; Charles Perregaux avait établi une maison de banque à Paris sous M. Necker ; et comme la banque n'est souvent qu'un moyen d'assurer les voies et moyens de grandes affaires industrielles, Charles Perregaux avait passé un marché avec le Comité de salut public pour une opération sur les grains : on manquait de

pain, de blés en France; Perregaux partit pour la Suisse et essaya une combinaison de fourniture pour assurer les subsistances à la République. Soit que la spéculation de Perregaux fût dénoncée comme un accaparement, soit que l'on convoitât sa fortune , ce qui était dans les combinaisons financières du temps quand les fermiers généraux et les banquiers étaient immolés, le Comité de salut public ordonna qu'il fût traduit comme l'abbé d'Espagnac devant le tribunal révolutionnaire : prévenu à temps, Perregaux resta en Suisse jusqu'après le 9 thermidor, qu'il revint en France, où il grandit son crédit et sa fortune jusqu'à placer sa maison de banque en première ligne même au milieu des agitations fébriles du crédit sous la Convention. Dès qu'on n'eut plus peur de Robespierre , le jeu et l'agiotage recommencèrent activement à la nouvelle Bourse sur l'escalier du perron au Palais-Royal.

Alors se retrouvent des noms déjà bien connus : M. Lecouteulx, négociant distingué par Louis XVI et qui sut éviter avec une habileté et une tempérance extrêmes toutes les affaires compromettantes avec les puissants du jour; M. Lecouteulx, lié avec le Comité, réalisa une sorte de popularité dans les lucratives

opérations des domaines nationaux. Après M. Lecouteulx, MM. Delessert, Mailet frères traversèrent les crises de la Convention avec un sang-froid d'affaires et de spéculation qui appartient à l'école suisse et protestante; ils semblaient s'être fait cette raison indifférente et impassible qui ne s'occupe de l'esprit, des tendances des gouvernements et de la société que dans la mesure des négociations et des affaires que l'on peut y combiner et y réaliser.

Il fallait bien agir avec cette prudence dans les affaires, car on était incessamment accusé, condamné, soit comme indifférent si l'on s'éloignait trop des négociations avec le pouvoir, soit de concussion et de vol si l'on se jetait dans les spéculations et les fournitures : quand le Comité de salut public déclarait l'urgence, la nécessité d'un marché, il ne s'arrêtait devant aucun obstacle; il faisait les plus larges concessions , pourvu qu'on exécutât ses ordres comme il les entendait. Bientôt le fournisseur apercevait les difficultés créées autour de lui par le maximum, l'absence des relations commerciales, la désorganisation du travail et des manufactures ; il ne pouvait exécuter ses marchés ou les remplissait mal. Je ne mets aucun doute qu'il y eut des fripons et des

spéculateurs même en face de la guillotine : l'amour du gain est si vif, si puissant, qu'il vous fait braver la mort! Le fournisseur devait s'envelopper d'une certaine audace, affecter les principes et les mœurs de l'époque : s'il avait la protection du Comité, il pouvait tout oser, tout se permettre.

Pierre-Nicolas Perrin, dont le procès eut un long retentissement, subit une poursuite devant le tribunal révolutionnaire, sans être frappé de la peine capitale, exception rare en ce temps : riche manufacturier de drap, Perrin avait établi des fabriques pour plusieurs millions dans les départements du centre de la France, où il occupait trois mille ouvriers. Député à l'Assemblée nationale, puis à la Convention, il vota constamment avec le parti modéré, même dans le procès de Louis XVI; ensuite il se chargea, par des marchés signés avec le Comité de salut public, de la fourniture générale des draps pour les armées de la République. La maison Perrin, Martinot et Cie accomplit ces marchés avec exactitude , et le Trésor s'acquitta envers elle difficilement : il lui resta débiteur d'une somme de six cent mille livres portée en débet. Sur la dénonciation de Chaslier et par l'ordre du Comité de salut public , Perrin fut arrêté et

traduit au tribunal révolutionnaire (23 septembre 1793).

Ce fut un étrange et odieux procès ! Perrin était accusé de concussion des deniers de l'Etat et d'une altération dans les clauses de ses marchés pour l'habillement des troupes. Il est vrai qu'à cette époque les troupes étaient mal vêtues et mal nourries; mais était-ce toujours la faute des fournisseurs? Y avait-il possibilité d'habiller toutes ces levées en masse qui s'élançaient fièrement à la frontière pour combattre glorieusement l'ennemi? Le tribunal révolutionnaire qui pourtant à cette époque jouait avec les têtes des financiers et des fermiers généraux, ne condamna pas Perrin à la peine de mort, mais à deux heures d'exposition au pied de l'échafaud et à douze ans de galère, jugement qui fut exécuté avec une solennelle rigueur. Perrin, placé au pied du pilori, reçut les insultes et les vociférations de la multitude qui l'accusait d'avoir volé le Trésor de la République et d'avoir laissé ses défenseurs sans vêtements : sorte de satisfaction donnée aux masses à toutes les époques l Quand il y a trop de plaintes, il faut quelques victimes, et la doctrine des sacrifices a été de tous les temps. Le malheureux fournisseur conduit au bagne

de Toulon, y mourut de honte et de douleur. Après le 9 thermidor, la condamnation fut cassée, et la mémoire de Perrin réhabilitée; sa famille rentra dans la légitime possession de ses biens confisqués.

Il y avait aussi parmi les fournisseurs, les heureux, les protégés de la Révolution, ceux qui caressaient les idées et les hommes du temps; si la République avait ses courtisans et même ses favoris, elle avait aussi ses traitants, ses financiers, qu'elle sacrifiait à la popularité de son gouvernement comme la chose se pratiquait dans la monarchie. Tel est l'esprit d'aventure, qui domine la spéculation, que jamais les fournisseurs ne manquèrent aux divers besoins du service : il s'en trouvait toujours de prêts à braver les périls pour conquérir la fortune en Belgique, en Italie, en Allemagne.

A côté des fournisseurs on pouvait placer les payeurs, souvent confondus avec les commissaires financiers de la Convention, qui jouèrent un si grand rôle dans les invasions et les conquêtes : tant que les généraux avaient restreint leurs opérations militaires sur le territoire français, la comptabilité avait été facilement tenue, quoiqu'avec des irrégularités et des inexactitudes continuelles. Il faut rendre cette

justice au marquis de Lafayette, au vieux maréchal Luckner, à M. de Rochambeau, faux esprits, mais vrais gentilshommes, ils s'abstinrent de tout vol, de toute violence, et encore moins de sacrilège, durant la campagne de 1792. Le système des exactions et des pillages organisés ne commença que lors de l'invasion cle la Belgique.

Le parti des athées de la Commune de Paris désigna des commissaires philosophes qui mirent en pratique un système de réquisition impie et misérable : sous prétexte de détruire les monuments de la superstition, ils brisaient les châsses bénites, les vases sacrés des églises, s'emparaient des trésors et des biens de chaque communauté. Comme tout riche était un aristocrate, ils pratiquaient à son égard le même système de rançon et de contributions de guerre que les Barbares au ve siècle avaient exercé envers les Gaulois. Presque toujours le commissaire national était le payeur des troupes, et il prenait ainsi le prétexte des besoins de l'armée pour justifier les réquisitions de toute nature : les commissaires des guerres et les payeurs souvent confondus dans une même catégorie d'employés, et remplissant d'identiques fonctions, exerçaient à l'étranger un système de réquisition

forcée au nom des représentants du peuple et au profit des caisses souvent vides de ces braves armées qui se faisaient tuer pour la France. On remarquait dans ces diverses fonctions de commissaires des guerres, payeurs-fournisseurs, les noms depuis retentissants des Haller, Rapinat, et d'autres encore que nous retrouverons plus tard avec des fortunes considérables, dans les finances ou les fournitures de l'armée aux premiers temps de la République.

Le plus célèbre de ces traitants du nouveau régime fut Emmanuel de Haller, le fils de ce nuageux et sentimental Albert de Haller de Berne, le chantre monotone des beautés de la nature : Emmanuel était venu habiter Paris à la suite de cette colonie de financiers suisses qui se groupaient autour de M. Necker et de Clavière. Comme les abbés de Talleyrand , d'Espagnac, Haller suivit la carrière de la bourse et de l'agiotage sur les assignats; lié avec les Girondins et avec Dumouriez spécialement, il se chargea des charrois de cette armée qui pénétra en Belgique ; en même temps, le Comité de salut public lui donna le titre de commissaire des finances attaché à l'armée, ce qui embrassait toutes les fonctions de l'intendance, c'est-à-dire l'administration financière des troupes avec

de pleins pouvoirs pour remplir sa mission. Assurément Emmanuel de Haller avait de vraies aptitudes pour les fonctions qu'on lui confiait : nul ne savait mieux la valeur des monnaies et des poinçons d'argenteries étrangères, études spéciales dont il faisait une continuelle application : caractère dur et sec, Haller portait la main sans scrupule sur les vases sacrés des églises, les châsses vénérées, les anneaux bénits; semblable ainsi aux huguenots du xvie siècle qui brisaient les cathédrales et renversaient les saints de leur vieille niche. Emmanuel de Haller trouva en Belgique un théâtre digne de sa rapacité et de son triste caractère : que de belles œuvres n'avait-il pas sous la main, depuis les tableaux de Rubens jusqu'à la châsse de sainte Gudule, les vases d'or et d'argent des églises de Malines et de Gand ! Comme la Convention ne voulait pas tout à fait heurter les coutumes, elle déclara par un décret qu'elle n'avait d'autres desseins que de rendre à l'Eglise son caractère primitif de naïve et simple vertu ; le pillage des tabernacles se justifiait par le tendre intérêt que les philosophes portaient à la religion.

Les plus heureux par leur solide fortune d'entre ces nouveaux riches furent toujours les acquéreurs

de domaines nationaux : ceux-ci dans la paisible possession de leur nouvelle richesse, n'avaient qu'une crainte, le retour d'un régime qui aurait pu troubler leur patriotique quiétude. Quelquefois dans leurs rêves pénibles devant eux se levait l'image des légitimes propriétaires, qui comme les spectres des ballades allemandes, venaient réclamer leur sépulcre usurpé. De là ces lois de haine et de proscription contre les émigrés : les heureux possesseurs n'avaient-ils pas toutes les faveurs pour eux? La nation prodigue et pauvre à la fois, donnait à vil prix les plus belles propriétés domaniales avec toutes les facilités pour le paiement : il arrivait qu'un fournisseur recevait pour liquidation de ses avances, de splendides terres, de magnifiques hôtels, des maisons d'un excellent revenu; caries acquéreurs choisissaient sans scrupule ces biens étalés devant eux; le sentiment moral était éteint, et le droit absolu de propriété singulièrement altéré depuis 1789 par les doctrines et les lois de la République.

J'ai déjà parlé des opérations des comtes Redern et de Saint-Simon, qui acquirent pour plus de 7 millions de biens d'émigrés, surtout dans le département de l'Orne et à Paris : si l'on parcourt dans l'ai-

manach national de 1793 et, de 1794, la longue liste des gens de lois, notaires, huissiers, hommes d'affaires, on trouvera parmi eux, les principaux acquéreurs de biens nationaux, source de tant de fortunes nouvelles qui vous étonnent parce que leur source est inconnue. Ces opérations sur les propriétés confisquées se faisaient souvent en société, comme spéculation d'argent et acte de foi polique : On méritait bien de la patrie en acquérant de belles propriétés , quoi de plus attrayant pour la spéculation? On vit accourir en 1793 une multitude de juifs des bords du Rhin et de la Prusse, des Suisses de toute espèce, des Américains qui se jetaient spécialement sur les joyaux, meubles de fantaisie, tableaux de maîtres, tapisseries, glaces, miroirs des royales maisons, aliénées par le domaine, que les spéculateurs allaient ensuite revendre avec de beaux bénéfices à Londres, Vienne ou Pétersbourg.

Au milieu des plus grands excès de la Terreur, un jeune homme s'établissait à Paris avec des idées financières et de vastes projets; né à Nantes, fils de manufacturier, il se nommait Victor Ouvrard ;par ses principes appartenant aux opinions modérées, il possédait des conditions essentielles pour réussir dans les

temps agités, la hardiesse de projets, un esprit sûr

et un besoin de choses aventureuses ; Victor Ouvrard

n'était ni Jacobin ni Cordelier, mais il se lia avec ces

deux factions qui gouvernaient la Terreur , parce que

lorsqu'on veut réussir en affaires, il faut ne pas

avoir d'opinion, et marcher toujours avec ceux qui

dominent la société. A cette époque, au reste, Victor

Ouvrard se bornait à proposer des plans au Comité

ou à faire quelques achats de domaines nationaux.

Sa vie active n'avait pas encore commencé.

Un autre spéculateur aux manières rudes mais d'une admirable finesse d'instinct, comme la race méridionale, Claude-Louis Perrier, appartenait à une riche famille du Dauphiné qui avait grandi dans les manufactures de toiles dont elle avait doté la ville de Voiron (1). La famille Perrier fort jalouse de la noblesse, comme toute la riche bourgeoisie, possédait le château de Vizille, acquis des ducs de Villars, et Claude avait fui les troubles et les dénonciations de sa province, pour trouver un asile à Paris au milieu de cette révolution de 1789, qu'il avait appelée de ses vœux : il vit bientôt avec sa sagacité accoutumée, ce qu'il y avait de mieux à faire : le commerce était

(1) Ce ne sont pas les Perrier de la pompe à feu.

mort, les fournitures périlleuses pour un esprit calme ; renfermé dans une petite chambre avec quelques sacoches d'écus et des poignées d'assignats, Claude Perrier acheta des biens nationaux de toute espèce : commanderies de Malte, belles et plantureuses propriétés, puis tout le terrain de l'ancien couvent des Feuillants, près des Tuileries, où depuis furent percées les rues de Rivoli et de la Paix ; enfin plus tard, toujours économe et rangé, il acquit la plus grande part des riches mines d'Anzin, source de la haute fortune de sa maison.

Cette époque de la Révolution vit se former l'aristocratie nouvelle des acquéreurs de biens nationaux qui devint la base et la force des gouvernements nés des principes de 1789 : la Révolution eut désormais ses richesses, ses puissances, ses aristocraties : pour quoi s'en étonner? est-ce que la tendance de toute société n'est pas l'inégalité des conditions? Les pouvoirs changent, mais les besoins des générations restent les mêmes, et ce qu'on appelle démocratie, n'est souvent qu'un sentiment jaloux qui tend à briser les supériorités acquises; quand celles-ci sont renversées, les hommes qui ont fait ce désordre se posent bravement comme les champions de l'ordre.

U,M \c I BIBL/OTHECA

Pauvres, ils avaient déelamé contre les riches ; satisfaits dans leurs beaux hôtels, entourés de tous les éléments de la fortune, ils ne souffrent pas le moindre bruit qui les dérange : oublieux de leur passé, ils châtient impitoyablement toute tentative qui rappellerait leur histoire ancienne ; ils se brodent, ils se blasonnent en vertu des principes qu'ils ont si longtemps blasphémés ! Qui peut leur en vouloir? Tant pis pour les générations qui ne voient pas le dernier mot des tribuns et des agitateurs !

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